C'ETAIT MON GRAND-PERE

Ce deuil impossible n'a sans doute pas été sans conséquences pour toute la famille qui vivait dans la non-verbalisation de ce que nous savions tous. Ma tendance naturelle à la procrastination et à attendre qu'une  situation se dénoue d'elle-même  trouvent là sans doute  leur origine. En tout cas, le croire me permet de me soustraire à l'idée que je suis un grand fainéant.

IL S'APPELAIT NICOLAS,

IL ETAIT BEL HOMME,

C'ÉTAIT MON GRAND PÈRE

nicolas

Mon grand-père maternel était un homme simple et discret mais il a toujours su faire valoir son point de vue et ne s'en laissait pas volontiers conter. Je l'aimais comme un second père et mon affection était paisible et attentive. Il n'avait que des qualités, les siennes propres mais surtout toutes celles que je lui prêtais, ce que je continue de faire d'ailleurs. Le seul défaut que je lui connaisse est de ne pas voir été immortel. Sa mort prématurée, mais à un âge où cela se pratique couramment, m'a laissé un souvenir plutôt... agréable.

Ma grand-mère, ses deux filles, dont ma mère, et une grand-tante étaient réunies autour de la table de la salle de séjour qu'on ne différenciait pas encore entre salon et salle à manger. Elles parlaient à voix basse presque en chuchotant, mon grand-père alité dans la pénombre d'une pièce attenante se mourait doucement mais il avait gardé toutes ses facultés et même l'ouïe fine. Après un long moment de messes basses entre femmes, il fit venir l'une d'elles auprès de lui, la chargeant de faire part aux autres qu'il n'ignorait en rien être en train de mourir et qu'elles pouvaient donc parler à voix haute comme si de rien était et lui permettre ainsi de profiter du conciliabule. Il précisa que mourant pour la première fois, il ne pouvait évidemment pas les renseigner davantage sur la manière dont cela allait se passer. Ma mère en fut troublée, elle me le raconta et, un demi-siècle plus tard, je m'en souviens avec émotion. Je retrouvais dans ces mots, la manière d'être de Nicolas, il n'avait rien perdu de sa pertinence.

J'ai des souvenirs très précis de l'ambiance que mon grand-père faisait régner autour de lui. J'ignore s'il avait une intention éducative délibérée ou s'il ruisselait naturellement. Je pencherais plutôt pour la seconde hypothèse. Je sais également qu'il avait un authentique plaisir à partager ce qu'il savait mais également à apprendre des autres. Il mettait très naturellement une certaine distance entre ce qu'il vivait, voyait faire et lui-même. En clair, il ne se la ramenait pas et ne participait jamais à la rumeur. Plus facilement taiseux que bavard, il était un paysan, un homme de la campagne qui savait voir, écouter et être économe de ses mots.

Ainsi, par une belle fin d'après-midi de juillet, alors que nous retournons les foins à la main, il m'annonce sans hésitation que le temps allait changer. Je regarde le ciel, il est bleu azur et il n'y pas pas l'ombre d'un nuage. Devant mon air étonné, il sourit, arrête de travailler et me demande de dresser l'oreille. Il n'avait jamais pris le train mais connaissait les horaires ferroviaires de la gare du bourg voisin par cœur.

J'ai entendu comme lui une locomotive à vapeur siffler au loin puis pendant une vingtaine de secondes un bruit de roulement bien cadencé par le passage des roues du train sur les joints de dilatation de la voie. Alors mon grand-père m'expliqua que dès que ces sons nous parvenaient très distinctement, c'est que le vent avait tourné à l'ouest et que dans peu de temps, il poussera probablement des nuages chargés de pluie. Plus tard, nous nous sommes entraînés, au grand dam de ma grand mère qui n'aimait pas le gaspillage et encore moins celui du temps, à compter le nombre de wagons que la locomotive tractait. A raison de deux essieux par wagon, vingt impacts signifiaient dix wagons. Ayant vu un jour un wagon de train de plus près, je réalisais avec horreur que cela faisait des années que nous vivions dans l'erreur : un wagon avait au moins quatre essieux montés deux à deux sur un bogie. Nicolas, mon aïeul se prénommait ainsi, avait déjà réfléchi à la question, ayant vu un wagon bien avant moi et ayant peut-être été troublé lui-même. Allant de pair et étant très rapprochés les sons produits par les quatre roues montées sur un bogie se confondent en un seul. Nos oreilles imparfaites ne discriminent pas assez pour isoler les deux bruits. J'étais rassuré car tout rentrait dans l'ordre .

La création du monument aux morts de la commune a été un évènement de la vie du village et sa réalisation par un tailleur de pierres un spectacle dont les enfants n'ont pas perdu une miette. Je me souviens comment nous avons surveillé l'avancée du travail, alignés à distance respectueuse, sans dire un mot, les mains derrière le dos. C'était notre feuilleton de l'été. Nous étions fascinés par la diversité de l'outillage utilisé : ciseaux de différentes formes, gradines, maillets , massettes et bouchardes. Je ne connaissais pas les noms des outils à l'époque encore moins en français mais ils sont restés gravés dans ma mémoire. Théodore, un des tailleurs de grès du village, avait été désigné pour cette tâche ; il était d'une grande adresse. D'un bloc brut de grès rose des Vosges, il a fait surgir un obélisque très sobre avec la seule mention la commune A ses morts. En Alsace, on retient que les morts à la guerre ou de la guerre sont simplement morts, même si certains le sont sous l'uniforme de l'armée française et d'autres sous celui du voisin d'outre-Rhin.

Dans notre for intérieur nous savons tous ce qu'il en est et n'avons pas besoin d'un Dupont-Aignan pour se préoccuper du destin de l'Alsace.

