L'oeuvre sans auteur

Le destin de la France et celui de l'Allemagne ont partie liée pour le pire hier, le meilleur désormais. Arte en est un des fleurons, le cinéma nous permet d'autres rapprochements ne serait-ce que pour mieux nous connaître.

Florian Henckel von Donnersmarck est le réalisateur du film intitulé « L'oeuvre sans auteur » en deux volets d'une durée totale de quelques trois heures. Il s'agit de son second film se déroulant en Allemagne avec en toile de fond l'histoire douloureuse de ce pays : La vie des autres et L'oeuvre sans auteur réalisés à dix ans d'intervalle.

Nous sommes en 1937 à Dresde, en Allemagne, le pays où en 1933 la droite extrême organisait des autodafés de livres. Le jeune Kurt Barnert et sa tante Elisabeth May assistent à une exposition de peintures et de sculptures. Ce n'est pas une exposition que l'on visite librement, en flânant, en s'attardant, en prenant son plaisir et en jubilant intérieurement. C'est une présentation d'œuvres d'un art « dégénéré » sous la houlette d'un guide au sourire absent, mandaté par le ministère de Goebbels.

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Le propos est simpliste : ce que les œuvres exposées présentent n'est pas vrai, n'est pas conforme à la réalité, mais le fruit d'une déformation de l'esprit, peut-être même le fruit des agissements de gens pervers, dangereux qui tentent d'entraîner la nation vers la décadence et le citoyen vers le nihilisme et des comportements asociaux ; de l'art issu du cerveau de dégénérés, ennemis de la grandeur de la nation allemande. Dès lors, les jalons sont posés pour proposer à la destruction ces créations de l'esprit et même pour faire taire définitivement leurs auteurs chaque fois que c'est possible.

Une assistance frappée d'hébétude ponctue la harangue du guide de murmures d'approbation. Au premier rang, se tient une jeune femme solaire au regard lumineux qui a visiblement coupé le son, elle est accompagnée de son jeune neveu. Elisabeth May est peu encombrée par les convenances et elle est habitée d'une grande liberté intérieure. A-t-elle une place dans cet univers qui n'a visiblement qu'une seule obsession : mettre les esprits sous le boisseau ? «Tout ce qui est vrai est beau, ne détourne jamais le regard » répète-t-elle à Kurt qui aime le dessin et s'y adonne avec talent.

Elisabeth en mourra. Kurt s'en souviendra. Sous le joug des nazis, il n'y avait aucune place pour la pensée, pour la créativité et la fantaisie, pour la singularité et pour les esprits divergents. Tout était rationalisé, orienté, formaté, cadré et encadré. Aucune place à l'imagination, à la pensée vagabonde et nomade dénoncée comme l'antichambre de la dissidence.

Le film retrace la vie de Kurt Barnert dont le personnage et la trajectoire sont inspirés de la vie de Gerhard Richter, un artiste qui  existe réellement et vit toujours. L'histoire traverse trois univers : celui de l'Allemagne nazie puis celui de l'ancienne Allemagne de l'Est sous la domination du communisme primaire pour finir en Allemagne de l'ouest. Le jeune Kurt s'adonne à la peinture dans la continuité d'une passion née quand il était enfant. La peinture figurative avait seule droit de citer sous le nazisme comme sous le communisme patibulaire qui l'a remplacé dans une partie de l'Allemagne. Elle doit montrer, magnifier et glorifier. Elle vaudra à Kurt succès et reconnaissance jusqu'à un véritable adoubement par le pouvoir politique de la RDA.

Pendant sa vie est-allemande Kurt rencontre une jeune femme dont le Spitzname est Ellie, diminutif du prénom Elisabeth qui était également celui de sa tante. Elle est la fille unique du professeur Seeband, médecin spécialisé en gynécologie et obstétrique, influent et protégé par un officier supérieur russe en poste en RDA. Le professeur Seeband était membre de la SS et contributeurs de la politique d'extermination de ses compatriotes classés sanitairement indésirables. Probablement un des inspirateurs mais également un des exécutants très actifs de la politique eugéniste qui a coûté la vie à plusieurs dizaines de milliers d'allemands.

Le professeur Seeband était le médecin SS qui avait ordonné la mort par chambre à gaz de la tante de celui que sa fille aime. Kurt saura par elle qui a été son père, il connaît également le destin qui a été celui de sa tante. Il ignore que son futur beau-père est celui qui a ordonné sa mort. Nous attendons d'une minute à l'autre que Kurt démasque le professeur , par une sorte d'anticipation, nous imaginons une vengeance rondement menée et une suite dramatique pour le jeune couple.

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Florian Henckel von Donnersmarck ne donne pas cette suite convenue, en tout cas inconsciemment attendue. Chaque protagoniste de l'histoire continue sa vie. Le professeur Seeband reste le personnage racialiste qu'il a toujours été, sans haine, sans agressivité, convaincu qu'il est dans le vrai et que l'avenir est toujours lié à la pureté de la lignée : la Weltanschauung du national-socialisme est toujours présente. Sa fille Ellie aime Kurt, les arts et la vie. Kurt aime Ellie et partage avec elle l'essentiel. Madame Seeband reste égale à elle-même dans l'ombre de son mari, elle a été la première à deviner la force du sentiment de sa fille pour ce jeune homme sans le sou, un peu bohème et qui devient leur locataire pour satisfaire aux critères d'occupation des logements fixés par le régime communiste.

