Le film Au nom de la terre traite de l'univers agricole et, entre autres approches, aborde une question peu connue par les non-agriculteurs : la question de l'intégration en élevage. Elle se résume à la mise en place d'une dépendance totale de l'éleveur vis à vis des fournisseurs, qu'il s'agisse de la mise à disposition de l'animal à engraisser ou de l'aliment pour obtenir ce résultat. En aval, l'éleveur n'a pas plus la maîtrise de son activité qu'en amont. L'animal engraissé est repris par l'intégrateur au prix qui lui convient et qui lui assure le maximum de profit. L'éleveur fournit le travail, fait les investissements nécessaires à son activité. Il supporte tous les risques liés à sa production, qu'il s'agisse de baisse des cours et de mévente ou d'incidents comme une épidémie ou un aléa climatique ( l'air conditionné n'existe pas dans les hangars surpeuplés ).
Dans le film, il s'agit d'un élevage de poulets de chair ; il aurait pu s'agir de porcs ou d'autres animaux. Une des conséquences de ce type d'élevage, c'est le profit élevé de l'intégrateur comme celui de tous les intermédiaires de la revente, à comparer avec la faible rémunération du travail de l'éleveur et la perte de sens de son travail.
Le consommateur, c'est à dire nous, subit également les conséquences de cet élevage intensif poussé à ses limites les plus extrêmes. Les animaux vivent dans des conditions indignes et insalubres et sont pour cette raison non seulement engraissés au sens le plus péjoratif du mot mais également gavés d'antibiotiques pour minimiser les pertes. En trois semaines Au nom de la terre a fait plus d'un million d'entrées.
Au début de l'été, un autre film traitait de cette question. Roxane est une poule pondeuse, de poulailler et de vert pâturage, il est vrai. Elle et ses congénères sont des poules heureuses, batifolant dans les herbes avant de déposer délicatement leurs œufs dans un nid douillet. Raymond/Guillaume de Tonquedec leur lit des passages de Cyrano de Bergerac pour leur signifier sa gratitude. Un film distrayant, bucolique, poétique. Trop, si nous nous plaçons du point de vue de l'enjeu dramatique que le film aborde pourtant en filigrane, mais avec une certaine légèreté. En deux semaines à l'écran, le film a fait quelques 205 000 entrées.
Il y a un an, Petit paysan relatait la vie d'un éleveur de bovins confronté à une épizootie animale plus connue sous l'étrange appellation maladie de la vache folle et qui a conduit à des abattages massifs d'animaux au Royaume-Uni. Cette épidémie nous a partiellement épargnés car contrairement à ce qui s'est passé chez nos voisins, les farines animales n'ont pas envahi les mangeoires de nos bovins. Un film plutôt sympathique mais de peu d'intérêt tant il contourne les questions de fond. En trois semaines, Petit paysan fera un peu plus de 300 000 entrées.
Alors, comment expliquer le succès de Au nom de la terre ? Il apparaît déjà que la majorité des spectateurs qui se sont déplacés vivent à la campagne alors que les deux autres films ont surtout été vus en ville. Un reportage dans la Somme effectuée par une chroniqueuse du Monde identifie un couple, qui sans être des cynéphiles passionnés ou des personnes assidues des salles de cinéma, s'est déplacé parce qu'il s'est senti concerné par ce que vivent leurs voisins agriculteurs. Probablement qu'une simple information, même plus intense que pour Roxane et Petit paysan, n'est pas la seule explication. Des éleveurs eux-même ont pris en main l'affaire en relayant le film chaque fois que possible. Des éleveurs organisés, proches ou membres d'une organisation professionnelle, rejoints par des citoyens conscients des menaces que certaines pratiques font peser sur l'avenir de tous. Ils se sont regroupés dans SOLIDARITE PAYSANS.
A l'inverse, comment expliquer l'insuccès du film à Paris et d'une manière générale dans les grands centres urbains ? Au box-office des films, un des coefficients de film souvent utilisé pour en évaluer la pénétration dans le public est de 13 c'est à dire que pour 13 entrées, 12 sont provinciales et 1 parisienne. Les présentations de film dans la presse qu'il s'agisse de la presse écrite ou la radio ont ravalé le film à une bluette champêtre. Etrangement, le citadin, souvent assimilé injustement à un bobo plus occupé à s'intéresser à son propre nombril, toujours prêt avec raison, à exiger une alimentation de qualité, semble se désintéresser totalement des conditions de la production de ce qu'il veut dans son assiette. Même les lecteurs de Médiapart semblent se sentir plus concernés par l'ubérisation de certaines activités en ville que par une pratique de même nature et depuis bien plus longtemps dans l'élevage. Il est vrai que ceux qui s'occupent de présenter les films et d'en faire la critique n'ont pas retenu cette dimension.
Au nom de la terre et Sorry,we missed you appartiennent à la même veine. Les deux films ont partie liée.