Dany Cohn-Bendit et Martin Schulz : Décrire l’Europe de façon émotionnelle

Voici la traduction d'une interview avec Dany Cohn-Bendit et Martin Schulz, ex président du Parlement européen, tête de liste du SPD pour les législatives de 2017, réalisée par le quotidien allemand écolo et de gauche, TAZ. Que faire pour que les élections européennes de 2019 ne se terminent pas par un échec ?

L'interview "Europa emotional beschreiben" ou "Décrire l'Europe émotionnellement" a été réalisée par Max Thomas Mehr et Hannes Winter, TAZ

 

TAZ : Pourquoi l’Europe a-t-elle connu un tel succès en France comme thème de campagne ? Dany, tu as fait campagne pour le Président français Emmanuel Macron et pas pour les écologistes. Je me souviens de meetings de campagne avec toi et Macron où il y avait autant de drapeaux français et européens, ce qui apparemment ne marche pas en Allemagne ?

MS : Cela aurait pu aussi avoir lieu en Allemagne. Ce fut certainement une de mes erreurs de campagne, de ne pas avoir mis l’Europe au cœur de la campagne. Ca aurait marché aussi chez nous.

DCB : Pourquoi pas ? Je me souviens encore de la façon dont tu as parlé à Munich. Ma femme et moi, nous nous sommes dit : « s’il est candidat, ça va déchirer ».

MS : La grosse faute que j’ai faite était double : Ne pas mettre l’Europe au centre. Deuxièmement, j’aurais dû parler comme j’ai l’habitude de le faire, je n’aurais pas dû me laisser conseiller par des gens qui ont des formulations spécifiques et différentes.

TAZ : La direction de votre parti a-t-elle influencé votre campagne électorale ?

MS : Oui bien sûr. Tu n'es pas seul dans une telle campagne. Pour Berlin, après 23 ans de culture différente, je venais de l’extérieur. Et bien sûr, j’ai écouté des gens qui sont à Berlin depuis des années. Quand tu es à Bruxelles à la table et que tu dois négocier, que ce soit au sein du groupe ou en commission, ou entre des groupes ou entre des institutions, on ne prend pas de gants, le combat est dur. Mais au bout du compte, il s’agit d’une culture de respect mutuel, avec toujours l’objectif commun de faire progresser l’Europe. En d’autres termes, dans ce contexte culturel, il faut toujours se confronter à un degré d’empathie et d’ouverture beaucoup plus élevé, avec moins de tactique. Ce qui s’applique à Bruxelles en général, s’applique aux Allemands en particulier sur cette question. Ceci est un morceau de notre patrimoine historique. Si tu as fait cela en position responsable pendant 23 ans, tu viens ici en Allemagne avec cette culture. Et tu t'aperçois que cette culture n’existe pas ici. L’activité politique ici est plus conflictuelle – il n’y pas de place évidente pour l’Europe.

DCB : C’est une atmosphère. Je peux comprendre ça. Quand Macron a commencé avec les drapeaux européens, tout le monde pensait qu’il ne gagnerait jamais. Cette idée qu’on peut gagner avec l’Europe n’existe pas dans la plupart des partis. Au mieux verbalement chez les écologistes.

TAZ : L’atmosphère ici ne ressemble-t-elle pas plutôt à « nous sommes les bailleurs de fonds de l’Europe » ?

MS : Je vois ça différemment et ce, à partir d’une expérience suffisamment profonde. Je reviens à Berlin : La rhétorique « Nous sommes les bailleurs de fonds de l’Europe » est la composante économique de la presse économique conservatrice. Cela n’a jamais correspondu à la position de la majorité de la population, quand c’était difficile pour l’Europe.

DCB : Oui, c’est bien là, la contradiction. Les bailleurs de fonds, le sentiment que nos ne voulons pas de l’Europe si ce n’est pas une Europe allemande. Nous ne voulons pas de l’Europe si ce n’est pas une Europe française. Nous ne voulons pas de l’Europe si ce n’est pas une Europe néerlandaise. Ce sentiment existe, mais depuis le brexit, tout le monde est conscient qu’une sortie signifie un développement catastrophique pour le pays qui sort. Cependant maintenant nous avons un nouveau problème. C’est ce que Macron essaie de formuler. Il dit que le débat auquel nous sommes confrontés, c’est le débat sur l’Europe, sur la question d’une démocratie libérale ou d’une démocratie illibérale. La frontière est là.

TAZ : Je pense que la soi-disant Europe sociale intéresse les gens...

DCB : N’importe quoi ! Je ne peux plus entendre ça ! Quand ils votent en Allemagne ou en France, ils choisissent des personnes. Le problème est que les gens sont déconnectés de l’Europe, parce qu’ils sont déconnectés des gens qui la représentent. Macron n’a pas gagné, parce qu’il a dit, je fais plus de social. Il a gagné parce qu’il a lié sa personne avec une vision de l’Europe.

TAZ : Quel est le sentiment ?

MS : Je pense qu’on peut décrire aussi l’Europe de façon émotionnelle. Tu peux dire : Il n’y a pas de région au monde où il existe une telle densité de démocraties constitutionnelles dotées d’une monnaie commune et d’une économie commune, sur la base d’une constitution qui place au premier rang la dignité humaine individuelle. Ça n’existe qu’en Europe. C’est ce qui nous unit tous. Et nous pouvons en être fiers tous ensemble.

