ET SI LA CRITIQUE AVAIT TOUT FAUX ?

ANNA c'est le grand retour des longues jambes interminables, des cuisses fuselées et des décolletés vertigineux.

 

ANNA 

Luc Besson 

Dans les années 20 du siècle dernier, dans la 8ème rue à Chicago, entre le restaurant La bella ragazza et le night-club The blue bird , les soirées et les nuits étaient animées. Al Capone dînait avec ses amis dans le premier et terminait la soirée jusqu'à pas d'heure dans le second. Sur une portion de rue de quelques quatre cents mètres on défouraillait sec. Chaque soir, quelques centaines de balles sifflaient aux oreilles de quiconque ne prévenait pas à temps qu'il allait s'aventurer dans la rue. Les nuits de canicule, c'était pire, quelques milliers de balles étaient tirées et toutes n'étaient pas perdues. Curieusement on comptait peu de morts contrairement à ce qui s'est produit dans une salle de restaurant dans le film ANNA de Luc Besson .

Anna est une Nikita russe que le KGB capture, recrute, réhabilite, surentraîne et forme à toutes les disciplines : armes à feu toutes catégories et tout calibres, armes blanches pointues ou tranchantes. Comme pour Nikita, Anna est soumise à un dernier test pour juger de ses qualités opérationnelles d'agent tout terrain : une sorte de James Bond en jupons dotée de cuisses fuselées et de longues jambes interminables, ce qui est très utile quand il s'agit de donner des coups de tatanes dans les gencives d'un vilain.

Ce soir là, l'ambiance est chaude dans la salle de restaurant, une petite centaine de garde-du corps faux clients ou de clients faux garde-du corps, on ne sait plus trop, vont se faire trouer la peau à coups de révolvers spéciaux qu'il n'est même pas nécessaire de recharger. Un vrai carnage et le tout en moins de cinq minutes, timing imposé par la très exigeante Olga de la hiérarchie du KGB.

Olga est un de ces phénomènes qui peuplent le KGB. Parachutée en Sibérie et s'étant égarée, elle s'est pris un pied dans un piège à loup dont les mâchoires dentées se sont refermées sur sa cheville, d'un coup sec comme on le devine aisément. Elle a parcouru des kilomètres par un froid sibérien pour regagner sa base en traînant le piège derrière elle et en serrant ses propres dents. Il lui en est resté un léger boitillement qui n'affecte en rien sa clairvoyance, son machiavélisme et sa férocité. Il suffit à ceux qui en douteraient de la regarder allumer sa cigarette, avec un briquet monté sur une grenade à main que nous espérons tous neutralisée.

Olga ne laisse rien au hasard. Elle exige qu'à la suite de chaque opération homo l'index de la victime lui soit rapporté afin de vérifier par les empreintes digitales qu'il n'y a pas eu erreur sur la personne. Suspicieuse, elle a même mis au point une méthode de coupe du doigts spéciale, propre au KGB, pour être bien sûr que l'agent a exécuté la mission jusqu'au bout et éviter ainsi « une enculade » comme l'aurait dit Henri Duflot dans Le bureau des légendes.

Anna est donc un agent du KGB que ce dernier fait malicieusement recruter par une agence de mannequin dirigée par un renégat russe réfugié à Paris. Sa mission est de le séduire pour mieux le trucider, ce qu'elle fait. Ses nombreuses missions de « trucideuse en chef » sont entrecoupés de séances de pose pour le photographe. Mannequinat oblige ! Cependant, on a beau être formé par le KGB, avoir une forme olympique, le burn-out n'épargne personne. Alors Olga lui recommande de prendre chaque fois un peu de repos dans un Palace 5* sous les tropiques. Elle en revient généralement au meilleur de sa forme et prête à tirer quelques balles entre deux yeux.

Quand vous pensez au KGB, sachez que la CIA n'est jamais très loin. Nous avons même craint un instant que le Mossad israélien ne surgisse de sous un lit mais il n'en fut rien. Le représentant de la CIA à Paris entre en contact avec Anna et en fait un agent double. Il entre en contact avec elle à l'occasion d'une de ses villégiatures. Une entrevue secrète, hautement sécurisée, se tient dans la penderie de la chambre d'hôtel. Anna se voit confier sa première et unique mission pour la CIA. Pour démasquer un espion russe ? Pour déjouer une « enculade » chère à Henri Duflot ? Pour contrarier le KGB ? Non. Vous n'y êtes pas du tout.

