Aung San Suu Kyi: en finir avec l'idôlatrie

Lorsque Aung San Suu Kyi, figure de référence du mouvement pour la démocratie, était assignée à résidence par la dictature, chacun se permettait de lui attribuer ses propres opinions sur la situation en Birmanie. Sa libération, le 13 novembre 2010, ne changea pas immédiatement la donne. Agacé, j'eus alors l'idée d'un livre qui porterait à la connaissance du grand public un certain nombre des propos tenus par la "Dame" : un livre plus politique que les habituelles biographies qui lui étaient consacrées.

Lorsque Aung San Suu Kyi, figure de référence du mouvement pour la démocratie, était assignée à résidence par la dictature, chacun se permettait de lui attribuer ses propres opinions sur la situation en Birmanie. Sa libération, le 13 novembre 2010, ne changea pas immédiatement la donne. Agacé, j'eus alors l'idée d'un livre qui porterait à la connaissance du grand public un certain nombre des propos tenus par la "Dame" : un livre plus politique que les habituelles biographies qui lui étaient consacrées. Cet ouvrage, que Rachel Batadissa et Jean-Cyril Dagorn m'aidèrent à concevoir et Info Birmanie à réaliser, parut aux éditions Don Quichotte en mai 2011 sous le titre Résistances - Pour une Birmanie libre. Aung San Suu Kyi y prit part : Stéphane Hessel ayant accepté ma proposition d'échanger avec elle, nous enregistrâmes ce dialogue - une conversation par téléphone - dans un studio de RFI.


D'où venait cette volonté de faire (un peu) mieux connaître la pensée et l'action politiques de cette femme? Certainement pas d'une admiration béate pour l'"icône de la lutte pour la démocratie", la "Nelson Mandela de l'Asie [...] frêle et souriante, pleine d'humour et de grâce" que décrit l' "aungsansuukyidôlatre" Pierre Martial, animateur d'un collectif France Aung San Suu Kyi dont je n'ai pas souvenir qu'il ait grandement contribué à la cause de la démocratie en Birmanie. [1]


Si Aung San Suu Kyi méritait selon moi d'être soutenue, c'était notamment en raison de l'attention qu'elle avait toujours prêté à la question des minorités. Cette question était et demeure en effet le noeud du problème birman. A ce propos, nous citions dans Résistances cette déclaration de la "Dame" : "pour établir l'unité dans un pays comme la Birmanie, avec de nombreux groupes ethniques, il faut écouter, particulièrement si vous êtes au pouvoir." Elle disait aussi comprendre la méfiance des minorités  - environ un tiers de la population du pays - envers le groupe majoritaire birman au vu de la façon dont ces dernières avaient été traitées jusque là. Les minorités ont en effet manifesté dès avant l'indépendance du pays leur volonté de jouir d'une pleine autonomie dans les territoires où elles sont établies. Cette volonté de faire de la Birmanie un Etat fédéral s'est heurtée au refus du pouvoir birman, civil puis militaire, de la prendre en considération : six décennies d'affrontements armés ont suivi. C'est au nom de la nécessité de préserver l'unité nationale - le fédéralisme ne pouvant selon lui mener qu'au chaos - que le général Ne Win prenait le pouvoir par un coup d'Etat le 2 mars 1962. Si la Birmanie a connu cinquante ans de dictature militaire, c'est parce que cette question du fédéralisme n'a pas été résolue. Et c'est encore l'irrésolution de cette question qui pourrait mettre fin au processus d'ouverture initié par le président Thein Sein (un civil issu de l'armée) en précipitant le retour à une dictature absolue.


Pendant des années, les organisations solidaires du mouvement pour la démocratie - un réseau international au sein duquel j'agissais - n'ont cessé d'appeler à un dialogue tripartite l'associant à l'armée et aux représentants des minorités. Ce dialogue - il faut le souligner - n'est toujours pas à l'ordre du jour : le gouvernement de Thein Sein préfère discuter avec Aung San Suu Kyi d'un côté et avec les représentants des minorités de l'autre. Ce schéma n'est pas idéal et il serait bon que la communauté internationale insiste davantage là-dessus.


On peut certes juger encourageant qu'un certain nombre de cessez-le-feu aient été conclus entre le régime et les organisations armées des minorités nationales. Il faut cependant garder à l'esprit que ces cessez-le-feu demeurent fragiles - des représentants des organisations des minorités le rappelent régulièrement. En outre, un conflit perdure dans l'Etat kachin : au début 2013, l'attaque aérienne du quartier général de la rébellion kachin par l'armée gouvernementale a montré la difficulté du régime à substituer au traitement militaire de la question des minorités une approche politique. Or il existe une solidarité entre les différentes organisations des minorités ayant choisi la voie des armes et plus le conflit dans l'Etat kachin tardera à se résoudre, plus les risques d'une reprise générale de la lutte armée seront grands.


