Finkielkraut, toujours victime

« J’essayais juste d’avoir une pensée subtile […] Nous vivons dans un monde de délire collectif et j’en suis la victime ». Alain Finkielkraut ne participera plus à l’émission « 24H Pujadas » de la chaîne télévisée LCI. Motif de son éviction : des propos aventureux tenus à l’antenne sur la question du « consentement ». Finkielkraut ou la posture victimaire d’un intellectuel qui n’assume pas ce qu’il dit.

« J’essayais juste d’avoir une pensée subtile. […] Nous vivons dans un monde de délire collectif et j’en suis la victime. »[i] Alain Finkielkraut ne participera donc plus à l’émission « 24H Pujadas » de la chaîne télévisée LCI.

Motif de son éviction : des propos aventureux tenus à l’antenne ce 11 janvier 2021 sur la question du « consentement » s’agissant d’un garçon de 13 ans victime d’inceste.

« D’abord on parle d’un adolescent, c’est pas la même chose » estimait l’essayiste lorsque le présentateur lui rappelait, s’agissant de la notion de consentement, qu’il s’agissait d’un enfant.

Un propos qui rappelle celui tenu par le même Finkielkraut sur les ondes de France Inter le 9 octobre 2009 : il y estimait que Samantha Geimer « n’était pas une petite fille, une fillette, une enfant » lorsqu’en 1977 Roman Polanski l’avait violée. Samantha Geimer, au moment du viol, avait également 13 ans : on ne serait donc plus un(e) enfant à 13 ans.

Pourtant l’essayiste, critiquant la militante écologiste Greta Thunberg, estimait le 20 septembre 2019 sur France Inter « qu’une enfant de 16 ans, quel que soit le symptôme dont elle souffre, est évidemment malléable et influençable » et partant qu’il était « lamentable que des adultes s’inclinent aujourd’hui devant une enfant. »

On serait donc une enfant à 16 ans mais pas à 13.

Gretha Thunberg serait trop jeune pour être audible sur le réchauffement climatique tandis que « Victor » Kouchner et Samantha Geimer trop vieux pour qu’on ne pose pas la question de leur consentement face à l’inceste et au viol subis.

Telle est la « pensée subtile » d’Alain Finkielkraut, qui n’a jamais décidé France Culture à se passer de ses services.

L’apport du « philosophe » à d’autres sujets le justifie-t-il ? Pas le moins du monde.

Je rappelais dans mon livre Finkielkraut, la pensée défaite paru en 2017 aux éditions Textuel que l’on ne connaissait à l’essayiste aucun travail d’archives ou de terrain digne de ce nom et que sa pensée était largement une pensée de comptoir : on est plus chez nous, c'était mieux avant, ces gens-là ne sont pas comme nous…

Car s’il prend facilement la défense des dominants, Finkielkraut vomit volontiers les sans-grades, à l’exception notable de ces « Français qu’on n’ose plus dire de souche »[ii], du moins tant qu’ils se préoccupent moins de mettre en question l’ordre social existant que de partager ses vues sur les dangers que la religion musulmane et les minorités racisées feraient courir à la France.

L’indignation est chez lui à géométrie variable, ce qu’avait montré sa frustration manifeste devant l’élargissement du thème des indélicatesses et des violences masculines à des profils autres que ceux qui l’intéressent : il estimait alors que « l’un des objectifs de la campagne #balancetonporc était de noyer le poisson de l’islam. »[iii]

Selon que vous serez puissant ou misérable, « souchien » ou « non-souchien » … Il y a là un écho à ce qu’ont montré différentes affaires récentes, dont l’affaire Olivier Duhamel : la gravité de certains faits semble être fonction, dans certains milieux privilégiés, de la notoriété et du pouvoir de qui les commet.

