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Billet de blog 24 février 2019

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PAULINE FOR EVER

Milka est une laitière imaginaire des alpages suisses. Elle était plus neuchâtelloise que bernoise. Sa cousine française a beaucoup ri de se voir si belle dans son miroir.Elle a fait une belle carrière dans une fromagerie.

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MA CHERE PAULINE

Illustration 1

La Simmental de l'Oberland bernois

Fonds documentaire du chroniqueur.

Pauline était une vache. Elle n'était pas la compagne d'attelage de la délicieuse Coquette. Elles ne se connaissaient pas, tout au plus ont-elles dû s'entrevoir parfois en voisines de pâturage. Quant à Coquette, elle avait une pâture réservée depuis que mon grand-père avait noté qu'elle aimait se rouler à terre, les quatre fers en l'air. Les bouses que les vaches semaient au gré de leur fantaisie mais surtout de leurs envies étaient autant d'obstacles aux ébats de la jument mais elle n'avait pas sa pareille pour éviter de tacher sa robe. Pauline avait d'autres qualités que celle d'offrir son lait, un lait de grande qualité d'ailleurs. Elle était une vache de trait et sa progéniture semblait hériter des qualités et des défauts de la mère sans que nous soyons en mesure de déterminer ce qui relevait de l'inné et de l'acquis concernant sa nombreuse descendance.

Pout tout vous dire, Pauline n'était pas très française. Elle était un peu suisse et je peux même affirmer qu'elle était plutôt bernoise. Nous savons qu'elle est née en Alsace, que sa mère elle-même était venue au monde dans le bas du village mais son père n'était pas français du tout, plutôt un rude bernois court sur pattes m'a-t-on dit. Comment était-il venu en France ? A-t-il traversé le Rhin à la nage à deux reprises, d'abord pour entrer en Allemagne puis pour venir en France ? A t-il eu recours à un passeur ? Plus personne ne se souvient de l'histoire de Helmut. Nul n'a jamais su pour quelles raisons il a quitté son Oberland bernois. Avait-il commis quelques larcins et la maréchaussée était-elle à ses trousses ? Avait-il simplement séduit quelques vachettes, aussi vite abandonnées ce qui lui valut le courroux de quelques fermiers des alpages suisses ? Il est vrai qu'il était connu dans le canton pour être un chaud lapin et un rude gaillard qui n'avait pas froid aux yeux. 

Pauline était une Simmental comme d'autres sont Limousine ou Charolaise. Elle en avait tous les caractères : rude à la tâche,  laitière généreuse, bonne mère très sociable. Sa robe est dite pie c'est à dire bicolore blanc et dans le cas de Pauline un fauve bien accentué.

Illustration 2

La vache broute.

Illustration 3

La vache rumine.

Illustration 4

Enfin, elle fait comme tout le monde, elle digère.

Documentation du chroniqueur

Pendant très longtemps, j'ai cru qu'elle aimait le chewing-gum, elle mâchait consciencieusement dès qu'elle s'allongeait à l'ombre d'un pommier. L'après-midi de préférence, la matinée étant entièrement consacrée à brouter le plus possible. Ma précoce curiosité ne m'avait jamais poussé à m'interroger comment elle se procurait sa gomme à mâcher et quel était le dealer qui l'approvisionnait. C'est l'école de la République qui éclaira ma lanterne en me faisant découvrir que la vache était un ruminant et qu'elle a quatre estomacs. J'imaginais sans mal la goinfre qu'elle était avec tant d'estomacs. Elle se bâfrait d'herbes tendres pendant des heures sans mastiquer, par un enroulement de langue autour des touffes qu'elle avalait et  empilait pour les régurgiter plus tard et se donner alors le temps de les mâcher pour de bon. Je comprenais pour quelle raison elle broutait pendant des heures : avec quatre estomacs même compartimentés, il y avait de la place ! Je fis l'impasse également sur la difficile gestion du va-et-vient de l'herbe montante et de l'herbe descendante. Je compris plus tard qu'elle l' avait résolu par un sens unique alternatif selon un horaire convenu. Toujours l'école de la République ! Ce n'est que plus tard que j'appréhendai plus clairement l'anatomie de l'estomac de la vache et que se clarifièrent dans mon esprit les subtilités de la digestion des ruminants.

