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Au temps de ma jeunesse folle, j'ai longuement côtoyé bœufs, vaches, cochons et couvées. Ayant eu tout loisir d'observer ce joli monde, je suis devenu peu à peu presque un intime de leurs mœurs, de leurs petits travers et de leurs grandes qualités. Récemment, je vous racontais mes joies et les rires partagés avec «Coquette», une sympathique jument qui aimait vagabonder au point que n'ayant pas bien compris son nom, j'avais décidé de la rebaptiser en «Goguette». J'aurais pu ajouter « la bien nommée ».Je vous avais fait faire connaissance avec la délicieuse Paulette.
Cette familiarité acquise dès le plus jeune âge me valut, auprès de mon proche entourage, une réputation quelque peu usurpée de grand spécialiste du monde rural en général, de l'élevage bovin en particulier. Ainsi, un de ces béotiens m'interrogea un jour sur la signification de l'expression « stabulation libre ». J'ignore totalement quelle mouche l'avait piqué et quel besoin impérieux le poussait à vouloir connaître la réponse sur le champ.
Posément, en prenant tout mon temps, je me rengorgeai comme un pigeon, ce qui fut du plus bel effet en raison d'un léger, car naissant, double menton. Sans remonter jusqu'à Hérode, même si l'envie ne m'en manquait pas, je me contentai alors de faire appel à mes vagues souvenirs de latiniste et j'étalai toute ma science: « stabulation vient d'étable, elle-même étant issue de stabulum ». Je marquai une légère pose, juste le temps de me mirer dans les yeux arrondis et le regard une fois de plus ébahi de mon interlocuteur qui était en fait une interlocutrice.
Mon dérisoire plaisir assouvi, je continuai en expliquant que les bovins pouvaient être engraissés à l'étable sans jamais voir un coin de ciel bleu. Les désormais célèbres « fermes de 1000 vaches » en sont une triste illustration et pour moi un crève-coeur. Je rêve toujours des immenses troupeaux que les cow-boys emmenaient paître dans les vastes plaines de l'ouest américain. Je les imagine parfois, altiers et fiers sur leurs « Coquette », fumant une cigarette dont je ne citerai pas la marque mais vous invite à ne pas abuser. Je devine les méchants à l'affût pour voler le bétail et les Sioux en tenue de camouflage et avides d'un bon steak sans faire le moindre effort.
Nos vaches étaient tantôt à l'étable tantôt dans une verte prairie entourée d'une clôture de fil barbelé. Leur vie se déroulait au rythme des traites. Elles devaient se contenter de rêver de vastes plaines et d'imaginer hululer les Apaches . Peu à peu, nos joyeux bovins restaient de plus en plus longtemps dans les verts pâturages, surtout s'il n'y avait aucune contrainte de traite, donc quand il s'agissait des messieurs-bovins qui ne sont sollicités que pour leur viande.
Cette dernière formule est dite en « stabulation libre » car les animaux vont et viennent à leur gré, selon des impératifs qu'eux seuls connaissent. Dans les régions les moins froides, même en hiver, les bœufs restaient à l'extérieur, approvisionnés en foin pour pallier au manque d'herbe fraîche. Parfois la neige pouvait même les surprendre. Nous pouvons dès lors imaginer les situations les plus cocasses...Ce sont ces situations cocasses, réelles ou imaginaires, qui égayèrent mon enfance et je crois bien qu'elles m'égaient toujours. J'en souris béatement et même benoîtement. Je n'ai pas besoin de grand chose pour me distraire.