La démocratie vivante allemande met en lumière des alternatives innovantes

Congrès extraordinaire du SPD: 642 délégués, 362 se sont prononcés pour des négociations de grande coalition, 279 contre et 1 abstention. Une victoire de justesse et dans la douleur pour Martin Schulz face aux Jeunes Sociaux-Démocrates, les JUSOS, dirigés par Kevin Kühnert. La bataille est lancée jusqu'au vote définitif des adhérents qui décideront de l'avenir du pays et de leur parti.

Le SPD, 440 000 adhérents, le plus ancien parti d'Allemagne, vient de tenir son congrès extraordinaire dans l'ancien Parlement à Bonn sur les négociations pour une grande coalition. Se sont affrontés avec passion d'un côté Martin Schulz, Président du SPD, Andrea Nahles, présidente du groupe du SPD au Bundestag face à Kevin Kühnert, chef des JUSOS. Les délégués ont décidé, de justesse, d'aller vers les négociations. Le parti se retrouve là, profondément divisé. Ce n'est pas Martin Schulz et sa longue intervention qui a permis cette courte victoire mais bien Andrea Nahles qui, en sept minutes, a permis une avancée. Elle reconnaît des erreurs, critique les opposants à la grande coalition sans donner le sentiment qu'elle ne les prend pas au sérieux. "Nous continuerons de négocier jusqu'à ce que cela fasse mal de l'autre côté" dit-elle.

Ceci montre de la part d'Andrea Nahles une volonté de ne rien lâcher, alors que le SPD avait décidé le jour des élections de septembre 2017 d'aller dans l'opposition, suivi d'un volte face suite à l'échec des discussions exploratoires Jamaïka. Les discussions préparatoires entre la CDU/CSU-SPD se sont terminés par un accord qui ne correspond pas aux attentes. En effet, le vote des délégués au Congrès extraordinaire du SPD de ce dimanche le montre, ainsi que la baisse continue du SPD dans les sondages surtout qu'un Allemand sur deux rejette cet accord. 

Que cherchait la direction du SPD au Congrès?

Déjà se convaincre elle même que c'est un bon accord, convaincre les délégués et surtout les adhérents du parti que c'est un bon accord mais, que "nous continuerons de négocier jusqu'à ce que cela fasse mal de l'autre côté". Mais négociez quoi? Les fondements ont été fixés dans l'accord. A part quelques ajustements possible. 

A vrai dire la peur d'être obligé de retourner aux urnes a conduit à la signature d'un accord précipité entre l'Union (CDU/CSU) et le SPD, sans mesures emblématiques pour le SPD. C'est sans doute la raison pour laquelle la grande centrale syndicale DGB s'est prononcé pour les négociations de grande coalition. Il serait intéressant de connaître la réaction des syndiqués.

Qu'en est-il de l'accord CDU/CSU-SPD

Si le SPD gagne des points au niveau de l'éducation et quelque peu sur l'Europe, il a lâché sur les questions sociales et migratoires qui sont en pricipes ses points forts et sur le climat. La réforme du système de santé avec une assurance-maladie citoyenne qui était la proposition phare du SPD a été complètement abandonnée. L'Union et le SPD proposent que des mesures soient prises pour réduire les émissions de CO2 de 40% autant que possible d'ici 2020, afin de respecter les objectifs climatiques. Mais les négociateurs ont fait savoir que cette date n'est pas tenable. Contrairement à ce qu'avait exigé le SPD, l'imposition sur les impôts les plus élevés ne sera pas augmentée.

Mais c'est sur la politique migratoire que le SPD a cédé particulièrement, la CSU bavaroise ayant pu imposer pratiquement ce qu'elle désirait. L'entrée de réfugiés sera limitée à 180 000 à 200 000 par an. Le regroupement familial pour les réfugiés qui bénéficie d'un statut de protection limité sera très restreint, l'Union a obtenu qu'il soit limité à 1000 personnes par mois. Pour les Grünen, l'Union et le SPD sont passés à côté du climat et ont décidé une politique migratoire inhumaine.