Il suffit de lire Gabriel Matzneff pour constater qu’il avait, jusqu’à la parution du livre de Vanessa Springora[iv], son rond de serviette à bien des endroits. Et l’écrivain avait droit de la part de Finkielkraut à moins de hargne que les auteurs d’une agression dans un gymnase de banlieue[v] : Vanessa Springora écrivant qu’« à 14 ans, on n’est pas censée être attendue par un homme de 50 ans à la sortie de son collège, on n’est pas supposée vivre à l’hôtel avec lui, ni se retrouver dans son lit, sa verge dans la bouche à l’heure du goûter »[vi], Finkielkraut commentait en disant que « si on met de côté la question de Manille [où Matzneff se rendait pour avoir des relations sexuelles avec des enfants], une adolescente n’est pas une enfant. »[vii]

Monde merveilleux où certains auront droit au blâme et d’autres, pour des faits pourtant plus graves, à la mansuétude…

Mais revenons-y : y a-t-il par ailleurs chez Finkielkraut de quoi justifier son omniprésence médiatique ?

J’écrivais dans mon livre qu’il lui arrivait d’aborder certaines questions pertinentes et de dire ici et là des choses non dénuées de sens. Mais « on ne saurait », précisais-je, « faire de bonne analyse en tirant, à sa façon, systématiquement le fil trop loin ou en tordant ce qu'il faut pour pouvoir demeurer dans le cadre d'une pensée écrite à l'avance. »

J’estimais sa production intellectuelle trop dominée par ses affects pour qu'il faille plus longtemps la prendre au sérieux.

Mais il est encore une chose à souligner : que doit-on penser d’un intellectuel qui peine à assumer ses propos ?

Deux exemples : en 2005 l’essayiste, pris par la polémique née de ses affirmations sur les événements de Clichy-sous-Bois et leurs conséquences, avait réécrit l’histoire pour poser en victime[viii] tandis qu’en 2017, dans le cadre d’une autre polémique, il se défendait d’user du terme « souchiens » au premier degré alors qu’il avait parlé sur le ton du regret de ces « Français qu’on n’ose plus dire de souche » dans L’Identité malheureuse.

« Nous vivons dans un monde de délire collectif et j’en suis la victime » nous dit aujourd’hui Finkielkraut au lieu de prendre en compte la légèreté de ses propos.

Reste la légèreté de tous ceux qui donnent la parole à cet essayiste toujours moins capable de se tenir (on rappellera qu’après avoir écrit dans La seule exactitude qu’il ne reprenait pas à son compte l’expression de « Grand Remplacement » chère à son ami Renaud Camus, puisqu’elle avait « immanquablement pour effet de transformer toutes les personnes d’origine turque ou arabe en envahisseurs », il affirmait le 29 octobre 2017 sur Radio RCJ que le « remplacisme global » était « dénoncé à juste titre par Renaud Camus »).

Finkielkraut ou la posture victimaire d’un intellectuel qui n’assume pas ce qu’il dit.

N’est-il pas temps de le laisser pérorer dans son coin ?

Au rythme où vont les choses, il se peut que ceux qui l’ont tant acclamé finissent un jour par en être gênés.

Frédéric Debomy, auteur de Finkielkraut, la pensée défaite, Textuel, 2017.

 

[i] « Affaire Duhamel : « LCI me bâillonne », juge Alain Finkielkraut, écarté de l’antenne », www.leparisien.fr, 12 janvier 2021.

[ii] Alain Finkielkraut, L’Identité malheureuse, Stock, Paris, 2013.

[iii] Dans un entretien accordé au « Figaro Vox » le 20 novembre 2017.

[iv] Vanessa Springora, Le Consentement, Grasset, 2020.

[v] Voir à ce propos mon livre Finkielkraut, la pensée défaite, Textuel, 2017.

[vi] Vanessa Springora, op. cit.

[vii] « Les leçons de l’affaire Matzneff », France Culture, le 29 février 2020.

[viii] Je renvoie sur ce point le lecteur au chapitre de mon livre intitulé « Finkielkraut, victime de lui-même. »

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