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Billet de blog 10 avril 2018

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CHRONIQUE DOMESTIQUE-Mon ami Biquet

J'aime les chiens et les chats mais ce sont ces derniers qui ont ma préférence.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Inconsciemment, j'ai dû éprouver le besoin de m'inscrire dans une tradition familiale et entretenir une relation singulière avec un ami à quatre pattes. Cela s'est produit par le plus pur des hasards, sans préméditation, presque par inadvertance.

Une amie partageait un appartement avec une magnifique chatte noire prénommée Lolita qui mettait-bas régulièrement une portée de trois chatons. Ils lui ressemblaient comme des gouttes d'eau. Les différentes portées avaient en plus toutes le même père ( mais est-on toujours très sûr dans ces affaires là ? ), un gros matou tout aussi noir qui honorait consciencieusement Lolita à chaque passage de sa maîtresse chez ses parents. Il était le matou familial et il paradait triomphalement dans tout le quartier. Il semble qu'il tenait Lolita en haute estime.

Un jour, l'amie en question estima que le moment était venu pour moi d'avoir également un chat et décida de me garder, non pas un chien de sa chienne mais un adorable chaton. Comme je n'habitais pas tout près et ne rendais visite à mon amie qu'épisodiquement, mon chaton fut le dernier de la portée à quitter sa mère. Pendant un certain temps, il avait de ce fait été l'enfant unique sur lequel Lolita avait reporté toute son affection. Ceci a une grande importance comme nous le verrons plus tard.

Je pris livraison un jour de la boule noire et retournai chez moi en voiture avec un chaton blotti contre moi sous mon vêtement. Il n'était pas très rassuré car c'était la première fois qu'il montait dans une 2CV Citroën, surtout qu'elle n'était pas très bien insonorisée et qu'on y pelait de froid car le chauffage ne marchait plus. Quand nous fûmes rendus, Chaton, qui n'avait pas encore de nom, prit en un clin d'oeil possession des lieux sans que j'eus à lui faire faire le tour du propriétaire. Restait à instaurer des habitudes et des rituels pour que commençât au mieux notre cohabitation.

Je décidai de l'appeler Biquet pour des raisons que j'ignore ou que j'ai oubliées. Près des toilettes sous un lavabo le bac à litière, dans la cuisine la gamelle et l'écuelle d'eau fraîche. Pas de panier pour faire « coucouche panier, papattes en rond » ; Biquet avait repéré une dalle sous laquelle passait une canalisation de chauffage par le sol en plein milieu du salon et adorait s'y prélasser. Pour le reste du temps, c'était mes genoux, très confortables selon bien des dires.

La nuit, si je l'oubliais, mon Biquet se manifestait bruyamment derrière la porte en grattant jusqu'à ce que je lui ouvre. Il s'étalait alors splendidement sur la couette à hauteur de mes pieds et il s'endormait. De temps à autre, j'étais réveillé par un bruit sourd, c'était le chat qui tombait à terre quand je me retournais dans mon sommeil. Fataliste, il remontait inlassablement sur mes pieds et se rendormait. Je faisais de même.

Lolita était bonne mère, elle enseignait la propreté à sa progéniture et du moment que la litière était fournie et régulièrement renouvelée, Biquet y faisait ses besoins avec une régularité de métronome, enterrait sous les granulés ses livraisons pour vaquer immédiatement à son occupation favorite, c'est à dire se vautrer sur sa dalle chauffante préférée non sans avoir fait un crochet par sa gamelle ou son écuelle.

Lolita, que je n'ai revue que rarement par la suite, me vouait une haine féroce et irrémédiable. Elle, qui était si câline, qui se frottait si volontiers à mes jambes en ronronnant, me battait froid et c'est un euphémisme. A ma seule vue, elle hérissait le poil, montrait ses canines et se faisait agressive. Elle m'avait parfaitement assimilé à l'ennemi et identifié comme celui qui lui avait soustrait son dernier petit. On parle parfois de la mémoire plus ou moins longue des animaux, j'ignore ce qu'il en est des chats en général mais pour ce qui concerne Lolita, je sais qu'elle lui permet d'entretenir à mon égard une rancune tenace.

De temps à autre Biquet et moi jouions ensemble, à son initiative bien sûr... Il adorait se tapir le long d'un mur près d'une porte et quand j'entrais ou sortais, il faisait un bond devant moi d'une soixantaine de centimètres au moins pour tenter de m'effrayer, je présume. Il était d'une patience infinie à guetter mon arrivée et moi d'une extrême perfidie à le faire languir jusqu'au moment où il passait la tête, pour savoir ce que j'attendais pour me prêter à son manège.

