Jean Baubérot: Protestant, homme libre, défenseur acharné de la laïcité, SDF-Sans Dogmatique Fixe !

Jean Baubérot: Protestant, homme libre, défenseur acharné de la laïcité, SDF-Sans Dogmatique Fixe !

Par Freddy Mulongo, dimanche 20 avril 2014  Radio Réveil FM International 

PORTRAIT-Le fondateur de la sociologie de la laïcité qui fut mon professeur à la Sorbonne souhaiterait une politique plus offensive en la matière, menant vers moins de sectarisme.

Il reçoit en chaussons, assis sur le canapé du salon de son appartement d’Arcueil, paisible banlieue sud de Paris. Et s’interroge sur ce qu’a bien pu devenir sa «révolte» de jeunesse. A l’autre bout de la pièce, il y a des jouets pour les petits-enfants et, venant du couloir, le son feutré des pas de son épouse. Au «début de soirée» de sa vie, coquette métaphore pour dire ses 72 ans, Jean Baubérot se tracasse d’avoir «pu céder au conformisme social». Le lycéen en colère contre la guerre d’Algérie est devenu un chercheur respecté et respectable, fondateur de la sociologie de la laïcité dont il est l’un des spécialistes internationaux. Titre paradoxal en France puisque cet homme discret tient depuis des années sur cette question un discours aux antipodes des prises de parole publiques et des évolutions législatives.

Il y a dix ans, Baubérot, président honoraire de l’Ecole pratiques des hautes études (EPHP), titulaire de la chaire d’histoire et sociologie de la laïcité, avait été nommé assez naturellement à la commission Stasi, chargée par Jacques Chirac de réfléchir à l’application du principe de la laïcité dans la république. Commission dont on aura retenu qu’une seule proposition, celle qui aboutira à la loi du foulard, interdisant les signes religieux à l’école. A cette époque, Baubérot se distingue en étant le seul de l’honorable commission à refuser de voter pour cette interdiction. Pour lui, «ce n’est pas le signe ou le vêtement qui est incompatible avec la laïcité, c’est le comportement, celui qui serait ostentatoire, prosélyte ou refusant des règles scolaires». Il ne comprend pas cette «obsession fascination contre-productive autour du voile islamique».

Il se souvient de deux jeunes musulmanes venues témoigner. La première porte foulard. Elle peine à se faufiler entre caméras et photographes, son audition fait l’objet de toutes les attentions. La seconde est en cheveux. Lorsqu’elle commence à témoigner, les journalistes quittent la salle. «Si j’avais su, je serais venue en burqa», peste-t-elle. «Tout était dit», résume Baubérot. Il se souvient aussi du jour où il a été convoqué au lycée de son fils par un proviseur inquiet de le voir habillé en permanence tout de noir. «Il se donnait un genre, et alors ?» Il dit : «Nous sommes dans une société qui ne veut pas de normes mais qui impose une norme dominante.»

Jean Baubérot défend une «laïcité intérieure de résistance, luttant contre le schéma mental qui fait de ce qui est socialement dominant la seule position légitime». Il craint ceux qu’il appelle les «laïcs sectaires». Il est contre une autre laïcité à son sens «injuste» et «stigmatisante» à l’encontre des musulmans. Entre 2005 et 2012, il n’a cessé de publier sur ce sujet. Pour lui, «la laïcité ne réprime pas la religion, elle impose la liberté de tous, le droit de choisir sa fin de vie, le droit au mariage pour les personnes de même sexe». Pensée profuse qui semble glisser totalement sur les politiques. Après son non-vote à la commission Stasi, Chirac lui demandera très sérieusement : «Baubérot, est-ce parce que vous êtes protestant que vous n’avez pas voté la proposition ?»

Jacques Chirac n’avait pas vraiment tort : le protestantisme n’est pas étranger à l’attention que Jean Baubérot porte aux minorités et à son goût pour la contestation de la norme dominante. Il l’explique dans Une si vive révolte. Le chercheur y raconte son histoire toute personnelle, appuyé sur des journaux intimes récemment déterrés d’un grenier familial.

