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Billet de blog 7 févr. 2021

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En Birmanie, un besoin de dignité

D'une "dignité fermée" à une dignité ouverte : l'encourageant combat actuel de la population birmane.

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Tout n'est évidemment pas question de dignité. La politique de Min Aung Hlaing, chef de l'armée birmane et auteur du coup d'Etat (constitutionnel ou non, qu'importe) du 1er février 2021 ne se caractérise pas seulement par son indignité mais par ses effets concrets : assassin (on l'a vu avec les Rohingya) et voleur, ce sinistre personnage est de ceux qui dépossèdent les Birmans de leurs droits économiques. Le coup de force du général pourrait d'ailleurs s'expliquer par l'économie. Parvenu au seuil de la retraite, il ne pouvait espérer accéder au pouvoir politique par le biais des urnes, la popularité jamais démentie d'Aung San Suu Kyi et de sa Ligue Nationale pour la Démocratie (LND) ayant douché toute ambition de ce côté-là : en novembre 2020, ce fut un triomphe électoral de plus pour la cheffe de gouvernement et son parti, ainsi reconduits aux affaires. L'orgueil du chef de l'armée en fut peut-être blessé mais son coup de force pourrait s'expliquer par des motifs plus terre à terre : garder le contrôle d'importants intérêts économiques et se protéger de possibles actions en justice relatives à ces intérêts. Des motifs le concernant ainsi que sa famille mais pouvant expliquer aussi le soutien d'autres responsables militaires au putsch : pour le dire simplement, il s'agit là d'une bande de coquins aux intérêts partagés. Il fallait donc garder la main en changeant les règles : voilà qui peut expliquer ce coup d'Etat qui paraît de prime abord sans nécessité, les militaires n'ayant cédé ces dernières années qu'une portion de pouvoir à celles et ceux qui les avaient jusque-là combattus et se gardaient d'ailleurs bien de défier trop ouvertement la puissante institution qu'est l'armée.

Spoliés depuis des décennies par ceux qui se proclament les défenseurs attitrés d'une nation qu'ils n'ont pourtant de cesse de piller, les Birmans sont pauvres. Quelles que soient les convictions des militaires birmans, et je ne parle évidemment pas des soldats du rang, quant au rôle que l'armée doit tenir dans le pays (elle serait l'unique garante possible de la souveraineté nationale etc.), ces haut-gradés sont bien des prédateurs qui se sont largement accaparés les richesses du pays. On a mal mesuré je pense ce que cela pouvait être d'être Birman lorsque l'on n'appartient pas à ces sphères ou que l'on ne navigue pas dans les cercles d'affaires proches de la Tatmadaw [armée birmane]. Etre Birman, c'est non seulement appartenir à un pays pauvre mais c'est aussi, le plus souvent, être d'une famille pauvre dans ce pays pauvre. C'est aussi subir le joug : certes moins ces dernières années que lors des périodes précédentes, mais tout de même. Or chacun a besoin d'un sentiment de sa propre dignité. En Birmanie, Aung San Suu Kyi est pour beaucoup, pour ne pas dire la plupart, l'incarnation de cette dignité. Elle symbolise notamment la résistance au règne militaire puisqu'avant de prendre la tête du gouvernement birman à la faveur d'une période d'ouverture limitée voulue par des généraux désireux de mettre fin à l'ostracisme international à l'égard du pays ou plutôt d'eux-mêmes, elle fut cette dissidente résolue que les haut-gradés du pays n'avaient de cesse d'assigner à résidence.

C'est cette particularité d'Aung San Suu Kyi d'être l'incarnation de la dignité d'une population qui explique à mon avis, du moins en partie, la surdité de cette population sur le dossier des Rohingya. Pour n'avoir pas dénoncé les agissements de l'armée à l'égard de cette minorité musulmane, la dirigeante de la LND fut l'objet des critiques que l'on sait, passant du statut d'icône à celui de quasi génocidaire voire de génocidaire tout court. Dès lors, on vit en Birmanie ces rassemblements où se mêlaient soutien à Aung San Suu Kyi (vis-à-vis des critiques internationales) et rejet des Rohingya : une fierté birmane s'exprimait. "Nous soutenons notre dirigeante" disaient en substance ces manifestations mais ce n'est pas le mot "dirigeante" qui était employé : il pouvait s'agir de "tante" ou de "mère", ce qui montre bien la dimension affective (certes regrettable s'agissant d'une responsable politique, et qui s'explique aussi par un défaut de culture en ce domaine) de l'attachement à Aung San Suu Kyi. De ce clivage (partie du) monde extérieur / Birmanie, les Rohingya payèrent le prix : leur cause ne pouvait être entendue.

Est-ce là la seule explication du rejet de la minorité musulmane? Certes pas. Il faut compter aussi avec les décennies du règne militaire, c'est-à-dire avec la longue imprégnation de la vision du monde des militaires birmans - nationalistes, xénophobes, racistes - sur les consciences. Cela, on a pu le constater au sein même du mouvement prodémocratie, des gens qui furent détenus et parfois torturés par les militaires s'avérant partager une partie de leurs vues. C'est ainsi que, sans aimer l'armée, des citoyens birmans même parmi les plus engagés pour le dépassement de l'ère militaire peuvent avoir dans l'esprit quelque chose de militaire. Ce nationalisme, cette xénophobie, cette prégnance du bouddhisme notamment, ont bien évidemment joué contre les Rohingya (et certains bonzes incendiaires n'ont pas manqué de mettre de l'huile sur le feu).