Très vite, nous sommes devenus de grands amis, inséparables. Comme je lui avais interdit toute sortie en raison de son jeune âge, mais qu'il fallait bien que l'un de nous aille travailler pour gagner notre croûte, je l'abandonnais une partie de la journée. Invariablement, je le retrouvais assis dans le couloir à un mètre de la porte et la fixant quand je la poussais. Biquet avait intégré mon horaire de retour ou reconnaissait mon pas dans l'escalier quand je rentrais. Cela me flattait et m'épatait tout à la fois : j'étais le préféré de mon Biquet et mon Biquet était le plus intelligent de tous.

Nous partions régulièrement en vacances ensemble, en voiture, lui derrière et moi devant. Parfois il venait me rejoindre sur les sièges avant, mais jamais je ne lui passais le volant : je n'avais pas confiance. Un été, alors qu'il faisait particulièrement chaud, nous avons eu soif tous les deux. C'était à Reims, à une époque où il fallait traverser la ville car les contournements étaient encore embryonnaires. Nous nous sommes arrêtés devant un café sur un agréable boulevard bordé d'arbres. Je servis une bonne rasade d'eau à mon camarade avant d'envisager de m'installer à la terrasse du bistrot moi-même. Et là ! Catastrophe. Biquet prend le large, grimpe sur le premier arbre à sa portée, se perche sur une branche très haute et refuse d'en redescendre. Je m'installe à la terrasse du café, ne le quittant pas des yeux, l'invitant régulièrement à me rejoindre. Je fais même semblant de partir sans lui, allant jusqu'à faire tourner le moteur. Rien n'y fait et le manège s'éternise une bonne heure. Assoiffé de nouveau ou simplement pris de remords, il finit par descendre de son perchoir et nous reprenons enfin la route.

Biquet était un chat animé d'une grande curiosité. Rien ne lui échappait et ses capacités d'explorateur étaient infinies quoiqu'un peu opaque. Il donnait parfois l'impression de chercher quelque chose de très précis et à d'autres moments il semblait simplement inspecter les lieux. Il était également très audacieux. J'eus l'occasion de le vérifier le jour où dans un pâturage quand il décida de sympathiser avec un agneau qui, tenant à peine sur ses pattes, regardait sa mère brouter. Quand cette dernière se rendit compte de sa présence, elle le chargea et l'accula contre une clôture. Il n'en menait pas large et ne dut son salut qu'à un bond de côté surprenant et une poudre d'escampette tout aussi spectaculaire.

Les chats n'aiment pas l'eau, mais Biquet buvait à même le robinet qui gouttait, sans aucune crainte. La peur de sa vie, il l'eut un jour alors que je prenais mon bain. Un bain moussant à souhait et dont la mousse épaisse cachait l'eau. Et mon Biquet désireux de me rejoindre, de monter sur le rebord de la baignoire, de tenter de marcher sur la mousse qu'il pensait solide sous ses pattes. Vous imaginez sans peine la suite : un magnifique plongeon dans l'eau chaude du bain avec des bonds extraordinaires pour s'en extirper au plus vite. Un chat trempé, c'est très moche, les poils qui collent à la peau le font ressembler à un rat. Il s'est réfugié dans un coin, grelottant et tremblant de froid. Je dus l'envelopper dans une serviette éponge, le frotter, le serrer contre mon cœur pour lui redonner des couleurs et du volume. Petit à petit, je vis renaître ainsi le joyeux drille qu'il était. Je n'hésite pas un seul instant à avouer que j'ai beaucoup ri ce jour là ; enfin je tenais ma vengeance pour une certaine fugue rémoise que je n'avais pas oublié. J'avais moi aussi la rancune tenace...

« Chat échaudé craint l'eau froide », le dicton semble dire vrai car Biquet n'oublia apparemment jamais sa mésaventure et s'est toujours tenu à une distance tout à fait raisonnable de la baignoire, il semblait même me dire du regard, quand je l'invitais à s'approcher : « Non merci, vraiment et sans façons ».

J'ignore si Biquet se serait autant intéressé à un clavier d'ordinateur comme il l'était par mon stylo quand j'écrivais. Il aimait venir s'asseoir devant moi sur mon bureau, me fixant de son étrange regard. Que pouvait-il bien penser ? De temps à autre, il avançait sa patte et tâtait le stylo avec insistance. Il restait assis là, à me regarder avec attention, sans un mot. Il n'y a que moi qui avais la parole. Si je me levais pour me rendre en cuisine me servir un café, il me suivait. Quand je retournais m'asseoir, il était sur mes talons comme le ferait un jeune chien.

Attendri et admiratif comme un jeune père, je le regardais souvent à la dérobée et ne me lassais jamais d'observer ses manèges même s'il m'était parfois difficile de comprendre leurs tenants et aboutissants. Biquet m'était plus que familier et nous avions une vraie intimité mais il resta toujours un total mystère pour moi, amplifié encore quand je le regardais dans les yeux. Peut-être est-ce une des raisons qui me fait préférer un chat à un chien. Le chat vous reste étrange et étranger, il ne se soumet jamais et peut se passer de vous, du moins un certain temps. Il y aura tout au plus quelques mouvements d'humeur à l'occasion d'un changement dans les habitudes.

