Sept nouvelles pages de bande dessinée aujourd'hui sur le compte Instagram de cet auteur. On y lit diverses choses dont un propos d'un interlocuteur (supposé ou réel mais je vais considérer qu'il ne l'invente pas) de Sfar, un soldat israélien selon qui l'aide humanitaire à Gaza était massive. Le problème, selon lui : "Le Hamas la pique et l'utilise pour asseoir son pouvoir." Le même : "Je ne dis pas que les crimes de guerre n'existent pas. Je ne dis pas qu'il n'y a pas de faim ni d'horreur à Gaza. Je dis que nos unités font de leur mieux dans des circonstances cataclysmiques."
Sfar ne se montre pas comme adhérant parfaitement aux propos de son interlocuteur. Il ne le reprend pas non plus vraiment.
Passe encore une fois le fait que tout est avant tout la faute du Hamas. Même la famine organisée.
"Ce qui nous blesse c'est quand tu dis qu'on maltraite ou qu'on affame", dit encore son interlocuteur à Sfar, ce dernier précisant alors immédiatement (toujours, n'oublions pas, selon sa bande dessinée, où il présente les choses comme il veut) : "Ce ne sont pas mes mots."
À ce soldat, Sfar répond qu'il ne peut pas faire abstraction des propos de Ben-Gvir et Smotrich, ce à quoi on serait tenté de lui répondre que ce ne sont pas les seuls propos de l'exécutif israélien qui révèle ses intentions (et si vraiment ça lui avait échappé - mais qui peut le croire vu son engagement sur le sujet ? -, qu'il lise par exemple le livre de Didier Fassin "sur le consentement à l'écrasement de Gaza" - pour son information le livre date déjà de septembre 2024 donc, désolé, on ne découvre pas tout ça aujourd'hui).
Mais s'il dit ne pas pouvoir faire abstraction des dernières déclarations de Ben-Gvir et Smotrich (et tant mieux) c'est comme toujours pour se montrer pris entre deux feux, homme d'équilibre. Deux feux qui seraient les soldats israéliens d'une part (somme toute sympathiques, même si l'interlocuteur réel ou imaginaire de Sfar admet l'existence, ou la possible existence, ce n'est pas très clair, de "crimes de guerre", mais des crimes de guerre indépendants en somme de la bonne volonté globale d'une armée fréquentable) et des "brutes" d'autre part.
Donc, c'est toujours peu ou prou la même représentation des choses, malgré les dizaines de milliers de morts : l'humanité plutôt du côté d'Israël - en tout cas ici de son armée - et la brutalité du côté de ceux qui critiquent cette armée ou critiquent Horvilleur, Sinclair ou Sfar. Ce dernier regrette ici que des juifs puissent refuser l'existence de points de vue divergents entre juifs (rappelons que Sfar avait estimé que Tsedek! ne représentait personne pour ne pas laisser croire à une ouverture qu'il n'a pas) mais pour se désoler qu'ils en viennent à ressembler aux brutes supposées que, critiques de l'action innommable d'Israël ou de ceux qui ne parviennent pas à la dénoncer (ou à le faire entièrement), nous serions tous.
Je m'inclus en effet, pour réfuter d'être une brute. La brutalité, je la vois plutôt dans la persistance dans le déni face à une situation d'une telle gravité. Il y a une manière de présenter les choses, je suis désolé, qui n'est pas acceptable : "nos unités font de leur mieux dans des circonstances cataclysmiques" dit l'interlocuteur réel ou imaginaire de Sfar, et ce dernier laisse ça comme ça, en l'air, comme si ces "circonstances cataclysmiques" elles-mêmes tombaient du ciel.
Or je veux bien croire que des soldats israéliens puissent être pris par une situation qui les dépasse, mais il serait tout de même bienvenu de préciser que lesdites "circonstances cataclysmiques" sont la volonté (antérieure aux déclarations de Ben-Gvir et Smotrich) de ceux qui les envoient au front. Comme il serait bienvenu de préciser que la famine, volonté de l'État israélien, est la responsabilité (antérieure aux déclarations de Ben-Gvir et Smotrich) de l'État israélien, et non, comme suggéré, la faute du Hamas (j'incite en outre le lecteur à lire mon billet intitulé "Joann Sfar, un massacre ou le poids des mots" : il y apprendra que Sfar a relayé les probables mensonges d'Israël contre l'agence de l'ONU qui prodigue une aide humanitaire vitale aux Palestiniens - il ne se presse évidemment pas de le rappeler).
