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Billet de blog 12 oct. 2021

LES COMMUNS

Le glanage, le pâturage ouvert s'inscrivaient dans une tradition des campagnes, règlementée par l'usage et fondée sur l'acceptable. Nul n'aurait songé à détériorer une clôture, une culture ou un arbre. Deux mondes se côtoyaient dans les villages, ceux qui travaillaient la terre et en récoltaient les fruits et ceux qui manufacturaient. Dans la glane les deux mondes se rencontraient.

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MARAUDE ET GLANE

Début juillet est la période à laquelle les cerises arrivent à maturité et elles doivent être cueillies très vite pour les soustraire à la convoitise du merle moqueur. Cueillette donc, à l'aide d'une longue échelle en bois fermement appuyée contre la branche la plus solide. Interdiction absolue de grimper à l'arbre et cela bien indépendamment du fait qu'il n'y a aucun fruit à l'intérieur du nid de branches. La branche du cerisier est cassante comme du verre et donc extrêmement dangereuse pour les apprentis primates arboricoles. Par ailleurs, tout dépend de la destination des fruits recueillis : fruits à distiller pour faire du Kirch ou fruits de table. La différence est importante et elle n'est pas sans conséquences sur la cueillette. Dans le premier cas les fruits sont cueillis en vrac à l'arraché et de préférence sans leur queue, dans le second ils sont délicatement détachés du rameau porteur avec la queue et de préférence par paires. La conservation s'en trouve améliorée et les fruits ont belle apparence à l'étal.

Mon grand père montait en hauteur et je le suivais sur la même échelle à quelques deux mètres du sol. Chacun de nous disposait d'un panier en osier accroché à un barreau de l'échelle et essayait de le remplir le plus vite possible. Nous abandonnions toujours les cerises accessibles du sol, mon grand père en avait fait une règle intangible. Ces fruits étaient offerts aux passants ou à ceux qui rentraient du travail aux champs et étaient assoiffés. Ils appartenaient également aux enfants qui se livraient aux joies de la maraude et nous savions tous comment déclarer nos tendres sentiments aux jeunes filles qui nous accompagnaient dans ces expéditions. Il suffisait d'accrocher derrière une oreille délicate, après avoir écarté doucement d'un doigt tremblant la mèche qui la recouvrait, deux cerises encore appairées. Le message était d'une grande clarté, les mots n'étaient pas nécessaires pour se faire comprendre des intéressées. Le temps de cerises en prendra une signification subliminale à vie pour moi. Je souris intérieurement chaque fois que je m'arrête au mois de juin devant l'étal fruits frais d'une grande surface et ne peut m'empêcher de prélever une boucle d'oreille de bigarreaux et de l'accrocher à l'oreille de la première jeune femme passant par là. Je choisis toujours pour cela un commerce où seules celles qui ne manquent ni d'humour ni de poésie se donnent rendez-vous pour leurs petits achats.

Les glaneuses de Millet

Musée d'Orsay PARIS

Cette tradition de la maraude des enfants et des adolescents était complétée par celle de la glane. La glane s'est peu à peu perdue et les quelques glaneurs que nous pouvons parfois encore entrevoir dans un champ de pommes de terre le font le plus souvent par absolue nécessité. La glane des épis de blé comme celle de la pomme de terre étaient une manière élégante de permettre à ceux qui ne cultivaient pas la terre de profiter un peu des récoltes sans bourse délier et sans demander la charité. Les épis de céréales étaient pour les poules et les pommes de terre pour les frites ou la purée. La glane s'inscrivait dans la tradition des communs au même titre que l'ouverture à tous du pâturage libre sur les prairies de la commune, après la récolte du regain à la fin du mois d'août.

Tous étaient invités à clore la récolte du regain au plus tôt ce qui ne posait pas de problème particulier car le temps se modifiait après le 15 du mois d'août et  le soleil se faisait moins ardent dès le début du mois de  septembre. Les conditions pour un fanage efficace de l'herbe n'étaient plus les meilleures et tous le monde savait qu'un regain stocké  trop vert donc encore humide se mettait très vite à  fermenter. Non seulement il devenait impropre à la consommation par les princesses des étables mais cette fermentation dégageait une chaleur intense susceptible de produire une combustion lente dangereuse.

