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Billet de blog 26 mai 2018

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MARX, KARL, POUR LES INTIMES

Un demi-siècle après sa mort, après avoir analysé longuement les rapports de production de l'univers céleste et étudié dans le détail les mécanismes d'échanges économiques entre l'enfer, le paradis et le purgatoire, Karl Marx estima que l'heure était venue de retourner sur terre pour faire un premier bilan de la mise en oeuvre de ses théories. Un rapport d'étape en quelque sorte.

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Un demi-siècle après sa mort, après avoir analysé longuement les rapports de production de l'univers céleste et étudié dans le détail les mécanismes d'échanges économiques entre l'enfer, le paradis et le purgatoire, Karl Marx estima que l'heure était venue de retourner sur terre pour faire un premier bilan de la mise en oeuvre de ses théories. Un rapport d'étape en quelque sorte.

Il demanda au saint chargé des permissions, l'autorisation de descendre sur terre et plus particulièrement de se rendre en Union soviétique. Vous l'avez sans doute deviné, Marx était au Paradis. S'il avait encore été au purgatoire, aucune permission n'aurait été possible et s'il avait été orienté vers l'Enfer la question n'aurait même pas été à l'ordre du jour. Et cela pour l'éternité. Il n'était cependant pas d'usage de se voir accorder des permissions pour retourner sur terre, tout au plus une permission de quelques heures pour sautiller de nuage en nuage et se dégourdir ainsi les jambes en s'oxygénant un peu.

Je tiens à préciser cela, car je devine quelques uns d'entre vous, entrain de se dire : « Après tout...si on a été bien orienté...il y aura toujours moyen de trouver un arrangement ». Il est tout à fait exact que Marx a bénéficié d'une faveur exceptionnelle mais c'est en raison de sa bonne conduite et de la grande amabilité dont il a su faire preuve envers Dieu et ses saints. Karl Marx bénéficia donc d'une permission de deux mois à la fin de laquelle il devait être de retour sous peine que son absence ou même simplement un retard soient assimilés à une évasion.

Il se rendit en URSS à tire-d'aile et se posa avec légèreté sur la Place Rouge à Moscou juste devant le Kremlin. Il était de bonne humeur et heureux d'être là. Il héla une sentinelle qui faisait quelques pas d'oie devant un vaste portique. Elle ne lui répondit pas car la consigne était claire et identique de Londres à Moscou : la Garde est sourde et muette et en aucun cas elle ne fait la conversation avec les passants. C'est un officier délicatement chamarré qui l'invita à expliquer ce qu'il voulait:

- Mais vous ne me reconnaissez pas ?

-Non, monsieur, vous ne pensez tout de même pas que je connais tous les...pékins qui se baguenaudent sur la Place Rouge !

« Marx, Karl Marx » dit Marx en soulignant sa barbe fleurie et en la caressant d'une main nerveuse. Surprise ! Le Commandant chamarré rougit de confusion, claque des talons et se confond en excuses : « Excusez-moi...où avais-je la tête ? Je me disais bien que la vôtre ne m'était pas totalement inconnue ! »

La sentinelle qui faisait le pas de l'oie continuait de faire le pas de l'oie sans désemparer : les ordres étaient les ordres et la Garde qu'elle soit à Londres ou à Moscou ne désempare jamais. Le Commandant précéda Marx dans la cour du Kremlin, puis dans des escaliers et des couloirs interminables jusqu'au bureau du camarade Iossif Vissarionovitch Djougachvili dit Staline. Le petit Père des Peuples mit un certain temps à répondre et à inviter à entrer celui qui frappait à sa porte. Il n'était pas de très bonne humeur car il avait dû revenir plus tôt que prévu de sa Datcha au bord de la Mer Noire.