L'ultimatum adressé par l'armée birmane à la rébellion shan du SSA-N (Shan State Army North) ce premier avril n'est d'ailleurs pas chose rassurante : pour l'armée, il s'agit de dégager la zone où un projet de barrage est envisagé par des compagnies chinoises. Le porte-parole d'une organisation shan de protection de l'environnement, Sapawa, s'inquiète des conséquences d'une telle attaque.


On le comprend : dans un tel contexte, une forte solidarité du parti d'Aung San Suu Kyi, la Ligue Nationale pour la Démocratie (LND), et des organisations politiques et armées des minorités paraît importante.


Or, rappelons-le : si la "Dame" est la birmane à qui les minorités font le plus de confiance [2], sa popularité chez ces dernières est loin d’atteindre la popularité dont elle bénéficie chez les membres de l'ethnie birmane. Et la confiance est en train de s'effriter : le fait que la dirigeante de la LND ne condamne pas les violences commises par l'armée birmane dans l'Etat kachin est mal vécu du côté des minorités. Le 2 octobre 2012, une militante des droits de l'homme kachin établie en Angleterre, Nang Seng, commentait dans le Huffington Post le propos d'Aung San Suu Kyi justifiant ce silence par sa volonté de ne pas "ajouter de l'huile sur le feu". "Qu'est-ce à dire?", demandait Nang Seng. "Se représente-t-elle vraiment la situation comme une situation où deux parties égales s’affronteraient […] ? Elle a demandé : « Qu’est-ce que je suis censée condamner de façon ferme? S’il s’agit d’une violation des droits de l’homme, je la condamnerai avec force. » Et pourtant, elle est demeurée silencieuse s’agissant des violations des droits de l’homme commises par les soldats de l’armée gouvernementale, consistant notamment en des attaques envers les populations civiles, des exécutions extrajudiciaires, des violences sexuelles, des déplacements de population, le recours à des boucliers humains, le recrutement d’enfants soldats et le recours au travail forcé. […] Sa compréhension de ce qui se passe dans l’Etat kachin est-elle si mauvaise [...]?" Aung San Suu Kyi, précisait encore Nang Seng, "était l'une des rares personnes qui avait la capacité de gagner la confiance des minorités. Si cette confiance s'évanouit, l'avenir pourrait en être compromis."


La "Dame" a également observé un quasi-mutisme s'agissant des violences dont été victimes, depuis juin 2012, les musulmans de Birmanie. Certes, des bouddhistes furent également touchés : ce sont des affontements entre bouddhistes et musulmans qui eurent lieu dans l'Etat d'Arakan après qu'une jeune femme bouddhiste ait été violée et tuée et le crime attribué à trois musulmans rohingya.  Mais outre qu'ils furent les principales victimes des violences, les musulmans font l'objet d'un rejet dont les bouddhistes (majoritaires en Birmanie) n'ont pas à pâtir. Rappelons-le : depuis 1982, les Rohingya de l'Etat d'Arakan sont privés de leurs droits les plus élémentaires par une loi qui les exclut de la citoyenneté. Et lorsque le meurtre d'une jeune femme raviva les tensions entre Rakhine bouddhistes et Rohingya musulmans en juin dernier, le président Thein Sein parla d'abord de déporter les Rohingya dans un pays tiers (réaffirmant au passage le refus du régime de les considérer comme des nationaux). Quant à l'armée, la police et la NaSaKa (une milice déployée de longue date par le pouvoir sur la frontière entre l'Etat d'Arakan et le Bangladesh), elles étaient accusées de commettre de graves violations des droits de l'homme à l'encontre des Rohingya (meurtres, arrestations massives, viols, obstruction à l'aide humanitaire). Quelle fut alors la réaction d'Aung San Suu Kyi? La même que pour le conflit dans l'Etat kachin : renvoyer les parties - ici Rakhine et Rohingya - dos à dos. Plus juste dans son appréciation des événements, le rapporteur spécial des Nations unies sur la situation des droits de l’homme en Birmanie, Tomás Ojea Quintana, se disait « écoeuré » de la façon dont la communauté rohingya était traitée, évoquant la « discrimination endémique » dont elle était l’objet. Cette discrimination, la LND ne s'est pas contentée de ne rien entreprendre pour la combattre : dans un communiqué daté du 24 octobre 2012, le parti d'Aung San Suu Kyi utilisait le terme "bengalis" pour parler des Rohingya - à l'instar de tous ceux qui refusent de les considérer comme des nationaux.