Quant à l'Europe, Martin Schulz a certes imposé que l'Europe soit la priorité numéro un dans le texte de l'accord. On y trouve de belles paroles, mais cependant pas d'idée forte, surtout si l'on compare l'accord entre l'Union et le SPD avec la conception d'Emmanuel Macron sur l'Europe. Certes l'Allemagne augmentera sa participation financière à l'UE, en évoquant des investissements dans les domaines du numérique, de l'éducation et de la sécurité. Il était temps. Et pour cause, Wolfgang Schäuble, l'éternel ministre des finances de la CDU, n'a pas été renouvelé dans cette fonction. 

« Le renouvellement de l’UE n’aura lieu que si l’Allemagne et la France travaillent ensemble et de toute leur force », peut-on lire dans la version finale de l'accord, avec comme objectifs le renforcement et la réforme de la zone euro afin qu’elle puisse mieux faire face aux crises futures. Concrètement, il est proposé de transformer le mécanisme européen de stabilité (MES) en un Fonds monétaire européen contrôlé par le Parlement et ancré dans le droit communautaire. Par contre, un ministre européen des finances ne fait pas partie de l'accord. La campagne électorale pour les élections européennes débutera à l'automne, c'est à dire bientôt. L'accord est vide de contenu concernant les réponses à apporter aux nationalismes et aux populismes agressifs. 

On peut aisément comprendre que dès la publication de la version finale de l'accord, des voix contre une grande coalition se sont faites entendre de plus en plus fortement: Le congrès du SPD du Land de Saxe-Anhalt a voté contre l'accord. Certes, ce Land n'est pas le plus influent, mais il a une valeur symbolique, puisque le vote a eu lieu un jour après l'accord et ce, en la présence de Sigmar Gabriel. Le Maire de Berlin voit des progrès au niveau de l'éducation, mais pour lui: "dans les domaines du logement, des migrations et de l'intégration, cela ne va pas. L'assurance-maladie citoyenne manque totalement dans l'accord. S'il n' y a pas de changements décisifs, il ne peut y avoir de grande coalition". Ceci a conduit à un vote négatif de la part du Land de Berlin du SPD. Le Vice-Président du SPD, Ralf Stegner, demande aussi une renégociation au niveau des emplois temporaires: "Une coalition ne peut avoir lieu que si les emplois temporaires non justifiés sont interdits. Le Congrès du SPD du 21 janvier doit le signifier clairement". Pour la ministre-présidente du Land de Rhénanie-Palatinat, "les discussions exploratoires et les négociations de coalition sont deux choses différentes. Lors de ces dernières, nous devons obtenir davantage de succès". Les direction du SPD des Länder de Hesse et de Rhénanie du Nord-Westphalie fontpreuve également de scepticisme. Même Martin Schulz considère qu'il faut renégocier la question du ministre européen des finances qui ne figure pas dans l'accord. 

Deux courants s'affrontent, le rôle des JUSOS

Le responsable des Jeunes Sociaux-Démocrates (JUSOS), Kevin Kühnert, a fait, tout comme ses amis, une brillante intervention au Congrès, non dogmatique, réaliste, contre la Grande Coalition. Les tribunes des spectateurs au Congrès étaient remplis de militants opposés à la Grande Coalition. Il en était de même à l'extérieur devant le lieu du Congrès. Il ne s'agit pas d'une mobilisation organisée par les opposants, mais bien celle des adhérents.

