Le président est nu (heureusement que nous n'avons pas vécu ça, ni rien d'approchant)

 AvertissementTous les personnages et événements de ce récit sont imaginaires et toute ressemblance avec des faits réels et des personnes vivantes ou non ne serait bien sûr que pure coïncidence.

 Avertissement

Tous les personnages et événements de ce récit sont imaginaires et toute ressemblance avec des faits réels et des personnes vivantes ou non ne serait bien sûr que pure coïncidence.


I. La victoire

Nous nous trouvons dans un bureau vide : celui du président de la République. A l'arrière-plan, sur l'étagère d'une bibliothèque qui occupe le fond de la pièce, figure son portrait.

Le président fait irruption, sans précipitation, dans la pièce.Il en fait le tour lentement, regardant chaque chose et touchant même certains objets. Il s'attarde en particulier sur son portrait, qu'il prend en main avec satisfaction. Pourtant, il n'est pas entièrement satisfait : quelque chose le trouble. Il éprouve le sentiment que « ce n'est pas ça ».

LE PRESIDENT. Ce n'est pas ce que je croyais. La pièce est vide.

Déçu et troublé. Trente ans à y penser en me rasant le matin...

Après s'être abîmé un temps dans la réflexion, il s'assoit devant son bureau.

Le conseiller principal et le conseiller secondaire entrent alors de manière précipitée dans la pièce. Le conseiller principal, sans attendre d'avoir atteint le bureau, s'adresse au président. Le conseiller secondaire le suit, des dossiers dans les bras (il les passera l'un après l'autre au conseiller principal qui les remettra au président ; ce dernier, visiblement peu motivé, les prendra sans véritablement les regarder).

LE CONSEILLER PRINCIPAL.Monsieur le président, nous avons quelques dossiers urgents.

La crise du logement d'abord. De plus en plus de gens ont du mal à trouver un domicile en raison de l'augmentation continue des loyers.

Un temps.

Ensuite, l'emploi. Si vous voulez bien regarder les chiffres, vous verrez que le chômage a atteint un seuil critique. Il conviendrait de réagir.

Un temps.

Enfin, il y a la situation au Proche-Orient. Un geste fort est attendu sur ce dossier par l'ensemble de la communauté internationale.

Un silence suit. Le président semble dépassé. Le conseiller principal, au garde-à-vous, attend.

LE PRESIDENT, reprenant son assurance, et poussant sur le côté les dossiers qui viennent de lui être remis. Où en sont les démarches entreprises pour la libération des infirmières? Celles que l'autre fou accuse d'avoir inoculé le sida à des gamins?

LE CONSEILLER PRINCIPAL, visiblement un peu décontenancé. Eh bien...l'Union européenne est presque arrivée au bout des négociations.

LE PRESIDENT. Il n'y aura donc qu'à envoyer ma femme pour y mettre la dernière main. Les usages diplomatiques empêcheront que l'Union ne critique la façon dont je m'approprierai ce succès. Et avoir obtenu la libération d'infirmières étrangères injustement retenues par un dictateur, cela fera bien auprès de l'opinion.

Le conseiller principal semble toujours aussi décontenancé. Il hésite puis :

LE CONSEILLER PRINCIPAL. Mais alors...

LE PRESIDENT. Dites.

LE CONSEILLER PRINCIPAL – bas, presque comme s'il s'agissait d'échanger un secret. ...alors on continue comme en période électorale? On ne va pas sur le fond des dossiers?

Le président acquiesce d'un léger mouvement de tête.

Les deux conseillers sortent.

 

II. Le règne

Dans le bureau présidentiel se trouvent le président et son conseiller principal.

LE CONSEILLER PRINCIPAL,lisant le journal qu'il tient en main, souriant. Législatives triomphantes après une présidentielle remportée haut la main. Nous sommes au firmament.

Seule ombre au tableau...

LE PRESIDENT.Oui?

LE CONSEILLER PRINCIPAL. Les députés de notre bord critiquent votre ouverture à des personnalités de l'opposition. Certains disent même que vous les méprisez.

LE PRESIDENT. Ils ont raison. Comment les estimer? Pour gagner, j'ai levé une armée de médiocres.

Prenez les journalistes. Je leur raconte en permanence que leur métier est celui que j'aurai aimé faire si je n'étais pas entré en politique. Je les abreuve de confidences qui ne coûtent pas cher. Je pousse même le vice jusqu'à vous demander de me tenir au courant de leur vie privée. Et quand la mère de l'un d'eux meurt, je lui téléphone. On pourrait penser que la ficelle est un peu grosse. Imaginer que le type se mette à gueuler, qu'il me dise « mais foutez-moi la paix! Je suis en deuil, là! ». Eh bien non. Il me dit « merci monsieur le président ». Ça lui remonte le moral.