Pauline était un amour de vache. Son œil bovin brillait d'une grande malice où se mêlaient lueurs d'intelligence et tendresse infinie. Elle aimait exprimer cette tendresse avec sa langue rappeuse, léchant affectueusement, pêle-mêle, un bras nu ou un vêtement. De là lui est peut-être venue une étrange habitude. Quand elle passait à proximité d'un fil à linge sur lequel séchaient serviettes, torchons ou T shirts, elle attrapait un textile au hasard, le transportait un instant puis l'abandonnait plus loin. Elle ne nous donna jamais d'explications, plusieurs vachologues consultés y perdirent même leur latin. La seule véritable friandise que je lui connaissais, c'était la pierre à sel que nous suspendions à un arbre à hauteur de langue. Au fil des semaines, cette pierre, très dure pourtant, prenait les formes les plus artistiques, sculptée par une langue très rappeuse. C'est en l'observant devant sa pierre à sel que je compris enfin son petit manège. Dans la sueur sur notre peau et imprégnant un maillot il y a du sel, la finaude l'avait découvert et ne ratait aucune occasion de lécher sa friandise préférée.

Je reviens un instant sous l'arbre auquel Pauline avait donné sa préférence pour ses longues méditations sur sa condition et celle des bovins en général. Je parlais précédemment de pommier. Errare ! Dans un pâturage qui se respecte, il n'y a pas de pommier. Les vaches sont friandes de pommes mais comme elles ne mastiquent pas et les avalent entières, le risque est trop grand que le fruit se bloque dans l'oesophage et conduise le ruminant à l'asphyxie ! Exit donc la magnifique et bucolique image de la vache sous son pommier et tant pis pour le spot publicitaire pour le camembert et le calva normand. Pauline ruminait sous un tilleul qui se trouvait là par le plus pur des hasards et servira désormais de décor dans ma mise en scène pastorale.

J'en reviens à nos...moutons. Le prénom Pauline lui avait été attribué par mon père, ce qui a toujours laissé perplexe ma mère. Elle avait beau chercher, ruser dans les conversations pour tenter d'identifier une Pauline qui lui aurait fait les yeux doux dans sa vie d'avant elle, rien n'y fit ! Pauline était un secret apparemment bien gardé et mon père est toujours resté muet comme une carpe à son sujet. Aujourd'hui, je suis convaincu qu'il y avait quelque chose de fortuit dans le choix de ce prénom, tout au plus une belle sonorité qui avait dû lui plaire et les manœuvres de sioux de ma mère devaient bien le faire rire. Rien à voir avec le nom que notre voisin avait attribué à un authentique bœuf baptisé « Pompidou » dont il n'appréciait pas la politique, ce qui était très désobligeant pour ce bovidé qui n'a jamais démérité.

Le lait de Pauline avait un taux de matières grasses plus qu'honorable ce qui valorisait non seulement le lait mais lui donnait une grande fierté d'elle. Le glacier du village le préemptait régulièrement pour en faire un des ingrédients de ses délicieuses crèmes glacées. Les quatre pis de Pauline étaient généreux et son lait abondant. C'est avec elle que je me suis initié à la traite qui, depuis que j'avais vu La vache et le prisonnier avec la célèbre Marguerite, m'était apparue comme un savoir-faire fondamental pour survivre en cas de cataclysme naturel ou de guerre.

Illustration 5

Fernandel et Marguerite au bord de l'eau.

Je suis pour que l'apprentissage de la traite soit inscrite dans les programmes scolaires et que chaque petit français et chaque petite française en bénéficie et cela de la maternelle à l'université. Nous pouvons même envisager d'organiser des concours jusqu'à l'échelon européen et montrer ainsi à nos voisins ce qu'est une traite à la française. Des championnats de toutes les sortes, peut-être même une nouvelle discipline olympique... Mais je rêve à voix haute, je me projette, j'extrapole, je m'emporte, j'exulte, je vois...je vois...voilà que je me mets à vaticiner. Je reprends vite mes esprits, mes pieds touchent terre à nouveau et je reviens parmi vous...Je vous vois rassurés autant que vous êtes.

Illustration 6

Marguerite et Fernandel peu avant le petit-déjeuner.

Le tracteur commençait à se répandre mais les attelages animaliers restaient toujours d'actualité : deux chevaux pour les paysans les plus aisés, un cheval et une vache ou un bœuf pour les agriculteurs plus modestes, deux bœufs sous le joug pour les traditionalistes et deux vaches pour les originaux et inclassables. Mon père faisait partie de la dernière catégorie. L'agriculture était pour lui un passe-temps, un loisir dont il ne vivait pas. Pas question donc de s'endetter pour l'achat d'un tracteur qu'il n'aurait pas rentabiliser et qui l'aurait empêcher de prendre son plaisir en travaillant avec Pauline.

Pauline était la Coquette de mon père et elle était la vache de ligne de l'attelage. Dans un double attelage, l'animal de ligne est celui de droite quand vous lui faites face donc de gauche quand vous le suivez. Il est le guide auquel est adjoint un autre animal de trait. L'adjointe de Pauline s'appelait Jean-Jacques, elle ne m'a laissé aucun souvenir particulier. Cet attelage aurait certainement beaucoup plu à Marlène Schiappa, elle en aurait peut-être même fait la métaphore de sa politique. Jean-Jacques était très blonde alors que Pauline était bicolore blanche et fauve accentuée ou couleur froment comme me le suggère la claviste à l'affût.