TAZ : Concernant le problème des Etats-nations et l’Europe, peut-on arriver sur une même ligne ?

DCB : C’est l’argument de Macron. La souveraineté nationale face à la mondialisation. Tu ne peux plus la défendre au niveau national. Si tu veux défendre ton indépendance nationale, ton autonomie, ton idée de la liberté, de l’économie sociale de marché – si tu veux défendre cela face à la mondialisation, tu dois avoir un écran de protection. Et cet écran de protection s’appelle la souveraineté européenne. Et cela signifie que ceux qui disent « Pour la souveraineté nationale et contre l’Europe », agissent contre les intérêts nationaux des gens, contre la capacité d’avoir son mot à dire dans ce monde globalisé.

TAZ : Pourquoi n’êtes vous pas tous les deux sur la liste « En marche » ?

MS : Je soutiens la politique européenne courageuse de Macron. Le chapitre « Europe » du traité de coalition reprend bon nombre de ses propositions et constitue la base d’un nouveau départ commun en Europe. Je vais me battre avec le SPD également pour les élections européennes pour ce nouveau départ.

TAZ : Un exemple concret ?

DCB : Je suis favorable à l’offre française faite aux Allemands, de partager le siège du Conseil de sécurité.

MS : J’irais plus loin. Pas seulement partager le siège entre l’Allemagne et la France. Si j’étais Macron, je soumettrais mon vote au Conseil de sécurité à une coordination au sein de l’UE, tant que l’Union européenne ne dispose pas de siège.

TAZ : Pourquoi n’êtes-vous pas têtes de liste pour les prochaines élections européennes. Toi Dany en France et vous Monsieur Schulz en Allemagne ?

DCB : Je veux faire cette campagne avec Macron. Pas contre les écologistes. Non pas que je ne sois plus écologiste, mais je dis que l’avenir pour l’Europe signifie que nous puissions arriver à une majorité de centre gauche et si possible aussi une majorité écologiste. Et tu l’obtiens à partir d'une position centrale et non de la position des écologistes. Les écologistes devraient bien s’en sortir et ils s‘en sortiront bien.

MS : Je suis député du Bundestag et ma place est maintenant à Berlin.

DCB: Dommage.

TAZ : Vous restez ici, parce que vous êtes député du Bundestag ou parce que votre parti ne veut pas vous présenter ?

MS : Non, je veux m’engager dans la campagne pour le SPD. C’est très clair.

TAZ : Le SPD vous a-t-il demandé si vous vouliez être candidat ?

MZ : Non.

DCB : Si je pouvais ou devais donner un conseil aux écologistes, je ne chercherais pas de tête de liste, car ils en ont une potentielle, c’est Cem özdemir. Cem représente quelque chose qui se discute en ce moment dans le pays. S’il pouvait se laisser convaincre, ce serait une chose importante pour les écologistes.

MS : Je dois revenir à l’accord de coalition. Je l’ai négocié en grande partie et je suis même co-auteur du chapitre sur l’Europe. Et j’aimerais que cela se fasse car je pense que si cette partie de l’accord gouvernemental est mis en œuvre – une politique fiscale unique, un ministre des finances européen, un budget d’investissement de la zone euro, l’imposition des sociétés internet, des normes sociales communes, alors beaucoup sera accompli pour l’Europe. Pour le garantir, je dois travailler à Berlin maintenant.

DCB : Dans un programme européen devrait figurer également ce que Gesine Schwan a représenté pour le SPD, à savoir cette idée qui dépasse les partis, que Macron a saisie également, une agence européenne pour les réfugiés. Les villes, les collectivités – tout dépend des structures institutionnelles existantes – qui accueillent les réfugiés, devraient recevoir par exemple deux euros de soutien. Puis il y aurait encore un euro pour un budget social local. Le signal de l’euro supplémentaire : nous n’aidons pas seulement les réfugiés, nous aidons tout le monde. Ce serait un niveau européen et non au niveau national.

MS : … et donc, on ne serait plus dans le droite-gauche de l’Etat-nation. Je crois qu’il doit se redéfinir dans une confrontation à propos de la conception de l’Europe et de la politique internationale.

DCB : Encore une fois sur la question des réfugiés. Il y avait une fois un chancelier qui s’appelait Helmut Kohl, qui a fait ce qu’Angela Merkel a fait en 2015. Avec la guerre de Bosnie, Kohl a dit, j’ouvre les frontières. 600 000 Bosniaques sont arrivés en Allemagne. Peu de temps après, « die Republikaner », parti d’extrême droite, ont fait 14% aux élections dans le Bade Wurtemberg.  Il est allé voir les Européens et leur a dit, nous faisons un nouveau statut pour les réfugiés. Un statut temporaire. Tant qu’il y a la guerre, il y a une protection temporaire. Kohl l’a imposé. C’est valable encore aujourd’hui. On aurait pu sans problème accueillir tous les réfugiés syriens sous législation européenne en tant que protection temporaire. Ce qui était valable à l’époque pour la Bosnie, est valable pour la Syrie, le Yémen et l’Irak.

Traduction: Françoise Diehlmann

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