Fritz était l'appariteur de la commune. Il portait un képi comme la maréchaussée de la gendarmerie cantonale et avait été doté d'une magnifique cloche avec un manche en bois. Fritz parcourait le village sur son vélo, s'arrêtait tous les cent mètres, toujours aux mêmes endroits et faisait sonner sa cloche. Après quelques instants, le temps qu'il fallait aux habitants pour se mettre à l'écoute sur le pas de leur porte. J'entends encore ses premiers mots : " Es wirt bekannt gemacht..." . En français : " Il est rendu public..." ou pour les puristes très amoureux de la tradition : " Oyez ! Oyez ! ". Suivait l'annonce qu'à partir de ce jour, l'accès aux Communs étaient libres jusqu'aux premières gelées, en tout cas jusqu'au moment où le bon sens met normalement fin à cette pratique.

Au printemps, les champs labourés offraient du pissenlit qui était à disposition de qui voulait se donner la peine d'en déterrer les feuilles naissantes encore souterraines seules comestibles. Les semailles mettaient fin à cette autre pratique des communs. Rien ne se perdait et la communauté se construisait ainsi des repères et des solidarités sans mot dire en respectant des règles non écrites mais acceptées de tous.

Mon cher Nicolas n'a été qu'une seule fois au cinéma dans sa vie. Je l'y avais entraîné mais c'est lui qui a payé les entrées de la séance et les bretzels de l'entracte. J'aurais aimé que le film soit Les glaneurs et la glaneuse d'Agnès Warda .Elle l'a tourné en 2000 donc trop tard. Pour nous il n'est pas trop tard pour le revoir et de le compléter avec Deux ans après.

Herse à dents inclinables qu'un cheval de trait peut tracter sans peine.

Il en est de la pomme de terre comme des fautes d'orthographes et de dactylographie dans un écrit, vous pouvez lire et relire, corriger et recorriger, il en restera toujours quelques unes. Après avoir déterré les tubercules, les avoir ramassées, le paysan passe sur sa terre avec une herse de préférence tractée par un cheval pour ne pas tasser la terre. Ne pas trop tasser la terre pour ne pas avoir à l'ameublir trop sévèrement et ne pas la violenter inutilement, tout était dans la mesure dont une agriculture très mécanisée ne se soucie plus guère. Les dents de la herse font revenir en surface les pommes de terre qui ont été mal déterrées, enfouies par mégarde ou qui avaient tout simplement échappé à la sagacité du premier ramasseur. Les glaneurs ne faisaient que réparer leur oubli.

Glaneurs de pommes de terre

Les glaneurs et la glaneuse.

Agnès Warda

L'antithèse de Nicolas vivait dans le même village. Un paysan plutôt aisé qui veillait à toujours commencer la cueillette des cerises par le bas et au plus tôt pour éviter que quiconque en profite. Cet homme avait la maraude et la glane en horreur mais le dimanche il aimait s'asseoir au premier rang de l'office religieux de la paroisse. Un saint homme dont la charité était toujours bien ordonnée et qui n'avait pas son pareil pour grignoter discrètement le champ du voisin à l'occasion d'un labour, d'année en année, sillon par sillon. Un saint homme ! Vous dis-je.

Le glanage, le pâturage ouvert et même le maraudage s'inscrivaient dans une tradition des campagnes, règlementée par l'usage et fondée sur l'acceptable. Nul n'aurait songé à détériorer une clôture, une culture ou un arbre. Deux mondes se côtoyaient dans les villages, ceux qui travaillaient la terre et en récoltaient les fruits et ceux qui manufacturaient. La glane en particulier était un moment de rencontre de deux univers et un facteur de cohésion de la communauté.

Boeufs sous joug de garrot tractant une batterie de herses.

Pour que les dents de la herse restent dans la terre, il suffisait d'une planche sur laquelle montaient les  enfants pour faire poids. Nous avions alors la sensation des conducteurs de chars romains de l'antiquité.

Certains d'entre vous pourraient penser que je cultive une nostalgie qui tôt ou tard me conduirait à rejoindre celles et ceux qui aiment faire croire que tout était bien mieux avant. Qu'ils se détrompent. Je n'éprouve aucune nostalgie  pour une époque où la condition de la majorité des paysans qu'on n'appelait pas encore agriculteurs mais dont la profession était d'être cultivateur c'est à dire qui cultive la terre, était d'une grande dureté pour des revenus modestes. Je me souviens de ces hommes mais encore plus de ces femmes qui à cinquante ans à peine étaient prématurément vieillis par le labeur. Simplement, je veux me souvenir de mes grands-parents et de  tous leurs voisins logés à la même enseigne et les rappeler à notre bon souvenir à un moment où tout  semble devoir couler de source.

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