Mon père et Pauline faisait la paire et entretenaient une relation quasi exclusive. A sa vue, elle accourait du fond du pâturage en une véritable cavalcade, clouant sur place Jean-Jacques qui prenait tout son temps. La raison de ce prénom est un secret qui restera enfoui à tout jamais. Personne ne s'est d'ailleurs interrogé à ce sujet nul ne s'est jamais intéressé à elle, à ses joies et ses peines, ses espoirs et ses déceptions. Personne ne s'est jamais soucié d'elle et même le souvenir de Jean-Jacques s'est peu à peu estompé. Elle en aurait beaucoup souffert me confia un jour Tookie notre chienne auprès de qui elle a souvent épanché son cœur et à qui elle s'est confié parfois. Puissent ces quelques mots faire justice à cette brave Jean- Jacques la mal-aimée de notre étable.

La descendance de Pauline fut nombreuse et les géniteurs de sa progéniture divers et multiples au gré de leur disponibilité et de l'évolution de leurs réputations. Ses vêlages étaient des évènements attendus et fêtés. La vente du jeune veau, dit veau de lait car nourri sous la mère, quelques mois plus tard était pour moi un déchirement. Son regard rond et son petit mufle humide qu'il aimait enfouir dans le creux d'un bras en faisait presque un petit chat, le ronronnement en moins.

Pauline était réglée comme du papier à musique. Durée de la gestation quarante semaines donc deux-cent-quatre-vingts jours ou sensiblement neuf mois, congé pré-natal dix semaines et congé post-natal de deux semaines. Mon père avait inventé le congé pré-natal et post-natal pour bovidés d'attelage. Cet avenant à la CCBA * est resté en vigueur pendant toute la durée de l'existence de notre exploitation agricole. En clair, Pauline n'était plus sollicitée en attelage 8 semaines avant le vêlage et se reposait 15 jours avec reprise d'activité progressive après l'heureux évènement. Il fallait donc impérativement « calculer son coup » pour que Pauline soit fraîche et dispose pendant la période des travaux agricoles où elle était le plus utile. Bien sûr les vaches bourgeoises, dispensées de tout travail, pouvaient se permettre de procréer comme bon leur semblait et se prélasser le reste du temps à mâcher du chewing-gum sous l'arbre de leur choix (à leurs risques et périls toutefois).

Pauline était la Coquette de mon père, disais-je. Cette similitude de relation avec un animal qu'on ne peut pas faire sauter facilement sur ses genoux m'interpelait et m'interpelle toujours. Pourtant aucune prédisposition familiale relevant d'une transmission par la génétique, mon père n'était que le gendre de mon grand père et il y avait même entre eux une certaine distanciation. Une forme de mimétisme peut-être. Mon père appréciait Fernandel et La vache et le prisonnier était certainement son film préféré. Il l'avait vu et revu de multiples fois et il riait à chaque fois comme si c'était la première fois qu'il le voyait. Le chocolat Suchard avait également sa préférence. Je ne suis pas sûr qu'il y ait une relation de cause à effet quelque soit le sens de l'interrogation, plutôt une espèce de cercle vertueux.

Il faut croire que la vache occupe une place à part dans notre imaginaire puisque récemment Mohamed Hamidi choisit de mettre en scène une Jacqueline, vache algérienne se rendant à pied du Maghreb à Paris pour rejoindre le Salon de l'agriculture. Le cinéma, toujours et encore. Marguerite, Jacqueline, Ulysse, Coquette, Pauline, Pompidou et Jean-Jacques. Je les laisse peupler mon imaginaire et me faire sourire intérieurement chaque fois que je me promène dans nos vertes campagnes. Même en ville, je n'hésite jamais à évoquer. Si vous me rencontrez demain dans la rue en bas de chez vous et que j'oublie de vous saluer, ne le prenez pas à mal, je ne vous bats pas froid, je ne feins pas de ne pas vous reconnaître, je suis simplement absorbé par une...évocation intérieure.

Je ne sais pas si notre Pauline se serait plu au Salon de l'Agriculture mais, me souvenant d'elle, je suis à-peu-près certain que si je lui avais proposé d'y faire un tour elle n'aurait pas décliné l'offre.

 *CCBA : Convention Collective du Bovidé d'Attelage

Illustration 7

Milka est une laitière imaginaire des alpages suisses.

Elle était plus neuchâtelloise que bernoise.

Sa cousine française a beaucoup ri de se voir si belle dans son miroir.

Elle  fait une belle carrière dans une fromagerie.

(Les étymologistes pointilleux savent que la rencontre de la Milch et du Kakao font les meilleurs chocolats au lait)

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