Quelques remarques rapides sur la situation en Birmanie

Les Birmans ne recevant pas de la communauté internationale le soutien nécessaire, un scénario de guerre civile se profile.

Cela fait plus de deux mois que la population de ce pays se mobilise contre le Conseil d’administration de l’Etat (SAC), constitué des militaires et de civils ralliés à leur cause. Malgré des centaines de morts et un nombre plus important d’arrestations, la mobilisation n’a pas cessé, montrant la détermination populaire à en finir avec le règne militaire.

Le monde extérieur n’a pas su, au cours de ces longues semaines, agir de manière concertée pour mettre fin à la crise. Le 27 mars dernier, huit pays ont envoyé des délégués les représenter lors de la « journée des forces armées » : la Chine, la Russie, l’Inde, le Pakistan, le Bangladesh, le Vietnam, le Laos et la Thaïlande. Le SAC n’est donc pas, à ce jour, isolé.

Plus critiques qu’à leur habitude vis-à-vis de l’armée birmane, la Chine et la Russie, détenteurs d’un droit de veto au Conseil de sécurité des Nations unies, freinent cependant la mise sous pression du SAC par le Conseil. L’ambassadeur chinois à l’ONU a récemment prôné « le dialogue », la « consultation », préconisant d’en « revenir à une transition démocratique dans ce pays ». Reste que le SAC ne dialogue pas : il tue.

La proposition de Pékin est que l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (ASEAN), dont la Birmanie fait partie, s’empare du dossier. Pour la chercheuse Sophie Boisseau du Rocher, c’est la solution. Les pays voisins font, affirme-t-elle, « un travail absolument admirable », l’Indonésie servant « d’interface entre les différents acteurs politiques ».[i] A ceci près que ces affirmations ne reflètent pour l’heure que le souhait de la chercheuse que les choses puissent se régler par ce biais. Pour l’instant, aucun résultat n’est observable.

D’autres observateurs et acteurs du dossier estiment au contraire qu’il est nécessaire de mettre le SAC sous pression[ii], notamment du point de vue économique. Y a-t-il moyen de le faire sans pénaliser la population ? C’est en tout cas ce que préconise le comité représentatif du parlement, le CRPH, par la voix de l’un de ses représentants, le Dr Sasa : « Nous ne voulons pas [que les entreprises internationales implantées en Birmanie] partent de notre pays […] Par exemple, nous ne demandons pas à Total d’arrêter sa production, nous demandons simplement qu’ils ne reversent pas d’argent au régime militaire, car ce régime est illégal et illégitime. »[iii]

« Illégal et illégitime. » Il y a actuellement un conflit de légitimité entre le SAC et le CRPH : qui a la légitimité de parler au nom de la Birmanie ? En l’absence du parlement élu en novembre 2020, majoritairement mis aux arrêts, le CRPH, mis en place par des parlementaires encore en liberté, est la seule des deux institutions à pouvoir prétendre représenter la population. Il y a là un enjeu important : la reconnaissance internationale du CRPH comme seule instance légitime, dans le contexte actuel, pour représenter la Birmanie. A ses demandes, le PDG de Total a opposé ses arguments il y a quelques jours. Il appartient maintenant au CRPH de trancher et à Total de lui obéir. Priver le SAC de ressources, chose importante en soi, c’est aussi le priver de légitimité – ne plus lui reconnaître d’autorité sur le pays.

Le monde extérieur – Etats et entreprises – n’est ainsi pas impuissant. Plus les décisions tardent à être prises, plus le nombre de personnes abattues augmente et plus la situation se dégrade. L’irresponsabilité chinoise, notamment, est patente. Mais Pékin n’est pas la seule puissance à blâmer. Le choix devrait donc être fait entre une population unie comme jamais – même s’il reste à voir combien les préjugés du groupe social majoritaire birman envers les minorités en général et les Rohingya en particulier sont bel et bien en train d’être dépassés – et une armée dont la volonté permanente de se maintenir au pouvoir est génératrice de chaos.

En Birmanie même, des dossiers essentiels progressent, à savoir : la mise sur pied d’un Etat fédéral (réclamé depuis des décennies par les organisations des régions frontalières où vivent les minorités) et la mise en place d’une armée fédérale. En somme, les Birmans s’organisent. Et si le monde extérieur ne les aide pas davantage, on peut imaginer que la résistance au règne militaire prenne des allures toujours plus nettes de guerre civile.

On se demande dès lors parfois si certains acteurs et observateurs étrangers se rendent bien compte de ce qui se passe.

Frédéric Debomy

[i] https://www.20minutes.fr/monde/3008923-20210328-birmanie-injonctions-occidentales-aucun-effet-car-elles-humilient-militaires-pense-specialiste

[ii] On notera au passage que la tentative de l’ancienne dirigeante de facto du gouvernement birman, Aung San Suu Kyi, de s’entendre avec les généraux dans l’espoir de les voir devenir conciliants a échoué.

[iii] https://www.rfi.fr/fr/podcasts/invit%C3%A9-international/20210405-birmanie-il-faut-des-sanctions-plus-fortes-mieux-coordonn%C3%A9es-mieux-cibl%C3%A9es

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