Il faut s'arrêter un instant sur cette façon de ne pas prendre position - dans le meilleur des cas - et sur les arguments par lesquels la "Dame" justifie cette attitude. Aung San Suu Kyi met en avant le fait qu'elle est une figure connue, perçue de plus comme une figure morale, et que cela lui incombe d'être particulièrement responsable dans ses déclarations. C'est donc au nom de sa responsabilité de figure morale qu'elle présente les événements de façon biaisée afin de ne pas avoir à critiquer l'armée ou de ne pas s'aliéner une partie de ses militants ou de la population qui serait habités de préjugés racistes. Les militaires doivent être heureux : que les soldats prennent part aux violences ou les laissent advenir (comme dans le centre du pays ces derniers jours, où les forces de sécurité assistaient passivement aux assassinats de musulmans par des bouddhistes extrémistes), la "Dame" ne dit rien. Ou mieux, s'efforce de les comprendre : certes, les forces anti-émeutes laissaient les gens se faire tuer, mais leur passivité s'excusait par leur manque de formation... Pour les victimes, la lauréate du prix Nobel de la paix n'aura pas eu un mot.


A ce stade, beaucoup se poseront la question : Aung San Suu Kyi trahit-elle la cause de la démocratie et des droits de l'homme?


Vraisemblablement, la "Dame" a fait le choix de complaire au régime afin de ne pas mettre en péril une entente espérée depuis plus de vingt ans et d'obtenir une nécessaire révision de la constitution. A ce jour, la loi empêche en effet Aung San Suu Kyi d'être désignée chef de l'Etat : la constitution de 2008 précise que le conjoint et les parents proches du président doivent être de nationalité birmane ; or l’époux d’Aung San Suu Kyi, aujourd'hui décédé, était britannique et ses deux fils le sont également.


Si la constitution est révisée, la dirigeante de la LND peut espérer être désignée présidente du pays en cas de victoire de son parti aux élections législatives de 2015.


Mais 2015 est loin et Aung San Suu Kyi ne devrait pas, dans l'intervalle, se contenter de parader avec les militaires comme elle l'a fait ce 27 mars à l'occasion de la "journée des forces armées" : il lui faut montrer à la population qu'elle se préoccupe de son sort. Car les extrémistes sont là, prêts à prendre la relève si la "Dame" décevait : les bouddhistes racistes du mouvement 969, qui affirment que la LND est dominée par les musulmans, semblent de plus en plus populaires.


D'après un article du Global Post, les discours du moine extrémiste Wirathu, figure du mouvement 969, sont notamment de plus en plus appréciés à Rangoun : "tout le monde a vu ses vidéos", raconte un commerçant bouddhiste. "Tout mon quartier l'apprécie." [3]


Le mouvement 969 fait plus que prêcher la haine des musulmans : il organise la violence à leur encontre et Aung San Suu Kyi ne dit rien. Elle n'a d'abord pas lutté contre la discrimination dont sont victimes les Rohingya, précisant même qu'elle ne se prononçait pas sur la loi qui les exclut de la citoyenneté - une loi que le président Thein Sein a récemmment réaffirmé ne pas vouloir modifier. Puis, en conséquence de l'inaction générale, la violence à l'encontre des Rohingya s'est étendue à une violence visant l'ensemble des musulmans de Birmanie et Aung San Suu Kyi est restée quasi muette. Ce 2 avril au matin, une école religieuse a pris le feu à Rangoun : treize musulmans au moins, dont une majorité d'enfants, ont été brûlés vifs. S'agit-il vraiment -comme les autorités l'affirment - d'un accident? La "Dame", en tous les cas, ne fait assurément rien pour éviter que la violence à l'égard des musulmans ne s'étende encore. [4]


Aung San Suu Kyi entend peut-être préserver avant toute chose ses relations avec le gouvernement et l'armée ainsi que sa popularité auprès de la population d'ethnie birmane, majoritaire. Cette stratégie peut être discutée à la fois sur le plan tactique et moral. Il n'est en outre pas exclu que la "Dame" déçoive progressivement la majorité d'ethnie birmane : le 14 mars, elle était prise à parti par les villageois opposés à un projet d'exploitation d'une mine de cuivre. Les manifestants ne comprenaient pas qu'elle vienne défendre ce projet qui avait entraîné la spoliation de leurs terres sans même leur promettre un emploi en retour.


Il faut donc y revenir : si Aung San Suu Kyi est aujourd'hui très populaire, l'année 2015 - qu'elle espère être l'année de son accession au pouvoir - est encore loin et d'ici là bien des choses peuvent se produire qui affaibliront la confiance qui lui est accordée. Face à ces difficultés, son attitude sera essentielle.


