COMMENT PEUT-ON ETRE IRLANDAIS ?

Irlandaises et irlandais aiment tomber amoureux éperdument et convoler en justes noces. Pendant la nuit des noces, le mari prend sa dulcinée à pleins bras et la jette sur le lit qui généralement s’effondre avec fracas.

Comment peut-on être irlandais ? Ils boivent du whisky plus souvent qu’à leur tour comme s’ils voulaient prouver en permanence qu’ils sont les véritables précurseurs dans l’invention du noble breuvage et damer ainsi le pion à leurs meilleurs voisins qui comme eux portent le kilt et tâtent de la cornemuse. Quand ils ne travaillent pas, ils se promènent toujours une chope de Guiness à la main. Tout semble commencer avec cette cervoise locale et se terminer de la même manière. Quand ils se battent, c’est chose fréquente, encore que la tradition semble se perdre dans les rues de Dublin, ils font des pauses pour se verser de grands baquets d’eau en n’hésitant pas à se raviver la glotte avec une petite Guiness.

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Les irlandais se battent avec fougue, à poings nus et en tout lieu. Le pub leur convient parfaitement mais ils ne boudent jamais les vertes prairies ( elles sont si belles en Irlande ). Ils n’aiment pas les batailles statiques mais semblent affectionner la confusion des échauffourées très mobiles. Deux hommes qui en viennent aux mains sont toujours accompagnés dans leur pérégrination par une foule compacte de supporters qui ne ménagent jamais leurs encouragements. Ils n'encouragent pas l'un ou l'autre combattants, ils encouragent la bataille. Toute la troupe parcourt ainsi la campagne et quand parfois une meule de foin se met en travers de leur chemin, les deux adversaires s’y jettent avec bonheur et font voler les herbes sèches. Il est probable que l’odeur des foins stimule les ardeurs et tout ceux qui assistent à la bagarre en connaisseurs n’hésitent pas à se jeter à leur tour dans la mêlée pour distribuer et recevoir leur ration de coups. Puis la joyeuse troupe, chacun ayant repris son rôle, reprend la route à travers la campagne du comté.

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Je me demande encore si Goscinny et Uderzo ne se sont pas inspirés des irlandais pour nous montrer les joyeux tumultes qui agitent régulièrement un petit village gaulois de Bretagne. Il est peu probable que ce soit les pères de nos téméraires et susceptibles celtes de la petite Bretagne qui aient inspiré les descendants des celtes de l’Eire . Sans doute un fond commun de mœurs, de mœurs de celtes bien sûr.

Les irlandais ont une autre qualité, ils aiment chanter en choeur. Ils chantent alors des mélopées dont la nostalgie leur fend le coeur avant de fendre le nôtre. On s'attend toujours à ce qu'un O Hara, tout droit sortit d'un western de John Ford éclate en sanglot. Alors seule une Guiness peut remettre d'aplomb les cœurs et les âmes.

Ce peuple, dont l’île campe sans désemparer à deux pas de la dépression de l’Islande, sait ce que pluies et vents imprévisibles veulent dire. C’est peut-être l’abus de basses pressions qui échauffe les humeurs et donne parfois du vague à l’âme de ces turbulents insulaires ?

En Irlande, les prêtres aiment la pêche à la mouche pour traquer la truite et le saumon et cela apparement avec une infinie patience. Ils aiment également la bagarre, non pas comme acteurs mais comme spectateurs et n’hésitent pas à engager d’audacieux paris sur l’issue de la bataille. Même les évêques semblent prendre plaisir à ces jeux innocents en n’hésitant pas à miser gros. A l'occasion, on organise une bataille pour faire revenir à eux les agonisants. Ils se lèvent alors de leur lit car ils ne veulent pas en perdre une miette.

Irlandaises et irlandais aiment tomber amoureux et convoler en justes noces. Pendant la nuit des noces, le mari prend sa dulcinée à pleins bras et la jette sur le lit qui généralement s’effondre avec fracas. Même si une première scène de ménage suit ou précède le lancer de mariée et si le marié passe ensuite le reste de la nuit dans un sac de couchage, généralement ramené d’Amérique, dans le salon à même le sol, au petit matin les visiteurs ne se voient pas interdire la chambre des jeunes mariés et chacun peut noter leur fougue devant un lit totalement démantibulé.

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Ils ont des manières tout à faite singulières de se conter fleurette et apparement leur art ressemble étrangement à celui des siciliens quand Al Pacino tombe en pâmoison devant la délicate Apollonia dans le Parrain 2. On demande la main en s’endimanchant et en se faisant assister d’un intermédiaire, négociateur de la dot. Pas de jeux de mains mais promenades avec longues conversations sous l’oeil vigilant d’un chaperon qui veille à la vertu de la demoiselle, celle du prétendant n’étant probablement pas menacée en tout cas très rarement et jamais au point de rendre nécessaire de prévoir un autre ange gardien. Siciliens, irlandais : mœurs d'insulaires un peu chatouilleux peut-être mais très à cheval sur les principes.

Enfin, les irlandaises sont rousses, toute de vivacité faites et avec un caractère épouvantable qui en fait de belles vieilles filles. Roublardes en diable et aux idées bien arrêtées, elles vous mènent un amoureux par le bout du nez comme personne. Si vous n’y prenez garde vous pourriez vous trouver engagé dans une bataille homérique avec un frère ombrageux pour leurs beaux yeux verts sans vous en rendre compte.

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Si vous avez un doute sur la réalité des faits que je vous rapporte, je vous conseille de revoir L’homme tranquille de John Ford et vous verrez de quoi sont capables John Wayne, Victor MacLaglen et surtout Maureen 0’Hara. Et je ne vous parle pas des figurants irlandais hauts en couleur. Vous pourriez presque devenir irlandais par procuration vous-même, rien que pour le fun. Le film date de 1952 en étant une adaptation d'un roman de Maurice Walsh dont Ford avait acquis les droits dès 1936.

John Feeney devenu Ford est d'origine irlandaise tout comme Maureen O'Hara. John Wayne apporte sa contribution financière à l'aventure en renonçant à son habitude d'une rémunération fixe augmentée d'un pourcentage sur les recettes. Il se contente d'un cachet fixe pour que ce film en rupture, tant par le thème que par la manière de faire très rodée du réalisateur, se fasse. Maureen O'Hara accepte elle également de baisser ses exigences. Walsh, Ford, O'hara, d'un côté. John Wayne et Victor McLaglen qui étaient dans tant de westerns réalisés par Ford d'autre part. L'Homme tranquille pouvait se faire car toutes les conditions étaient réunies.

L' Homme tranquille est un retour aux sources pour le réalisateur, pour la comédienne principale et pour nombre de techniciens d'origine irlandaise, il est une déclaration d'amour quelque peu taquine à l'Irlande. L'histoire raconte en filigrane de quel bois se chaufferaient ces fiers insulaires qui dissimuleraient sous des apparences paisibles et pacifiques qu'il ne faudrait pas trop leur chercher querelle. Un vrai irlandais ? C'est un irlandais qui sait vivre, qui aime avec fougue et passion et qui n'a pas froid aux yeux.

 

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Une amie qui n'est pas irlandaise et qui aime l'Irlande l'a sillonnée en tout sens à vélo. Elle m'a fait part que c'est ce film qui lui a donné envie d'aller en Irlande. Je n'ai pas voulu revoir le film avant de m'y rendre et cela volontairement. Je l'ai revu au retour et je me suis précipité dans la foulée sur Un taxi mauve d'Yves Boisset , sur Le vent se lève de Ken Loach et sur plusieurs muffins aux myrtilles.

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