Le représentant de la CIA à Paris supervisait une dizaine d'agents recrutés en URSS qui ont été démasqués et probablement exécutés par le KGB. Le fonctionnaire américain est très mécontent depuis et il n'a plus qu'une envie : il veut se venger et « faire la peau » au grand chef du KGB dont le bureau est surplombé par un immense portrait de Lénine. Si Anna accepte de loger une balle entre les deux yeux du chef de KGB avec qui elle joue régulièrement aux échecs lors de ses passages à Moscou, elle obtiendra une nouvelle identité, une villa à Hawaï et la protection de la CIA.

Anna n'a pas seulement la cuisse fuselée et de longues jambes interminables, elle est également d'une rouerie rarement rencontrée chez une si jolie fille. Elle se confie à Olga qui voit tout l'intérêt de l'opération, non pas pour compromettre le chef d'antenne de la CIA à Paris, mais pour se débarrasser de son supérieur hiérarchique et s'asseoir ainsi dans son fauteuil sous le portrait de Lénine.

A peine arrivée à Moscou, Anna se rend à la Loubianka pour une partie d'échec avec qui vous savez. La partie se conclura par une balle entre les yeux de qui vous devinez et par une fusillade digne d'une rixe dans les rues de Chicago, mais cette fois ans les couloirs du siège du KGB. De mémoire de tchékiste, on n'avait pas assisté à une telle corrida au Centre. Anna réussit à s'échapper de la Loubianka et regagne Paris. Olga s'assiéra dans le fauteuil moelleux de son chef. On s'attendait à entendre mezza voce les choeurs de l'Armée rouge, étonnamment il n'en a rien été. Le chef de l'antenne de la CIA à Paris se réjouira de sa vengeance qui comme chacun le sait est un plat qui se mange froid. Le représentant du KGB à Paris et superviseur d'Anna ne sait plus trop que penser, ce qui est tout à fait inhabituel dans son cas. Lui qui en pince pour la belle aux longues jambes et lui avait promis dans un moment de distraction son soutien et son aide, la fait surveiller maintenant, à tout hasard.

C'est attablés devant une guinguette du parc Monceau à Paris que les deux agents secrets et Anna volent au secours de Luc Besson pour l'aider à terminer son film. La conclusion est simple : tout le monde tient sa parole et Anna pour montrer sa bonne foi remet à chacun les enregistrements et piratages qu'elle leur a subtilisés. Les différentes équipes de soutien armées jusqu'aux dents peuvent se replier et même plier bagages; il n'y aura pas de fusillade généralisée au parc Monceau.

Anna peut désormais s'interroger à haute voix pour tenter de savoir enfin qui elle est vraiment pendant qu'une larme ruisselle sur la peau douce et diaphane de sa joue. Est-elle une espionne russe ? Un mannequin ? Un agent américain ? Ou simplement une femme ? Une femme un peu perdue peut-être amoureuse ? Peut-être est-elle tout cela à la fois. La métaphore des matriochkas sur fond de bulbes de cathédrale catholique-orthodoxe tentent de donner sens et pertinence à son interrogation existentielle tout en y introduisant une sorte de couleur locale mais toujours pas de mélopée russe pour nous fendre le coeur.

En sortant de la salle de cinéma et chemin faisant jusqu'à ma voiture, subitement un doute m'a assailli. Et si Luc Besson avait simplement fait un pastiche de film d'espionnage, un pastiche d'un de ses propres films ? Et si la critique qui a éreinté son film avait tout faux ? Et si Luc Besson avait simplement voulu venger tous les mannequins maltraités par les photographes de mode et directeurs d'agence ? N'est-il pas prudent d'envisager toutes les hypothèses ?

J'imagine Luc Besson sur sa chaise longue au bord d'une piscine dans un hôtel 5* sur la Riviera, à la main un cocktail coloré surmonté d'une petite ombrelle et rabattant son panama sur ses yeux, avec un petit sourire en coin aux lèvres.




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