Par le passé, la "Dame" a su imposer sa volonté aux généraux : lorsque le régime décréta que son parti était illégal, la LND passa outre. Le régime tenta alors d'intimider la dissidente et ses partisans, sans succès : ils poursuivirent leurs activités. Finalement, le président Thein Sein entama un dialogue avec Aung San Suu Kyi : il avait besoin de s'entendre avec elle pour que les occidentaux cessent d'ostraciser son régime. La "Dame" et le président avaient besoin l'un de l'autre et devaient faire un pas l'un vers l'autre. Aung San Suu Kyi sut ne pas être toujours inflexible : après avoir, dans un premier temps, refusé de prêter serment - comme nouvelle parlementaire - sur une constitution dont elle souhaitait la révision, elle sut se montrer pragmatique et remettre ses critiques à plus tard.


Mais certains craignent aujourd'hui qu'Aung San Suu Kyi fasse le jeu du régime sans plus rien obtenir en retour : une forme d'extrême pragmatisme qui ne serait plus au bénéfice de la population. On la juge trop complaisante avec le gouvernement et l'armée.


Sa déclaration malheureuse sur ses sentiments pour  l'armée (un attachement compréhensible sur le plan psychologique, son père ayant été le fondateur de cette armée) ne rassure pas. Elle interroge même son sens des réalités : est-il en effet judicieux de se déclarer presque amoureuse d'une institution qui se rend encore coupable de graves violations des droits de l'homme à l'égard de citoyens de son pays? [5]


[1] Animateur d'un site Internet "d'information et de soutien à Aung San Suu Kyi et à la Birmanie", l'individu avait réussi l'exploit de n'y jamais mentionner l'existence de Résistances, pourtant le seul ouvrage en français auquel Aung San Suu Kyi ait pris part depuis sa libération. Une anecdote qui illustre bien les véritables objectifs de cette association : mettre en avant le promoteur d'Aung San Suu Kyi - Pierre Martial - autant qu'Aung San Suu Kyi elle-même. C'est pourquoi le contenu du site sera essentiellement hagiographique, l'association France Aung San Suu Kyi procédant plus d'un fan-club que d'un site d'information critique (il suffit de comparer le contenu du site aux informations qui peuvent être émises par ailleurs sur Aung San Suu Kyi et la Birmanie pour vérifier la validité de cette assertion).


[2] Mais l'est-elle encore?


[3] Wirathu et ses adeptes sont-ils des agents du régime, dépêchés pour générer un chaos qui justifierait le retour à une dictature absolue? A priori, l'hypothèse selon laquelle le président Thein Sein serait impliquée ne paraît pas la plus forte : le président semble, après le remaniement ministériel du 27 août 2012, être plus que jamais aux commandes de l'Etat et il bénéficie du crédit d'être à l'origine de l'ouverture politique relative du régime. L'implication d'une partie du régime frustrée de ne plus être aux commandes semble une hypothèse plus réaliste. Mais les moines extrémistes peuvent aussi bien n'être les agents de personne.


[4] Selon Human Rights Watch, 40 personnes ont été tuées et 61 autres blessées dans les heurts entre des musulmans et la majorité bouddhiste entre le 20 et le 22 mars 2013. Des images satellites analysées par Human Rights Watch ont permis de montrer l'ampleur des destructions: environ 828 bâtiments et la grande majorité des habitations ont été totalement détruites, 35 autres bâtiments ayant été partiellement endommagés. Il est important de mentionner que des bouddhistes, parmi lesquels des moines, ont agi dans ce contexte pour protéger les musulmans attaqués. Il ne s'agit certes pas d'une attaque de tous les bouddhistes de Birmanie contre les musulmans du pays. Min Ko Naing, un militant connu, a également tenté d'intervenir pour faire baisser la tension.


[5] Il faut se méfier de la désinformation à laquelle se livreront tous ceux qui, assimilant l'ouverture politique relative du président Thein Sein à un nouvel eldorado pour leurs investissements, s'emploieront à minimiser auprès de leurs interlocuteurs non birmans les problèmes qui perdurent. Cela peut aussi concerner les projets (éventuellement tout aussi opportunistes) d'"ingénierie démocratique". Je me sens moi-même concerné : impliqué dans un projet sur la Birmanie qui se bâtit en grande partie sur mon carnet d'adresses et qui entend notamment aider les membres de la LND à mieux se préparer aux fonctions qu'ils exerceront  probablement en 2015, je pense nécessaire d'établir avec eux un dialogue critique sur certaines questions (dont la citoyenneté des Rohingya et la stigmatisation des musulmans).

 

Frédéric Debomy, ancien coordinateur et président d'Info Birmanie, a dirigé deux livres sur la Birmanie.

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