Lui au moins, reconnut sans l'ombre d'une hésitation Karl Marx et s'empressa de s'enquérir des raisons d'une visite aussi inhabituelle. Marx lui exposa les motifs de sa demande : « J'avais tellement envie de voir ce que la mise en œuvre de mes préceptes donnaient dans la réalité. J'aimerais pourvoir visiter de manière approfondie le seul pays au monde qui les fit sien ». Joseph Staline lui fit part de sa joie de l'accueillir et de l'honneur qu'il lui faisait de bien vouloir admirer une œuvre dont il était somme toute le principal et brillant metteur en scène. Il donna immédiatement son accord mais quand Marx formula son second vœu, à savoir rendre compte de ses visites et faire connaître son avis et son opinion, Staline se renfrogna. Cependant, soucieux de continuer à faire « bella figura » devant son hôte, il se réfugia derrière le nécessaire accord que le Politburo devait donner. Marx souhaitait simplement un accès à la télévision russe pour une émission de deux heures qui lui permettrait ainsi de faire connaître ses appréciations sur l'expérience inédite en cours.

Marx entreprit un long périple à travers toutes les républiques de l'Union Soviétique : Ukraine, Biélorussie, Lituanie, Azerbaïdjan, Kazakhstan, quinze républiques au total. Il visita des dizaines de ville y compris Vladivostok en plein hiver, il entra dans des cités ouvrières, des usines de tracteurs et des usines de chars et d'armement, il rencontra et s'entretint avec des ouvriers, des paysans, des enseignants, des soldats, des femmes et des écoliers. Il s'approcha même de quelques colonies de vacances pour adultes qu' Alexandre Soljenitsyne avait si brillamment décrites. Sa patience était infinie, sa curiosité sans limites. Il était soucieux d'aller à l'essentiel, de faire toujours la part des choses, de partager un enthousiasme comme un regret ou une déception. Marx enquêtait et il était un observateur attentif et rigoureux.

Puis vint le retour à Moscou dans le bureau du petit Père des Peuples. Après s'être enquis du bon déroulement du périple à travers le pays, Staline se racla la gorge comme si une gène certaine l'empêchait de poursuivre. Il fit part au visiteur, qu'après mûre réflexion, le Politburo craignait que les téléspectateurs russes ne pourraient peut être pas suivre un exposé de deux heures après une longue journée de labeur. Il proposa de limiter l'intervention de Marx à une demi-heure. Marx acquiesça, il proposa même de ramener son intervention à une durée de quelques minutes. Staline s'en réjouit. Le soir venu, Marx s'installa devant un microphone, la caméra s'enclencha pour un vrai direct, résultat d'un ultime compromis.

« Mes chers camarades, j'ai été heureux de faire la connaissance de beaucoup d'entre vous et vous remercie de votre accueil chaleureux et fraternel. J'ai beaucoup vu, je vous ai beaucoup écouté. Ce soir, je ne vous demanderai qu'une seule chose : pardonnez-moi et acceptez toutes mes excuses ». Le lendemain matin, Marx retourna auprès des âmes errantes derrière les nuages dans l'immensité du ciel. Il ne put présenter ses salutations à Staline qui s'était subitement fait porté pâle, il avait dû s'aliter, souffrant soudain de coliques névrotiques.

De retour tout là-haut, Karl Marx restait silencieux pendant de longues heures, parfois même pendant des jours entiers. Il n'était pas prostré à proprement parlé mais il déambulait d'un cumulus nimbus à l'autre, songeur et même absorbé par ses pensées, en hochant la tête de gauche à droite et, je tiens à le préciser pour couper l'herbe sous les pieds des malveillants, de droite à gauche. Certains témoins racontent que les nuits sans lune, dans l'obscurité incertaine, il lui arrivait de soupirer longuement et être secoué de l sanglots. Il pleurait alors à chaudes larmes agité de hoquets douloureux. Il exprimait ainsi une douleur muette, rapportaient les anges qui cherchaient à le consoler en vain.

A ma connaissance, Staline n'exprima jamais le moindre regret et beaucoup de ses bons amis rêvent toujours de grand soir et de petit matin qui ne chante pas.

A ces mots, mon vieux compère Daniel qui a biberonné le Capital dès le berceau posa son bon regard sur moi : « Tu ne serais pas en train de nous faire une petite crise d'anticommunisme primaire tardive ? ». Je ne sus que lui répondre mais un beau sourire illumina mon toujours juvénile visage et je murmurais assez haut pour qu'il m'entende : « Une récidive...Une petite récidive...sans grand danger car peu aigüe ». Ma réponse rassura mon bon Daniel qui en avait entendu bien d'autres.

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