PECHE,CHASSE ET JOLIES FILLES

Vous surprendriez certainement celle que vous n'étonnez que rarement malgré tous vos efforts. Imaginez un instant, son regard arrondi et sa bouche légèrement entrouverte d'admiration, quand vous évoquerez le nase, sa traque et l'art de sucer ses arêtes. Il n'y a pas si longtemps, j'ai séduit bien des jolies camarades de classe de cette manière. Croyez-en donc mon expérience.

Dans sa jeunesse, mon aïeul allait à la pêche dans les rivières des environs. Ce n'était pas pour lui une activité de loisir, elle s'inscrivait dans une longue tradition qui consistait pour les campagnards à prélever dans la nature ce qui leur était utile pour leur survie. Mon grand-père y trouvait sans doute également un certain plaisir. La pêche et la cueillette de fruits rouges sauvages étaient une ressource pour les gens de la campagne qui ne perdaient pas une miette de leur temps. Le temps devait être utile et utilisé ce qui rendait le temps libre d'autant plus précieux. Certains étaient également chasseurs ou s'adonnaient aux plaisirs subtils du braconnage. Ce n'était pas le cas de Nicolas, il préférait la pêche. Il pêchait parfois au filet ce qui était toléré plus qu'autorisé. Quand il me racontait ses pêches, mon imagination fertile voyait un filet chargé de dizaines de poissons, il me ramenait très vite à la réalité : l'usage d'un petit filet de moins deux mètres de diamètre remplaçait le fil de pêche et l'hameçon encore inexistants. C'est une technique de pêche très particulière, adaptée à l'eau peu profonde et demandant beaucoup d'adresse : la pêche à l'épervier, par analogie avec le rapace qui se laisse littéralement tomber sur sa proie. Mon grand père avait une conscience aigüe que les prélèvements effectués devaient respecter des règles strictes pour préserver les ressources. Il était rare que le filet prenne plus de deux ou trois poissons. Quand il ne rentrait pas bredouille.

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Cette photographie est une capture d'écran.

Elle est une simple illustration de la pêche à l'épervier.

Pour mieux se faire comprendre, mon grand père me fit une démonstration du lancer de filet. Il en conservait un exemplaire soigneusement rangé au grenier. Il lança et relança le filet dans la cour en faisant fuir les poules qui s'étaient approchées par curiosité et se demandaient quelle mouche le piquait. Il me fit subir un véritablement entraînement, sans doute en prévision d'une pénurie prochaine d'hameçons ou de vers de terre. Mon entrainement aurait pu porter ses fruits et se révéler d'une grande utilité, l'occasion ne m'en a jamais été donnée.

Quand ma grand-mère envisageait de préparer une poule au pot, il fallait toujours commencer par attraper la poule ce qui n'était jamais une petite affaire. Même d'un âge respectable les poules sont comme les grands- mères : elles restent souvent agiles et véloces. La mienne (je parle de Mémé) avait perdu de son agilité après une fracture du col du fémur et c'est à moi qu'elle confiait cette mission de confiance. Une fois la poule désignée, j'entreprenais de la courser en vue de la plumer. Cela me prenait un certain temps pendant lequel je me donnais en spectacle devant les autres volatiles qui s'écartaient à peine comprenant qu'ils n'avaient pas été désignés donc ne se sentaient plus directement concernés. Ils étaient par conséquent au spectacle. Croyez-moi si vous le pouvez, j'ai sérieusement envisagé d'utiliser le filet pour arriver à mes fins et rentabiliser mes apprentissages précédents.

Mon aïeul avait une solide connaissance des préférences et des mœurs des poissons qui peuplaient nos rivières ce qui peut présenter quelque utilité si vous envisagiez d'en capturer. Ainsi, il est parfaitement inutile de traquer la carpe ou la tanche dans une eau vive comme il est un peu niais de chercher une truite dans une eau sombre et limoneuse. De la même manière, on ne pêche pas le brochet à la mouche mais plutôt au vif : le menu proposé doit être adapté aux goûts du poisson.

Mon grand père m'a initié un jour à la pêche au nase, nom vernaculaire du hotu, Chondrostoma nasus, pour ceux qui aiment la précision. Les grosses lèvres dures et légèrement proéminentes du nase sont assimilées à un nez d'où son nom. Le nase n'a aucun intérêt gastronomique car il est plein d'arêtes. J'ignore quel intérêt mon grand père a pu lui trouver à part le fait qu'il peuplait apparemment une rivière près de chez nous.

J'en parle avec autorité. A l'âge de onze ans, j'ai attrapé un nase de quelques quarante centimètres pesant près de deux kilogrammes. Ce qui a mon âge était impressionnant car j'étais plutôt abonné aux gardons et aux ablettes chétifs. C'est le seul poisson digne de ce nom que j'ai attrapé en rivière en cinq ans d'activités halieutiques. Heureusement que mon braconnage intensif dans un étang privé m'a offert les joies de la capture car j'aurais pu me décourager très tôt. J'ai soustrait ainsi quelques dizaines de perches bien en chair à leur légitime propriétaire et je les ai mangées en compagnie des receleurs qui m'entouraient et qui préféraient sans doute ignorer l'origine de mon butin et d'où me venait une adresse aussi subite qu'inhabituelle.

Puisque vous insistez et que le temps ne m'est pas compté, je vais vous initier à la pêche du nase. Il se nourrit essentiellement de débris végétaux mais également de larves et de tout ce que le fond de la rivière peut receler. Votre hameçon doit être de grande taille et à l'aide d'un nombre de petits plombs suffisants sur votre fil de pêche, il doit poser votre appât sur le fond sans le laisser dériver : le nase n'engloutit pas au vol, il broute et déterre à l'occasion. Vous ne devez pas quitter du regard votre bouchon que vous avez obligatoirement choisi de petite taille pour qu'il soit d'une extrême sensibilité. Le nase s'empare de l'appât et le serre entre ses lèvres dures. Il n'avale pas stupidement le ver plus ou moins frétillant et l'hameçon dissimulé mais il nettoie consciencieusement et délicatement ce dernier avant de le recracher comme un noyau de cerise. Pendant cette manœuvre faite pour vous tromper, votre bouchon ne bouge que très légèrement, d'où l'absolue nécessité de le prendre petit donc très sensible. Vous devez alors ferrer d'un coup très sec pour que l'hameçon pénètre la corne de la lèvre du poisson. C'est ainsi que l'affaire sera dans le sac et le nase dans votre panier.

Vous vous demandez quel intérêt je peux trouver à vous raconter cela. J'en vois deux. Il serait tout d'abord regrettable que mon modeste savoir-faire se perde sous le prétexte fallacieux que les poissons sont en vente dans toutes les grandes surfaces commerciales, en un second c'est mon altruisme naturel qui est à la manoeuvre. Imaginez, que demain, vous vous perdiez pour une raison ou une autre dans une forêt primaire profonde au milieu de nulle part, sans votre GPS, sans réseau ou avec votre batterie déchargée.

Vous sauriez ainsi ce qu'il faut faire pour ne pas mourir de faim et vous seriez même étonné que vous arriviez à vous satisfaire d'une chair truffée d'arêtes. Vous surprendriez certainement celle que vous n'étonnez que rarement malgré tous vos efforts. Imaginez un instant, son regard arrondi et sa bouche légèrement entrouverte d'admiration, quand vous évoquerez le nase, sa traque et l'art de sucer ses arêtes. Il n'y a pas si longtemps, j'ai séduit bien des jolies camarades de classe de cette manière. Croyez-en donc mon expérience.

 

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