Mon ami, bien que très indépendant et n'en faisant jamais qu'à sa tête, n'aimait pas vraiment la solitude. Je ne connaissais aucun événement de sa vie qui eût pu faire naître en lui la crainte de l'abandon. Le laissant seul, toute une fin de semaine, litière renouvelée et couvert assuré, il me joua un tour pendable. A mon retour, je découvris mon bureau soigneusement débarrassé de tout ce qui l'encombrait et comme je n'ai jamais été un parangon de l'ordre, je mis des heures à tout reclasser. De surcroît, pendant toute la soirée, refus du moindre câlin, mine dédaigneuse, regard détourné : « Mon chat me faisait la gueule ! ».

Cette défiance, cette espèce de rancune même, n'a pas duré, dès le lendemain Biquet, comme pour se faire pardonner, eut un geste. Partant tôt le matin dans le jardin, il revint une heure après, portant dans sa gueule une merlette qu'il avait réussi à attraper et il la déposa à mes pieds, en s'en désintéressant aussitôt : « Cadeau ! » avait-il l'air de dire. Soucieux de ne pas blesser mon ami, j'escamotais discrètement l'oiseau offert sans toutefois essayer de lui faire croire que je m'étais régalé. Oui, mon Biquet était fin chasseur, même s'il dédaignait le produit de sa chasse au profit des croquettes, de la pâtée de riz au Ron Ron que je lui confectionnais amoureusement. Et généreux en plus. Très régulièrement, je lui ouvrais une boite de sardines à l'huile, pour lui permettre de se purger des poils qu'il avalait en se léchant. C'était alors jour de fête, il sautait, se frottait contre mes jambes, miaulait, allait et venait, car j'étais toujours trop lent à son idée. Pourtant, je faisais du mieux que je pouvais avec un vieil ouvre-boite même si parfois, il me plaisait de faire durer mon plaisir pour que le sien soit plus grand encore. La sardine à l'huile d'olive était son caviar au champagne.

Un jour, Biquet est rentré, boîtant bas, trainant la patte même. Blessé, il avait trouvé la force de rentrer chez moi où il était comme chez lui. Comme il était peu loquace sur sa mésaventure, je me perdais en conjectures : a-t-il fait une mauvaise rencontre avec une voiture ? Est-il tombé sur un matou jaloux ? Ou s'est-il trop approché d'un pigeonnier et s'est-il fait happer par un piège ? Le diagnostic du vétérinaire fut rapide et sans appel : fracture ouverte de la patte arrière droite. Le soin est précis et tout aussi rapide : désinfection de la plaie et plâtre ; la facture est salée : paiement en liquide de préférence.

Nous sommes rentrés chez nous, Biquet a consenti à s'allonger sur une couverture pliée, il a renâclé quand je le forçais à avaler l'antibiotique prescrit. Il me fendait le cœur quand, pour faire ses besoins naturels, il trainait péniblement sa patte plâtrée, perdant l'équilibre puis s'arrêtant en se tournant vers moi avec l'air de dire : « Mais, aide-moi ». Alors, je me levais, le soulevais délicatement, le posais dans le bac puis le ramenais sur sa couverture quand il eut fait ses besoins.

Cette situation ouvrait en moi un océan de perplexité : comment savoir quand Biquet aurait besoin de se soulager ? Sa patte guérira-t-elle et retrouvera-t-il sa vélocité ? Ne risque-t-il pas de rester handicapé et affaibli face à un matou rival ? Un chat avec une jambe ? Un chat avec des béquilles? Biquet allait de mal en pis, de toute évidence il souffrait le martyr. Il ne se déplaçait plus, se nourrisait à peine.

Puis vint l'odeur, une odeur insoutenable, une odeur d'excréments sur la couverture, mais pas seulement. Je crus reconnaître l'odeur de la gangrène.

Biquet se faisait implorant, alors je l'emmenai chez le vétérinaire pour lui demander d'abréger ses souffrances. Je m'étais préparé au pire. J'allais perdre mon ami à quatre pattes et je savais qu'aucun miracle ne pouvait le sauver. Il mourut dans mes bras en un dernier râle et son âme au moment qu'elle expira, s'exhala comme un son triste et mélodieux. Ce n'est pas Biquet qui se meurt mais Lamartine dans « l'Automne ». A ces mots, je me suis réveillé en sursaut. J'étais trempé de sueur. D'un bond, je sautai du lit et me précipitai dans le salon où je trouvai Biquet paisiblement endormi dans sa panière. Ouvrant un œil et levant légèrement sa tête vers moi, il est à peine étonné de me voir surgir comme une furie et il se rendormit aussitôt.

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