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Billet de blog 9 janv. 2023

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DEUX VACHES DANS UN PRE

Deux vaches paissaient paisiblement dans un vert pâturage. Elles regrettaient le temps où il y avait une authentique gauche et une vraie droite.

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Deux vaches paissaient paisiblement dans un pré, sous le regard attentif d'un homme dont tout permettait de deviner qu'il était éleveur plutôt qu'agriculteur et que sans nul doute les deux ruminants lui appartenaient. Il était accoudé sur un poteau de la clôture et déplaçait d'un petit coup de langue, d'une commissure à l'autre de ses lèvres, la cigarette roulée mais éteinte collée à sa lippe. Il se tenait immobile et regardait les vaches paître.

La plus proche des vaches était une blonde d'Aquitaine avec une robe claire, couleur froment et aux muqueuses d'un rose pâle délicat. Légèrement en retrait se tenait une Holstein à la robe pie noire. Comme son nom le laisse entendre, elle est originaire du Schleswig-Holstein, près de la frontière danoise.

J'ai toujours eu une réelle affection pour les vaches et je ne peux m'empêcher de les saluer chaque fois que ma route croise la leur. C'est la raison qui m'a fait acheter un Panama que je porte volontiers à la belle saison. Il est non seulement un couvre-chef d'une rare élégance, mais en outre quand je pince sa calotte entre le pouce et le majeur tout en assurant la prise avec un index délicatement appuyé dans la fente de sa couronne, il me permet d'esquisser une salutation du plus bel effet. Les bovines à qui je présente ainsi mes respects ne manquent jamais de me manifester de la plus belle manière un intérêt en retour. Elles cessent de se sustenter, lèvent la tête, me fixent droit dans yeux et enfoncent leur langue râpeuse tour à tour dans leur narine de droite puis de gauche. Elles et moi nous nous comprenons.

Illustration 1

Je m'approche donc de la clôture de l'enclos et j'échange les salutations d'usage avec celles qui sont censées paître sans se laisser distraire. L'éleveur se tourne vers moi et me salue à son tour, en maugréant quelque chose derrière sa cigarette et en soulevant légèrement sa casquette par la visière. Je note au passage qu'il est sans doute gaucher et que le sommet de son crâne est passablement dégarni, clôturé lui-même d'une couronne de cheveux blancs.

Je lui adresse aussitôt la parole, les deux vaches qui paissent me paraissent être un sujet de conversation tout trouvé :

  • Elles sont très belles vos vaches, lui dis-je.

Il me fixe un court instant comme pour me jauger et décider si je vaux la peine qu'il me réponde.

  • Ah oui...surtout la blonde. Elle est très belle.

Et de suivre à nouveau du regard les deux vaches dans leur vert pâturage sans plus mot dire. Après un long moment de grand silence, je me décide à relancer la conversation :

  • Elles doivent donner du bon lait et en grande quantité.
  • Ah ça, oui...surtout la blonde. Son lait est abondant et d'excellente tenue.

Je dis cela car j'ai noté la générosité des pis de chacune d'entre elles et je sais par ouïe dire que tous les laits ne se valent pas et que leur qualité dépend autant de la richesse du pâturage, de la race de la productrice et de la générosité du pis.

  • Elles doivent également faire des veaux magnifiques ?
  • Ah ça, c'est sûr et certain...surtout la blonde. Ses veaux sont toujours de toute beauté.

Là, je n'y tiens plus. Non seulement toutes mes questions reçoivent des réponses pour le moins laconiques, mais mon interlocuteur n'est vraiment pas loquace et me fait supporter tous les efforts d'une conversation déjà réduite à sa plus faible expression.

  • Dites-moi, j'ai comme l'impression que vous avez une nette préférence pour la vache blonde. Est-ce que je me trompe ?
  • Non, vous avez parfaitement raison.

Nouveau grand silence, pendant que la cigarette collée à la lèvre change plusieurs fois de côté.

  • Mais pour quelle raison avez-vous cette préférence pour la vache blonde ?
  • C'est parce qu'elle est à moi.
  • Mais alors la Holstein ? Elle est à qui ?
  • Elle est à moi également.

A cet instant, les deux vaches font demi-tour pour brouter dans l'autre sens. N'avez-vous jamais remarqué qu'une vache qui paît se déplace dans le même sens que ses congénères qui font la même chose et cela quelle que soit l'importance du troupeau. Si vous avez la patience de les observer dans leur paissance, vous pourrez même identifier celle qui semble donner le signal que le moment est venue de rebrousser chemin ou de changer de direction. Il y a de forte chance qu'elle soit la matriarche de l'étable.

A cet instant, j'entends le croassement d'un corbeau perché sur la branche décharnée d'un vieux pommier qui observe la scène depuis le début. S'avisant sans doute que la conversation, dont il n'a pas perdu une miette, est terminée, il s'envole et je rentre chez moi à mon tour.

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