Soutenir Aung San Suu Kyi

Mépris des élections, coup d’État militaire, arrestations politiques : cela, en Birmanie, sonne tristement familier. Au prétexte d’irrégularités électorales non avérées, l’armée a repris la main en Birmanie ce 1er février 2021. Mais l’avait-elle vraiment laissé ?

Dans mes livres, articles et interventions de ces dernières années sur la Birmanie, je ne cessai d’appeler à la nuance. Une nuance qui n’était pas toujours de mise : autrefois idolâtrée, Aung San Suu Kyi était désormais largement conspuée et bien des commentateurs ne parvenaient pas à faire la distinction entre sa politique et celle des militaires.

Certes, on pouvait interroger la politique qu’elle menait, s’inquiéter d’une évolution personnelle notamment marquée par l’autoritarisme dont elle faisait preuve au sein de son parti. Certes encore et surtout, il était compréhensible que beaucoup soient troublés par son attitude – pour aller vite, son silence – sur la question des Rohingya, cette minorité musulmane confrontée en 2017 aux offensives de l’armée birmane.

Mais voilà : s’il était compréhensible que l’on soit troublé, il ne fallait pas l’être en méconnaissance du contexte.

Et le contexte était celui-ci : l’ex-dissidente était certes à la tête du gouvernement birman mais les militaires, qui avaient notamment autorité sur trois ministères clés, avaient en réalité toujours la main. L’armée, pour revenir dans la communauté des nations, avait donc concédé un peu de pouvoir – un peu seulement – à ceux qui avaient contesté sa mainmise sur le pays.

L’institution la plus puissante du pays avait ainsi mis fin à un long ostracisme, du moins jusqu’à ce que ses atteintes persistantes aux droits humains ne troublent ceux qui avaient cru à l’avènement d’une nouvelle ère birmane (que l’auteur de ces lignes avait lui-même espéré).

Dans mon essai Aung San Suu Kyi, l’armée et les Rohingya[i] comme dans l’article qui avait paru à sa suite dans Les Temps Modernes[ii], j’évoquais l’extrême pragmatisme d’Aung San Suu Kyi. Soit une attitude conciliante envers les militaires qui semblait avoir pour but de leur montrer qu’il était possible de cohabiter sans heurts.

Sans doute Aung San Suu Kyi espérait-elle gagner en échange une nouvelle souplesse de la part de l’armée, en vue de la démocratisation du pays.

Plusieurs fois, elle essaya ainsi d’obtenir une révision de la constitution de 2008, qui garantit le rôle politique des militaires dans le pays. Chaque fois, elle échoua.

En Birmanie, différents profils engagés demeuraient perplexes – quand ce n’était pas franchement critiques – devant une stratégie qui pouvait évoquer une absence de stratégie. « Mon sentiment est que le gouvernement ménage les militaires et les cronies [les hommes d’affaires proches des militaires] dans l’espoir que ces derniers soutiennent sa politique ! Mais c’est une erreur. Dans l’intervalle, les militaires et les cronies prennent possession de tout » estimait l’un de ces profils, qui ajoutait : « Ils nous ont même pris Aung San Suu Kyi ! »[iii]

On pourra continuer d’interroger ce qu’Aung San Suu Kyi a fait de son pouvoir limité après que des élections concédées par l’armée lui aient permis de parvenir à la tête du gouvernement birman.

Peut-être se gardera-t-on alors de considérer un bilan décevant comme un bilan nul et peut-être aussi entreprendra-t-on cette fois d’identifier scrupuleusement les raisons de la déception en ne confondant pas les responsabilités d’Aung San Suu Kyi et celles des militaires.

Pour le dire autrement : les interrogations et critiques légitimes ne devront plus conduire à préférer les sentences faciles à l’analyse politique et le Aung San Suu Kyi bashing à la mise en cause des véritables maîtres du pays.[iv]

Mais l’heure n’est pas au bilan du premier mandat d’Aung San Suu Kyi : il est au constat de l’impossibilité du second mandat de son équipe. Or ce mandat a été souhaité par la population birmane, au terme des élections législatives du 8 novembre 2020.

Il n’y a pas ici à tergiverser : face à ce nouveau déni de démocratie de l’armée birmane, qui rappelle la façon dont les militaires avaient méprisé les élections de l’année 1988 – les premières à avoir vu triompher le parti d’Aung San Suu Kyi – il faut se positionner avec force du côté de la dirigeante et de tous ceux qui viennent d’être arrêtés.

Frédéric Debomy

[i] Editions de l’Atelier, 2018.

[ii] Les Temps Modernes numéro 698, avril-juin 2018, Gallimard.

[iii] Frédéric Debomy et Benoît Guillaume, Aung San Suu Kyi, Rohingya et extrémistes bouddhistes, Massot éditions, 2020. Cette bande dessinée est la troisième que nous ayons réalisé pour rendre compte des évolutions politiques en Birmanie. Elle suit Sur le fil – Dix ans d’engagement pour la Birmanie (avec Sylvain Victor) et Birmanie, fragments d’une réalité, tous deux parus aux éditions Cambourakis.

[iv] Ce qui, encore une fois, n’interdit pas une critique serrée. Voir mes publications à ce sujet.

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