Allemagne, les Grünen en route vers un grand parti, par D. Cohn-Bendit et C. Leggewie

Après leurs triomphes en Bavière et en Hesse, les Grünen peuvent réussir à long terme s'ils représentent la société ouverte avec plus de courage que jamais.

Voici la traduction de la tribune de Dany Cohn-Bendit et Claus Leggewie "Allemagne, les Grünen en route vers un grand parti", parue dans le quotidien allemand de gauche, tageszeitung.

Après leurs tout récents succès , les Grünen ont une grande opportunité et beaucoup de responsabilités à assumer. Pour réussir durablement et protéger la République fédérale du sort d’autres démocraties libérales au sein desquelles des nationalistes autoritaires sont en marche ou déjà au pouvoir, il y a trois conditions préalables:

Ils gagneront si leurs succès électoraux ne proviennent pas uniquement d'une redistribution au sein du camp de gauche sur le champ d'un SPD autrefois fort. Ils en sont encore un peu plus éloignés, car la portée du SPD de Brandt et de Schröder n’a atteint d'abord que trois partis, qui au total ne produisent pas de majorité "à gauche de l’Union" [Union = CDU/CSU]. Les migrations actuelles des électeurs montrent que les Grünen, en particulier dans les grandes villes et dans l'arrière-pays à l'Ouest, reçoivent également des votes de l'Union - d'électeurs qui lui reprochent trop de complaisance avec l'extrême droite et pour lesquels la CSU est une source d'irritation permanente.  Ici, un changement culturel se produit, dépassant le "camp rouge-vert" [SPD-Grünen]et qui brise définitivement le tabou des coalitions avec la CDU. En ce qui concerne leurs positions en matières de droits humains et civils, d'égalité et de protection sociale, les Grünen restent à gauche.  Mais pour ce qui est de la protection de l'environnement et du climat, ils peuvent aller au-delà du schéma traditionnel droite-gauche.

Les Grünen sont donc gagnants à long terme, s’ils ne font pas qu'encaisser la prime à la casse d’un désastre prévisible pour les grands partis, mais s'ils font face à leur retard avec un programme attractif visant à maîtriser le présent et à assurer l'avenir, programme qu'ils mettent en place avec des partenaires de coalition différents.  La prévention du changement climatique et de la disparition des espèces doit se trouver au centre, non  pas comme "single issue" d'un parti écologiste, mais comme projet de transformation convaincant, qui renvoie aux idées premières des nouveaux mouvements sociaux depuis les années 1960: aux utopies concrètes d'un autre travail et d'une vie meilleure en harmonie avec l'espace naturel, où l'égalité des sexes et l'équité intergénérationnelle occupent une place encore plus importante.

Chez les femmes et les moins de 35 ans, les Grünen sont majoritaires. Là ils peuvent agir beaucoup plus courageusement que récemment dans le Bade-Wurtemberg et en Hesse en matière de responsabilité gouvernementale. Ceci est valable aussi bien pour la maîtrise du trafic aérien que pour un changement de cap décisif en matière de transports que pour une initiative de logement social.  Et le parti pourrait rattraper un peu de son retard dans les Länder de l'Est, s'il s'avérait être l'avocat des régions délaissées, dont l'AfD se nourrit des problèmes.

 À la fin, les Verts ne gagneront que s’ils représentent une alternative crédible en Europe et pour l'Europe.  Les Nations Unies ont inscrit les missions énoncées avec l'Agenda 2030 dans un contrat social global, et les différents chapitres individuels de cet agenda, qui englobent la solidarité sociale ainsi que la pluralité culturelle, ne se trouvent pas seulement dans les pays riches du Nord.  Les sarcasmes, selon lesquels les Grünen ne servent qu’un milieu privilégié «vaseux», retombent donc sur les auteurs de ces préjugés.  

Quand on demande ce qui constitue "l'utopie" du Mouvement vert et ce qu'on peut opposer à la nouvelle droite, c'est précisément cette idée qui est exposée dans l'agenda d'une société durable et ouverte. A cet égard, la protection climatique n’entrave pas le développement économique, comme on le prétend souvent, elle peut même le refonder. Ceci peut rendre enfin les Grünen intéressants pour les syndicats et pour les entreprises qui ont reconnu les avantages d'une "économie verte"  Ce n’est qu’avec les Grünen qu’il est possible d'atteindre d'autres relations de travail y compris au niveau du temps, une couverture sociale de base et donc la prévention de la pauvreté des enfants et des personnes âgées, conformément aux besoins de l’environnement. 

 Si l'Union penche à droite, les Grünen peuvent aussi rivaliser avec elle au niveau fédéral.

 Ainsi, les Grünen gagneront s’ils ne représentent pas seulement un milieu légèrement grisé par le succès d'une journée, mais s’ils avèrent être une puissante alternative politique;  s'ils n'imitent pas les vieux partis, mais rapprochent le milieu mouvementiste diffus de la responsabilité politique. Si l’Union de Merkel (ou de qui que ce soit) bouge vers la droite, il y aura de nouvelles catégories d’électeurs qui feront rivaliser le vert [les Grünen] avec le noir [La CDU/CSU] au niveau fédéral.

 Les Grünen sont libéraux de gauche et écologistes, et ils doivent devenir encore beaucoup plus européens.  Par ailleurs, il y a maintenant la fameuse "fenêtre d'opportunité".  Car même si les appareils des principaux partis sont réglés sur les élections de l’année prochaine dans les Länder de l’Est, on a tout d’abord une pause dans la campagne continue, où l’AfD perdra en attention et pourra se concentrer sur sa prochaine guerre d'usure.  Ce n'est que dans les médias que leurs thèmes favoris "réfugiés-islam-criminalité" peuvent devenir des problèmes vraiment importants.  Les Grünen peuvent étayer leur position humaniste en matière d’immigration, qui ne veut pas simplement «des frontières ouvertes pour tous» mais qui endigue l'exode massif grâce à la coopération multilatérale et à la politique de paix, et qui définit des critères rationnels pour les demandeurs d’asile et les immigrés.

Cette question ne peut être réglée au niveau des Etats-nations, de même que la protection climatique et la cohésion sociale, mais uniquement au niveau l'Union européenne.  Si les Grünen y sont déjà suffisamment préparés, ils doivent maintenant le prouver - avec une européanisation plus forte de leur politique, avec des partenaires partageant les mêmes idées dans tous les pays de l’Union européenne et aussi avec des têtes de liste qui séduisent.  Pour cela, les deux présidents du parti devraient maintenant intervenir et être disponibles.

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