 

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Un après-midi, j'étais dans la rue avec mon grand père, à une centaine de mètres du chantier, je pouvais voir très nettement la silhouette de l'ouvrier et distinctement le mouvement du bras qui assénait des coups de massette sur un burin en métal. Nicolas marqua un temps d'arrêt et me fit observer la scène de loin. Je ne me souviens pas comment il s'y est pris exactement pour me faire regarder et écouter attentivement en même temps mais je me souviens comme si cela datait d'avant-hier, que ce jour-là je découvris que le son et la lumière n'avaient pas la même vitesse de propagation. J'étais subjugué : je voyais l'outil percuteur toucher le burin mais ne percevait le son produit qu'une fraction de seconde après. Dans les jours qui ont suivi, je trouvais aussi intéressant d'observer Théodore à cent mètres que de la regarder à quelques mètres.

 

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Capture libre

Tailleur sur marbre blanc. 

Le monument érigé dans ma commune d'origine pour perpétuer le souvenir des jeunes gens de la commune qui ont perdu la vie pendant les deux guerres mondiales ne comportait aucun nom. Mon grand-père s'était opposé à l'apposition du nom de ses fils Albert et Alfred sous l'épitaphe du monument. Sans doute par respect et solidarité, le conseil municipal a décidé de ne mentionner aucun nom et que le seul épitaphe était suffisamment explicite.

 Alfred et Albert avait été incorporés de force dans la Wehrmacht comme ce fut le cas de nombreux jeunes alsaciens, lorrains et luxembourgeois. Ils ne sont jamais revenus. Ils ont été portés disparus d'abord puis déclarés morts par la suite, mes grands-parents n'en firent jamais le deuil. En 1945, le Ministère des Anciens Combattants et victimes de la guerre a édité des recueils avec les noms des 22 000 bas-rhinois, 10 000 haut-rhinois et 12 000 mosellans non rentrés à cette date. En 1948, l'Association des Déserteurs, Evadés et Incorporés de Force publia un recueil photographique des disparus. Ce recueil fut largement diffusé en Alsace et Moselle pour recueillir tous les témoignages possibles sur le destin des disparus. Mes oncles n'y figuraient pas. Dès 1946, mon grand-père avait envoyé ma mère faire à plusieurs reprises le tour des hôpitaux qui accueillaient des soldats de retour, munie de photographies de ses frères.

 C'est ainsi qu'elle a pu établir que l'un d'entre eux était mort en Union Soviétique abattu par une sentinelle russe car, malade et affaibli, il ralentissait la marche de ses camarades prisonniers, que l'autre a disparu en Roumanie pendant que son unité se repliait sous des tirs d'artillerie. A l'arrivée il était porté manquant. Les témoignages concordants permettant de retracer les derniers instants de ces jeunes gens de dix-neuf et vingt ans étaient sans équivoque. Et pourtant. Dans son for intérieur, mon grand-père restait dans le doute.

En 1955, un dernier alsacien, Jean-Jacques Remetter, est revenu d'URSS après dix ans de captivité. Il n'en fallut pas plus à mon grand-père pour raviver l'espoir d'un retour de ses fils. Pour cette raison, il s'était opposé à l'inscription de leurs noms sur le monument du souvenir de la commune.

Dans l'intervalle, un prisonnier de guerre allemand a été mis à disposition de mes grand-parents pour aider aux travaux des champs et suppléer les fils absents. Contre le gîte et le couvert, Werner qui était menuisier de profession fit de son mieux dans les travaux de ferme. Il n'était pas l'ennemi, mangeait à la table familiale et dormait dans une chambre libre à l'étage. Un hiver, sans doute parce que l'oisiveté lui pesait, il a proposé de fabriquer des placards sur tous les murs libres de la cuisine. Quand il put enfin regagner ses foyers, mes grands-parents furent attristés de son départ mais heureux pour lui. Les placards de Werner ont été d'une très grand utilité dans la cuisine.

 Pour le retour des fils ma grand-mère engraissait un cochon car elle imaginait sans mal qu'ils seraient certainement très affamés. Ce n'est pas le veau gras qu'elle comptait tuer pour le retour des fils mais le cochon. Ma mère évoquait parfois l'image de cette mère au désespoir qui allait s'asseoir devant l'enclos de l'animal pour le prendre à témoin de son attente et de ses larmes.

A ma connaissance, en tout cas pas en ma présence, le souvenir des disparus ne fut jamais évoqué par mon grand-père. Chacun de son côté, mes deux grands-parents ne faisaient pas le deuil de leurs fils. Ce n'est qu'à la fin des années soixante qu'un jour Nicolas laissa entendre qu'il savait maintenant qu'ils ne reviendraient plus mais que peut être...Il ne finit pas sa phrase. Je n'ai jamais entendu dans sa bouche un seul mot hostile aux allemands et à l'Allemagne, ni de rancune exprimée contre les russes et l'URSS. Dans une conversation, je l'entendis simplement dire un jour : « Nous avons tous reçu notre part ». Ce n'était pas du fatalisme dans sa bouche et toute pensée vengeresse lui était étrangère.

Ce deuil impossible n'a sans doute pas été sans conséquences pour toute la famille qui vivait dans la non-verbalisation de ce que nous savions tous. Ma tendance naturelle à la procrastination et à attendre qu'une  situation se dénoue d'elle-même  trouvent là sans doute  leur origine. En tout cas, le croire me permet de me soustraire à l'idée que je suis un grand fainéant.

 

sans-titre

Grands-parents 

Probablement en hiver 1939 

La luge sur laquelle est assise ma tante est celle qui fera ma joie quinze ans plus tard.

Le photographe était peut-être un de mes oncles mais c'est peu probable, en tout cas il 

est absent de la photographie pour des raisons qui me sont inconnues.

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