Si pour Martin Schulz, Andrea Nahles, il y a deux possibilités: la Grande Coalition ou de nouvelles élections, pour Kevin Kühnert, il y en a une troisième. Pour lui, il existe un certain nombre de mécanismes comme le rôle du Président de la République ou le fait qu'au bout du compte, Angela Merkel, elle-même, se dira qu'un gouvernement minoritaire est possible. Le chef des Jusos ne comprend pas qu'au Congrès, personne ne se soit posée la question, quelle peut être la position du SPD dans un gouvernement minoritaire en général et sur l'ensemble des points particuliers. Il craint que la direction du SPD fasse miroiter des choses sur des changements dans l'accord, qu'elle fasse croire qu'elle s'imposera au sein d'une future grande coalition, ce qu'elle n'a pas été capable de faire lors du dernier mandat et qu'elle n'a pas non plus été à même de mettre en avant sa réforme phare dans le gouvernement précédent, à savoir le salaire minimum, que Merkel, qui était contre au début, a su récupérer pour elle-même.

Les JUSOS ne sont pas l'aile gauche du parti, mais bien l'organisation de jeunesse qui a su dans l'histoire jouer un rôle décisif et prendre ses responsabilités.

D'ailleurs, la position de Sigmar Gabriel, ministre sortant SPD des Affaires étrangères, sur sa page Facebook est intéressante: "Je suis pour que le SPD aille au Gouvernement. Avant tout pour que l'Allemagne tende enfin la main à la France pour renforcer l'Europe. mais je dois dire une chose: J'ai été vraiment impressionné par les nombreuses interventions des jeunes membres du SPD. Même s'ils étaient presque tous contre une "nouvelle grande coalition". ce sont des gens admirables. Ils sont l'avenir du SPD. Et je dis cela, bien que je sois pour la grande coalition quand les contenus de celle-ci sont exacts. Nous n'avons pas le droit de perdre ces jeunes personnes si nous devons assumer des responsabilités pour l'Allemagne et pour l'Europe et participer à un nouveau gouvernement fédéral. Respect".

Sigmar Gabriel pointe très bien le problème et que le changement générationnel est proche au SPD, comme il le sera également à la CDU d'Angela Merkel.

Je suis personnellement pour un gouvernement minoritaire, sans jeter la pierre au SPD qui est un grand parti. Seulement il continue de sombrer dans les sondages et atteint les scores les plus bas de son histoire avec 18% actuellement. Le SPD qui n'a pu revenir à la tête du pays, plombé par les mesures anti-populaires du Gouvernement Schröder et par sa position de parti junior dans une grande coalition conduite par Angela Merkel, a besoin de se ressourcer. Le système allemand avec cette culture de coalition, de compromis, permet un gouvernement minoritaire avec des alliances qui peuvent être différentes selon les cas. Ce qu'avance le chef des Jusos, c'est qu'un tel gouvernement amènera de grands débats au Bundestag pour obtenir des majorités qui de ce fait isoleront l'extrême droite laquelle serait en embuscade en 2021 aux prochaines élections dans le cadre d'une grande coalition de deux grands partis affaiblis.

En effet, une fois le SPD au Gouvernement dans une Grande Coalition, le chef de l'opposition en Allemagne serait le Président du groupe du parti d'extrême droite AfD, ce parti qui déjà se prépare à diriger des commissions et revendique celle du budget. C'est pourquoi les JUSOS insistent sur le fait que la seule façon d'isoler l'extrême droite, c'est un gouvernement minoritaire avec des alliances.  

Imaginons que sur des questions importantes, des alliances se fassent parfois avec tous les groupes représentés sauf l'extrême droite.  Imaginons que sur l'Europe, on ne s'arrête pas seulement à un face à face Union-SPD mais que les Grünen rejoignent le bateau...

Mais pour le moment, les négociations pour sceller l'accord de coalition vont avoir lieu. Et au bout du compte, ce sont les plus de 440 000 adhérents du SPD qui voteront et qui, de par leur vote, décideront de l'avenir du pays et de leur parti. Les JUSOS ne manqueront pas durant toute cette période de continuer de convaincre que leur voie est la bonne avec en tête: La démocratie vivante allemande permet d'innover.

Mais innover en allant au Gouvernement signifie dans ce cas, revendiquer le ministère des finances et "négocier jusqu'au bout jusqu'à ce que cela fasse mal à l'autre" et que la CDU cède. 

 

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