Quand aux députés de notre bord, ne vous inquiétez pas. Ils seront toujours prêts à la fermer dans l'espoir de décrocher un maroquin ministériel au prochain remaniement.

LE CONSEILLER PRINCIPAL. Mais ceux de l'opposition...

LE PRESIDENT, qui poursuit sa réflexion comme s'il n'avait pas entendu le conseiller principal.

Eux et un certain nombre d'autres dans l'opposition d'ailleurs. Entre ceux que j'ai déjà débauchés et ceux qui crient à tue-tête que leur parti ne saurait se passer d'eux, vous voyez le spectacle.

LE CONSEILLER PRINCIPAL, plaidant. Reste que les nôtres...

LE PRESIDENT. ...ont tout de même eu la majorité des ministères. Qu'ils me foutent la paix. Ils ne le méritent vraiment pas. Ils n'ont aucune idée.

LE CONSEILLER PRINCIPAL, qui, résigné, passe à autre chose. Les premières attaques sévères de l'opposition sont venues de Philippe Bayon. Il affirme que vous n'êtes pas capable de mener à bien quoi que ce soit.

LE PRESIDENT. Il m'emmerde celui-là. Est-ce qu'il a été capable de gagner une élection?

...Et est-ce que sa femme est aussi belle que la mienne?

Au conseiller. Il n'y a rien à craindre de types comme Philippe Bayon. Ils sont trop timorés. Quelle est la critique qu'il me fait à tout bout de champ?

LE CONSEILLER PRINCIPAL. Il dit que vous n'avez pas de projet de société.

LE PRESIDENT. Eh bien moi, les projets de société je laisse ça à ceux qui veulent changer le monde. Ce qui m'intéresse c'est le réel. Il faut aller dans le sens de l'existant si l'on veut gagner. Renforcer l'existant, même. Avec les bons alliés. C'est ce que tous les Bayon du monde ne comprendront jamais.

LE CONSEILLER PRINCIPAL. Mais certaines données pourraient leur servir des arguments pour vous attaquer. Si nous prenons les chiffres de la délinquance...

LE PRESIDENT. Les fonctionnaires de la statistique sont tenus au devoir de réserve, non? Il n'y a qu'à changer les modes de calcul. Ils ne diront rien.

Comment réagit l'électorat de droite?

LE CONSEILLER PRINCIPAL. A ma grande surprise, il approuve votre politique d'ouverture.

LE PRESIDENT. C'est logique au contraire. Nos électeurs détestent ces clivages. Beaucoup pensent sincèrement que l'homme de gauche est un hypocrite, qu'un individu qui observe les choses avec honnêteté ne peut être que de droite. Ils sont convaincus qu'il n'y a pas d'autre possible ou veulent s'en convaincre pour ne pas culpabiliser.

Cette facilité avec laquelle j'ai débauché des personnalités de gauche, c'est une victoire de leur vision du monde sur toutes les utopies.

LE CONSEILLER PRINCIPAL,constatant. Votre popularité est sans égale.

LE PRESIDENT. Il faut continuer à la cultiver. Qu'est-ce qui est au programme?

LE CONSEILLER PRINCIPAL. L'hiver approche. Or vous aviez promis que si vous étiez élu, plus personne ne dormirait dans la rue.

LE PRESIDENT. « Les promesses n'engagent que ceux qui y croient. » Je n'ai pas inventé cette phrase, mais elle est juste. Il suffit de dire : « Je dis ce que je fais et je fais ce que je dis ». Personne ne va chercher plus loin. Et vous passez tout de même pour un pragmatique. Ne vous inquiétez pas pour ça. Je ne pense pas que l'opposition ira me chercher sur ce terrain.

LE CONSEILLER PRINCIPAL. Mais cela peut tout de même ressurgir dans votre prochain débat télévisé. N'oubliez pas que vous avez décidé d'y répondre à des citoyens ordinaires.

LE PRESIDENT, le corrigeant avec ironie. Des « vrais français »!

LE CONSEILLER PRINCIPAL. Des vrais français...

LE PRESIDENT. Vous m'avez trouvé un bègue?

Le conseiller principal hoche la tête de façon affirmative.

LE PRESIDENT. Parfait. Il n'aura le temps de me poser aucune question compliquée et le fait que j'attende patiemment qu'il finisse ses phrases me donnera une image de président compassionnel.

LE CONSEILLER PRINCIPAL, se rassurant lui-même. Du reste la responsable de l'information de la chaîne modèrera elle-même le débat. Elle m'a promis qu'il n'y aurait pas de débordements.