Le jeune couple d'artistes étouffe dans cette Allemagne dont « le réalisme socialiste » élaboré par Jdanov et Staline est désormais l'alpha et l'omega de toute activité artistique. Ils choisissent de fuir la pensée cadenacée en passant à l'ouest pendant que c'est encore possible et avant que le mur de Berlin ne soit érigé et que le pays entier devienne une des baraques les plus sinistres du camp soviétique. Ils se rendent à Düsseldorf pour s'épanouir à l'Académie des Beaux-Arts de la ville. Le professeur Seeband quitte lui aussi l'Allemagne de l'est, son protecteur russe n'est plus là pour le protéger et sa véritable identité ne manquera pas d'être découverte tôt ou tard.

Une vie nouvelle reprend pour chacun à Düsseldorf où Kurt trouve sa voie artistique. Un enfant avec Ellie naît enfin et le professeur Seeband trouve lui également une reconnaissance sociale et professionnelle dans un pays qui a la mémoire courte.

De l'Allemagne dominée par les nazis à l'Allemagne dominée par le communisme, les attentes de l'activité artistique sont identiques : seuls les mots utilisés diffèrent. La finalité attribuée à l'oeuvre d'art est la même dans les deux systèmes de pensée : elle doit mettre en scène, démontrer et édifier le public. La subjectivité, la singularité et la créativité de l'artiste qui en découlent n'ont plus leurs places.

Les étudiants de l'école d'art de Dresde rassemblées en aréopage peignent avec réalisme un tableau vivant dont la faucille et la marteau d'une taille démesurée est la représentation la plus importante et les modèles à deux doigts de rappeler les artistes à l'ordre. Les étudiants de Düsseldorf donnent libre cours à leur créativité choisissant librement leurs modes d'expression comme leurs sujets.

Le père de Kurt avait été professeur et membre du parti nazi. Malgré son adhésion au parti, il n'avait pu sauver de la chambre de la mort par asphyxie sa belle-soeur dont les troubles de l'humeur l'avait fait classer schizophrène, donc dégénérée. Sous le régime communiste, il avait été déchu de son poste et frappé d'interdiction professionnelle. Son déclassement lui avait fait choisir la mort.

A Düsseldorf, Elfie et Kurt mènent une vie modeste avec des moyens limités et refusent l'aide matérielle du professeur Seeband. Kurt consent à accepter un emploi d'homme d'entretien de quelques heures par jour à l' hôpital dans lequel le professeur exerce sa spécialité médicale, il ne le vit pas comme un déclassement mais comme un accès à sa liberté. Ses camarades d'étude des Beaux-Arts organisent un joyeux ballet de serpillières dans le grand escalier de l'hôpital comme une ode à la liberté. C'est un moment très rafraîchissant du film.

La nouvelle vie du professeur Seeband est une fois de plus menacée. Celui qui avait été l'initiateur de la politique eugéniste de 1937 vient d'être démasqué, arrêté et devra enfin rendre des comptes sur son activité devant la Justice. Une fois de plus le professeur va devoir fuir pour ne pas être rattrapé par son passé criminel. Il demande par manque de temps à son gendre de faire les démarches en vue de l'obtention d'un passeport et lui remet un jeu de photos d'identité pour le faire.

A l'aide d'un épiscope, Kurt projette des photographies sur une toile puis trace le contour des images pour les reproduire le plus fidèlement et de la manière la plus réaliste. Leurs transformations en tableaux peints sont aussi réalistes que la photographie, mais leurs réalisations préfigurent une transmutation vers l'art abstrait. Il puise dans ses photos de famille une photo qui le montre lui-même enfant avec sa tante. Une photo est une représentation au plus près du réel, elle limite la subjectivité de l'artiste. Représentation de la réalité et réalisme.

Sur le même tableau est reproduit, selon la même méthode, la photo de l'eugéniste arrêté. Fortuitement la photo d'identité de son beau-père est projetée sur le premier tableau. Sur le même tableau sont rassemblés Ellie, Kurt enfant, le dignitaire nazi et son beau-père. Ce dernier en est troublé, bouleversé mais lui seul en connaît la raison.

J'ai vu les deux parties de ce film d'une durée totale de trois heures la même après-midi sans quitter la salle, j'ai oublié la durée du film. L'oeuvre sans auteur est un film sobre, élégant, sans fioritures, sans manichéisme, sans caricatures et ne juge pas : il montre et nous invite à ne pas détourner le regard. Henckel von Donnersmarck croise la linéarité du récit avec la symétrie du vécu de ses personnages et renvoie ainsi dos à dos les deux totalitarismes qui ont pu être servis avec un même dévouement par le même homme, un homme presque ordinaire.

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Gerhard Richter

Düsseldorf

Film sur quelques aspects du nazisme ? Film sur l'Allemagne ? Sur les Allemagnes ? Film sur l'art ? Film sur la liberté ? Le film de Florian Henckel von Donnersmarck est tout cela. Dans une conférence de presse à l'occasion d'une exposition qui lui est consacrée, Kurt parle du tableau précédemment évoqué suite à une question d'un critique d'art présent. Il déclare : « C'est une oeuvre sans auteur, elle existe simplement ».

 

 

 

 

 

 

 

 

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