Ce sont ceux d’un certain Jean-Ernest Baubérot, né dans le Limousin durant la guerre, de parents protestants aux parcours «méritocratiques républicains». Issus de milieux modestes, ils sont devenus normaliens puis enseignants.

A l’âge où Jean-Ernest découvre les filles, celles de Playboy, revue qui débarque dans l’Hexagone, et celles des Eclaireuses de France qu’il fréquente de façon moins platonique, il y a les «événements» en Algérie. Ce sera sa colère et son combat des années durant. Et toujours cette question des minorités face au pouvoir.

Adolescent, il vénère Luther, l’hérétique, et s’agace de son Eglise réformée qu’il trouve alors plutôt «déformée». Sa foi se perdra «en route», à l’heure du mariage et des enfants. Sa femme est orthophoniste et ils ont deux fils.

En 1959, Jean-Ernest, lycéen très moyen car totalement dysorthographique, décroche contre toute attente le concours général d’histoire. Ça lui vaut la soudaine reconnaissance des adultes et lui sert de rampe de lancement dans l’existence. Il en profite pour raccourcir son prénom en Jean tout court. Le sujet du concours général était prémonitoire, il était question du concordat et de la laïcité française. On est en 1959, année de crispation autour de la loi Debré sur le financement des écoles privées. «Déjà, se rappelle Baubérot, il y avait cette tentation de réduire le débat sur la laïcité à un seul sujet. Ce n’était alors pas le voile mais la question des écoles privées.» Cette année-là, le second au concours s’appelle Jean-Louis Bianco, futur secrétaire général de l’Elysée, ministre et aujourd’hui président de l’Observatoire de la laïcité. Les deux hommes se recroiseront.

Jean Baubérot commence à travailler avec les politiques sous François Mitterrand. Il lui prête sa plume pour écrire sur son domaine de prédilection. Il sera surtout membre du cabinet de Ségolène Royal au ministère de l’Education scolaire. Il est ravi de l’expérience qu’il narre en apposant systématiquement l’adjectif «charmante» au nom de Royal. Il continue à la soutenir à la présidentielle de 2007, puis à la primaire de 2011. Il bifurque au second tour vers Aubry puis vote sagement Hollande aux deux tours de la présidentielle.

Il nourrit moins d’indulgence à son égard qu’à celui de Royal. S’il lui sait gré d’avoir nommé l’an dernier le sage Bianco, incarnation selon lui d’une «laïcité calme» à la tête de l’Observatoire de la laïcité, Baubérot aurait espéré une présidence plus offensive. «Nous ne sommes pas sortis des années Sarkozy car la gauche n’a pas produit de réflexion pour s’en dégager.»

Se dégager, par exemple, de ces «racines chrétiennes de la France» qui relèvent pour lui de «l’idéologie». Il fustige «la douceur totalitaire du centrisme culturellement au pouvoir». Il prône une «guérilla intellectuelle» visant à ne pas intérioriser «les stéréotypes dominants», à «être hérétique». En 1971, il avait refusé de rejoindre le Parti socialiste d’Epinay «trop social-démocrate». Il a défendu la cause palestinienne. Son ami Edwy Plenel, qui a préfacé son ouvrage, résume d’une formule la vie de Jean Baubérot : «Itinéraire hérétique d’un protestant laïque.» Assis en chaussons dans son salon, Jean Baubérot se dit, finalement, qu’il n’a pas tout cédé de ses révoltes de jeunesse. Même avec une rosette cousue au revers du veston.

JEAN BAUBÉROT EN 5 DATES

1941 Naissance à Châteauponsac (Haute-Vienne).

1959 Premier au concours général d’histoire.

1997 Entre au cabinet de Ségolène Royal.

2003 Se prononce contre l’interdiction du voile à l’école.

2014 Publie son autobiographie Une si vive révolte (éditions de l’Atelier).

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