Mais voilà. La dignité des Birmans, c'est aussi une affaire de soulèvements contre les militaires au cours des dernières décennies et en particulier en 1988, en 2007 et aujourd'hui. C'est aujourd'hui contre Min Aung Hlaing, auteur du coup d'Etat, que cette dignité s'exprime. Or Min Aung Hlaing porte la première responsabilité dans les atrocités perpétrées contre les Rohingya et il est également celui qui vient de déposer Aung San Suu Kyi. Dès lors, une chose semble se passer dont j'évoquais dans un précédent article sur ce blog les balbutiements : Min Aung Hlaing étant à la fois l'ennemi d'Aung San Suu Kyi, et par là même de la majorité birmane qui a voté massivement pour son parti, et l'ennemi des Rohingya, la perception de ce qui est arrivé à la minorité musulmane se modifie déjà chez certains. Le blocage disparaît. En somme c'est (je dis bien chez certains) "Rohingya, Aung san Suu Kyi et nous même combat" au lieu de "ou bien être pour Suu Kyi, ou bien être pour les Rohingya". Joue aussi, dans cette affaire, le fait que le "monde extérieur" (je vais préciser), perçu comme hostile à Aung San Suu Kyi et donc à la Birmanie pour avoir critiqué la gestion par la "Dame" du dossier rohingya, montre avec le coup d'Etat qu'il ne se mobilise pas que pour les Rohingya mais pour l'ensemble des Birmans. Ce "monde extérieur" étant, pêle-mêle, l'ONU, les trois membres permanents occidentaux du Conseil de sécurité des Nations unies, les ONG de défense des droits de l'homme, les journalistes, les simples citoyens que nous sommes etc.

Chacun a besoin d'un sentiment de sa propre dignité. Peut-être passe-t-on avec les événements de ces derniers jours d'une "dignité repliée sur elle-même" a une dignité ouverte, qui n'implique plus le rejet des Rohingya. Peut-être Aung San Suu Kyi, si du moins il lui est possible de revenir aux affaires, hésitera désormais moins à plaider la cause de la minorité musulmane auprès de ses compatriotes. Wait and see mais ce sont des choses qui sont plaisantes à imaginer.

Pour l'heure, évidemment, on se dit diverses choses. D'abord, que Min Aung Hlaing a peut-être sous-estimé, chez une partie des manifestants, leur rejet du modèle de dictature militaire qui avait précédé la politique d'ouverture relative et limitée des dernières années. Relative et limitée certes mais existante : ceux qui sont habitués à un certain air n'ont pas envie de respirer moins. On aura ainsi noté ces dessins qui représentent de jeunes Birmans tenant une même pancarte, présents dans les manifestations comme sur les réseaux sociaux : "You messed with the wrong generation". On est, ensuite, inquiets : en 1988, les manifestations avaient fini dans un bain de sang. En 2007, la répression fut brutale mais le bain de sang évité. De mémoire, la Chine y avait joué un rôle, ne souhaitant pas que le sang birman lui rejaillisse sur les mains (question d'image). La "révolution safran" (comme on l'a appelée) de 2007 avait été couverte par les médias du monde entier et, entre autres choses, la France avait manifesté son soutien aux manifestants par la voix de son président de la République s'exprimant sur le perron de l'Elysée auprès du cousin d'Aung San Suu Kyi, Sein Win (j'avais été l'un des organisateurs de cette rencontre). Toutes choses qui avaient sans doute dissuadé l'armée d'entreprendre une répression trop violente et, surtout, trop visible. C'est pourquoi il faut diffuser le plus possible les images, fixes ou animées, qui nous parviennent du pays malgré la tentative actuelle de l'armée d'organiser un black-out en mettant Internet hors-jeu. Diffuser ces images, c'est potentiellement protéger les manifestants, dans une certaine mesure au moins. Il est bon enfin que la Chine se sache observée dans son attitude vis-à-vis de la crise et là encore, plus la crise sera visible, médiatisée, meilleur sera le contexte. Quant à l'espoir de défections au sein de l'armée ou d'un coup d'Etat dans le coup d'Etat : le passé n'incite nullement à l'optimisme mais l'on gardera à l'esprit que l'avenir n'est jamais écrit. 

On le voit, je l'espère, avec ces quelques paragraphes : ceux qui se mobilisent aujourd'hui (sans d'ailleurs tellement, me semble-t-il, de leaders identifiables) méritent toute notre solidarité. Reconnaissons, saluons et accompagnons leur belle démonstration de dignité et de courage.

Frédéric Debomy

P.S. Sur le rôle des affaires et des risques judiciaires dans les motivations de Min Aung Hlaing, je me suis implicitement référé à l'article "Following the money behind Myanmar's coup" de Richard S. Ehrlich (Asia Times, le 5 février 2021).

P.P.S. S'agissant de la Chine, habituelle grande protectrice de l'armée birmane (ce qui ne signifie pas qu'elle l'apprécie), Kenneth Roth, directeur exécutif de l’ONG Human Rights Watch, observe : « On mesure l’isolement de l’armée birmane quand on voit la Chine et la Russie approuver une déclaration du Conseil de sécurité des Nations unies exprimant une « grave préoccupation » et demandant la « libération immédiate » de l’ensemble des personnes détenues ainsi que la fin des restrictions visant les journalistes et les activistes. »

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