Combien de Richard Gere en France?

« Je viens d'arriver de Lampedusa, nous avons apporté autant d'eau et de nourriture que possible pour tout le monde à bord. » Et si « tout le monde va bien », les personnes secourues ont besoin « de rejoindre un port libre, de descendre du bateau et de commencer une nouvelle vie. »

Ce 9 août 2019, un homme plaide la cause de femmes, d’hommes et d’enfants qui auraient pu périr en mer. Il se trouve à bord du bateau de l’ONG Proactiva Open Arms, qui les a secourus. Richard Gere n’est pas un inconnu : l’interprète du Rhapsodie en août de Kurosawa, plus connu du grand public pour son rôle dans Pretty Woman, a jugé naturel d’afficher sa solidarité avec des gens dont le seul tort est d’avoir désiré une vie meilleure

Le Premier ministre italien, Mateo Salvini, a dès lors ironisé : « J'espère qu'il bronze un peu et qu'il en profite ». Alors certes : pourquoi reviendrait-il à un comédien célèbre de jouer les ambassadeurs de morale ? On peut avoir à l’esprit ces années où le moralisme des vedettes soutenait à sa façon – involontaire – le cynisme des politiques : cette façon de plaider la main sur le cœur pour que tous les hommes soient frères sans tellement aborder les raisons qui font que lesdits frères ne sont pas sur un pied d’égalité… On peut, en somme, se méfier des bons sentiments : je suis le premier à me demander, chaque fois que je me trouve dans un concert où un groupe un tant soit peu populaire entame une chanson « engagée », si la communion dans l’indignation, loin de susciter l’engagement, n’occupe pas plutôt sa place.

Je n’irai cependant pas critiquer un homme qui met sa voix, puisqu'il la sait audible, au service d’un impératif de fraternité. J’ose espérer que si j’avais la notoriété de Richard Gere, je mettrais, moi aussi, le pied sur un navire humanitaire tel que Open Arms. Car enfin, ce n’est pas là un geste difficile à accomplir : la présence de Richard Gere souligne dès lors – cruellement – l’absence de tous ceux qui auraient pu faire de même. Dont un grand nombre de vedettes françaises.

Où sont-ils en effet, ceux qui ont accepté ou accepteront avec fierté un rôle de résistant dans un long-métrage destiné au grand public et n’ont pas hésité ou n’hésiteront pas, au cours d’un exercice de promotion du film, à dire l’importance de se rappeler certains combats ?

J’en ai vu, depuis que je suis né, des vedettes présenter au monde un visage souriant et se faire applaudir pour cela. J’en ai entendu, des célébrités délivrer leurs opinions sur tout un tas de choses, à longueur d’années et même de décennies, de plateaux télés en magazines… Il ne se trouve donc, dans ce « monde du spectacle » français qui n’a cessé de se présenter à nous comme humainement formidable, pas une seule personne prête à mettre le pied, entre deux tournages ou deux sessions d’enregistrement, sur un navire humanitaire ?

Imaginons pourtant qu’un mouvement s’enclenche : si les bateaux de secours aux personnes perdues en mer avaient à leur bord, systématiquement, des « personnalités » françaises et européennes et que celles-ci se faisaient le relais auprès de la presse de la vie à bord, peut-être nos gouvernants se sentiraient-ils davantage sous pression.

Supposons qu’un tel mouvement se mette en place : on parlerait peut-être, avec une saine méfiance, de charity-business. Il n’empêche. Que des gens bénéficiant d’un accès aux médias dont je ne dispose pas délaissent un temps l’autopromotion pour la promotion de la dignité humaine ne me semblerait pas malvenu.

Ceux qui n’hésitent pas à saturer l’espace médiatique de leur présence se montreraient ainsi capables d’une vraie contribution sociale. Espérons que Richard Gere montre l’exemple à un nombre croissant d’entre eux.

Frédéric Debomy

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