ETRE IRLANDAIS

Selon la charmante personne qui a bien voulu me mettre dans la confidence d'un secret apparement bien gardé, il suffit d'appuyer d'un doigt décidé sur la bonde pour qu'elle se soulève d'elle-même. Devant mon air ravi, elle en profite pour me demander de quelle nationalité j'étais.

 

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MAQUETTE DE LA FACADE DE L'HOTEL

L'hôtel Métropole à Cork est agréable et confortable, le personnel de service souriant, paisible, discret et attentif. Je m'y suis plu même si on y parle plus souvent le gaélique que l'anglais, ce que je ne le reprocherai pas bien sûr. Les locuteurs du gaélique sont moins nombreux qu'autrefois. Le colonisateur britannique a imposé sa langue comme le font toujours les colonisateurs mais c'est surtout la terrible famine de la fin du XIXème siècle avec ses morts et ses émigrants qui a vidé les campagnes où résidaient la majorité des irlandais. Les gouvernements irlandais successifs manifestent depuis l'indépendance , une réelle volonté de redonner vigueur à la langue maternelle par un enseignement bilingue jusque dans le secondaire et par une aide continue et significative à la presse en gaélique.

En entrant dans la chambre d'hôtel, une petite attention charmante nous attend : une pomme. Qui plus est sur un petit présentoir scellé dans le mur tout près de la porte d'entrée. Sans doute un cadeau de bienvenue. Je la prends et je la croque à belles dents, puis je réalise qu'il n'y en avait qu'une seule alors que nous sommes à deux : ma spontanéité va toujours à l'égoïsme ! Tous les soirs, je trouve une nouvelle pomme sur le petit présentoir et consciencieusement nous la mangeons, cette fois en la partageant. Je trouve vraiment que la dame de l'étage est aux petits soins pour nous. Un matin, je réalise qu'il y a une tablette chargée de pommes dans le couloir et j'en prends deux pour la route.

Le fin mot de l'histoire était tout autre. Les pommes de la tablette du couloir ne sont pas là pour ravir nos papilles. Quand la dame chargée de faire le ménage commence son travail dans la chambre elle pose une pomme sur le présentoir et la laisse à son départ de la chambre. De chambre en chambre, elle utilise les pommes dont le nombre diminue sur la tablette jusqu'à extinction. S'il ne reste aucune pomme sur la tablette, cela signifie tout simplement que toutes les chambres sont faites, les chambres qui n'étaient pas  occupées et ne sont donc pas à faire et n'entrent pas dans le décompte, elles ont leurs pommes sur leurs présentoirs depuis la veille.

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Ainsi, la gouvernante d'étage peut vérifier l'avancement du travail sans interroger le personnel, ni entrer dans les chambres et même éviter de sortir de l'ascenseur, la tablette étant immédiatement sous ses yeux. Les pommes répondaient donc à deux fins : permettre le suivi de l'avancement du travail par la cheffe et éviter que le ménage d'une chambre ne soit oublié.

Ainsi le matin de la photographie, il y avait neuf chambres de l'étage qui étaient occupées et je voyais la dame de ménage s'affairer dans l'une d'elle dont les occupants étaient déjà partis sans doute, d'où les huit pommes sur le plateau et il restait encore huit chambres à faire. Si je voulais perturber ses comptes il suffisait donc que je subtilise une pomme ! J'ignore si l'avant-veille quand j'en ai pris deux j'ai perturbé le bon fonctionnement du service.

Une autre surprise m'attend. Cherchant à vider le lavabo de son eau, je cherche consciencieusement la petite tige métallique accessoire de la robinetterie que l'on tire pour libérer la bonde : ils ont oublié de poser la tige. Je triture le robinet dans tous les sens. Rien faire. En désespoir de cause, je sors de la chambre, avise une charmante irlandaise de faction dans le couloir et lui demande de voler à mon secours. Je connais quelques vers de William Shakespeare, je peux soutenir à peu près une conversation politique et même faire une déclaration d'amour en anglais si mon interlocutrice n'est pas trop exigeante mais mes connaissances linguistiques ne couvrent ni le domaine de l'électricité, ni la plomberie encore moins l'univers mystérieux des bondes de lavabo. Une lacune. Je vous l'accorde.

 

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Selon la charmante personne qui a bien voulu me mettre dans la confidence d'un secret apparement bien gardé, il suffit d'appuyer d'un doigt décidé sur la bonde pour qu'elle se soulève d'elle-même. Devant mon air ravi, elle en profite pour me demander de quelle nationalité j'étais. Je lui réponds que je viens du Lichtenstein *. L'honneur et la réputation de la France et de l'Union européenne reposent sur mes épaules et je ne peux pas les ridiculiser. Elle s'en étonne car elle pensait que j'étais américain. Cela ne m'étonne pas si j'en juge d'après le niveau intellectuel de l'électorat de base de Trump.

 Une de mes premières préoccupations est toujours de savoir où se vendent les journaux. Les journaux français bien sûr mais également la presse de l'endroit où je suis. En Irlande je n'avais que l'embarras du choix.

 

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Ce meuble-présentoir offre la moitié des titres de presse de l'Irlande avec ses moins de cinq millions d'habitants. Une étude a montré que 70 % des irlandais sont des lecteurs réguliers de la presse écrite éditée en langue anglaise ou en gaélique et 85 % utilisent l'internet. L'Irish Times, de sensibilité centre-gauche et qui tire à quelques 75 000 exemplaires est le quotidien le plus ancien d'Irlande. Le Irish Independent de sensibilité conservatrice connait avec quelques 100 000 exemplaires le tirage le plus important.

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VENDEUR A LA CRIEE DE JOURNAUX

Commémoration

Pour les 150 ans du Cork Examiner et les 100 ans du Evening Echo

 

*Afin d'éviter tout malentendu entre nous, je tiens à préciser que je ne nourris aucune animosité et aucun mépris pour nos amis du Lichtenstein. Je sais simplement que le Lichtenstein a proscrit toute robinetterie trop complexe et nécessitant de suivre un cursus universitaire avant de se laver les mains ou de prendre un bain. La Lichtenstein Kran & Wasserstein GmbH qui détient le monopole de ce domaine industriel a fait le nécessaire à la satisfaction de tous.

 

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