Comme il serait juste de préciser que l'armée israélienne, en effet, "maltraite" et "affame" ("Ce ne sont pas mes mots" dit Sfar).
Un peu de probité intellectuelle ne serait donc pas de trop, mais encore faut-il en être capable.
Frédéric Debomy
P. S. Je lâche l'affaire. Pour le dire familièrement : on ne tirera rien de ce type, visiblement décidé, pour des raisons qui lui sont propres et sont peut-être l'attachement à un monde particulier, à empêcher jusqu'au bout la clairvoyance qui permet, dans un cadre de crise, que soient entreprises des actions adaptées. Il continuera certainement à manquer de rigueur dans sa présentation des faits et à se mettre simultanément en scène comme un homme d'équilibre. Comme si rien, dans les circonstances actuelles, n'appelait à d'autres priorités et à une attitude plus responsable.
P. P. S. Dans ce contexte, comment ne pas rappeler la conclusion de l'article de Daniel Schneidermann sur Sinclair, Horvilleur et Sfar ? "Que faire de ces repentis de la onzième heure ? Leur procès médiatique pour complicité de génocide, si procès il doit y avoir, est aujourd'hui, à mon sens, prématuré. Cette défection s'appréciera à ses conséquences. Si l'évasion désespérée du trio incite effectivement la France et les Européens, enfin délivrés de la menace permanente d'accusation d'antisémitisme, à "rappeler leurs ambassadeurs, à reconnaître l'État de Palestine et à le doter de moyens juridiques et diplomatiques, à réaffirmer leur soutien à la CIJ et à la CPI" (liste non exhaustive de Lemire, à laquelle j'ajoute : à interdire Netanyahu de survol du territoire français) ils auront été, même tardivement, utiles. Mais sinon ?" Source :
https://www.arretsurimages.net/chroniques/obsessions/sinclair-horvilleur-sfar-des-paroles-mais-apres
Post-scriptum du 28 juin 2025 : Haaretz, relayé par Libération, publiait hier les témoignages de soldats israéliens expliquant, s'agissant des Gazaouis en quête de nourriture, qu'"on [on : l'armée israélienne] leur tire dessus avec tout ce que l'on peut imaginer : des mitrailleuses lourdes, des lance-grenades, des mortiers..." Un autre soldat déclare : "Comment en est-on arrivé à un point où un adolescent est prêt à risquer sa vie juste pour attraper un sac de riz distribué par un camion ? Et pourquoi tire-t-on sur lui à l'artillerie?" Car il n'y a "pas d'ennemi en face, pas d'armes" confie le premier. Un officier de réserve ayant vu dix personnes se faire tuer lors d'une distribution alimentaire résume la situation : "tuer des innocents, c'est devenu la norme." Or, sans surprise, le compte Instagram de Joann Sfar, pourtant alimenté en permanence par l'intéressé, ne rend pas compte aujourd'hui, et ne rendait pas compte hier, de ces témoignages. S'il devait le faire, Sfar soulignerait certainement que les propos de ces soldats montrent que l'armée israélienne ne compte pas que des monstres dans ces rangs, ce dont nulle personne raisonnable, fut-elle étiquetée propalestinienne, ne disconvient. Mais le propos que rapportait ou inventait Sfar dans les pages que j'évoquais plus haut (un soldat israélien admettant qu'il pourrait y avoir des brebis galeuses dans Tsahal mais prétendant pour le reste n'être au courant d'aucune exaction) et sa façon de mettre la responsabilité de la famine plutôt sur le compte du Hamas que sur le compte d'Israël ne gagneraient rien, à l'évidence, à être rapportés à beaucoup de faits comme à ces témoignages collectés par Haaretz. Dès lors, Sfar les ignore.