LE PRESIDENT. Elle y a intérêt. Se levant. Maintenant que nous en avons fini avec les « vrais Français », je dois recevoir mes « vrais électeurs ».

LE CONSEILLER PRINCIPAL, allongeant le cou, et comme chuchotant parce qu'impressionné. L'élite?

LE PRESIDENT, se dirigeant vers la porte. L'élite des patrons de notre beau pays. Ouvrant la porte. Entrez, messieurs.

Ils entrent.

 

III. Une période difficile

Le président est assis seul devant son bureau. Il a perdu son bel enthousiasme : à voir son expression, l'atmosphère est de plomb.

Le conseiller principal fait irruption, suivi comme son ombre par le conseiller secondaire.

LE CONSEILLER PRINCIPAL, qui semble désormais moins intimidé par le président. Ça ne va pas fort.

Vous avez encore perdu deux points dans les sondages.

Devant le silence du président, il ajoute en lui tendant le journal qu'il tient en main :

Votre prédécesseur a écrit une tribune dans le journal de ce matin.

LE PRESIDENT, d'un geste rageur, lui arrache le journal et, après avoir lu silencieusement quelques instants, lit à voix haute. « On ne voit pas très bien ce que pourra faire le président actuel une fois son mandat terminé. Une fondation? Nul ne le sait capable d'altruisme. Peut-être pourrait-il alors se prêter au jeu des conférences internationales. Mais de quelle expertise osera-t-il se prévaloir? En vérité il ne lui restera sans doute d'autre choix que de redevenir l'opposant de toujours, ce qui constituerait une évidente régression.  » Il a raison. Il n'y a pas le choix. Nous devons gagner les prochaines élections.

LE CONSEILLER PRINCIPAL. Elles sont dans moins d'un an, monsieur.

LE PRESIDENT. Je n'ignore pas la difficulté de la tâche. Après un silence. Il me faut pouvoir compter sur des troupes disciplinées.

LE CONSEILLER PRINCIPAL. La plus populaire des membres de votre gouvernement...

LE PRESIDENT....est la secrétaire d'Etat aux droits de l'homme, je sais. Qu'a-t-elle encore fait?

LE CONSEILLER PRINCIPAL. Eh bien, sans l'assumer tout à fait...

LE PRESIDENT. ...ce qui lui ressemble bien...

LE CONSEILLER PRINCIPAL. ...elle laisse entendre à l'opinion qu'elle se démarque en son for intérieur d'un grand nombre de vos positions.

LE PRESIDENT. Ce qui n'a rien de nouveau. Qu'est-ce qui vous inquiète?

LE CONSEILLER PRINCIPAL. Je crains l'effet qu'aurait sur votre image sa démission du gouvernement.

LE PRESIDENT. Elle restera, vous pouvez en être sûr. Elle n'a pas le choix. C'est le grand écart ce qu'elle fait. Elle dit que la vie politique est faite de compromis pour éviter qu'on ne la sache prête à toutes les compromissions. Mais dans le fond elle est peut-être pire que moi. Parce que moi, ceux que je stigmatise, je ne les aime pas. Tandis qu'elle pense injuste de les utiliser comme je le fais mais est prête à se taire pour ne pas contrarier son ambition personnelle. Qui est pour l'instant de conserver un poste au gouvernement.

LE CONSEILLER PRINCIPAL. Mais justement, elle ne se tait plus qu'à demi.

LE PRESIDENT. Elle tente le grand écart je vous dis : rester populaire et rester au gouvernement. Mais elle sait qu'en raison de ses origines et de son image, son avenir n'est pas assuré à droite. Dans l'immédiat, je suis sa seule garantie d'un avenir politique. Ses critiques n'iront pas loin, ce qui laissera penser que je suis encore fréquentable.

LE CONSEILLER PRINCIPAL. Il y a d'autres critiques. Qui émanent notamment de votre rival de toujours.

LE PRESIDENT. Qu'est-ce qu'il me veut, ce fou?

LE CONSEILLER PRINCIPAL. Il dénonce, avec la rue, une fiscalité favorable aux riches.

LE PRESIDENT. Eh bien voyons! Faut pas se gêner. Je crois pourtant me souvenir que lorsqu'il était premier ministre, c'était lui qui avait initié ces mesures. Mais il a raison dans le fond. C'est ça la politique.

LE CONSEILLER PRINCIPAL. Une partie de l'opinion l'envisage désormais comme une alternative possible.

LE PRESIDENT. Que voulez-vous, les électeurs sont capables de tout. Ils m'ont bien élu moi, alors pourquoi pas lui!

LE CONSEILLER PRINCIPAL. Si la rue persiste...

LE PRESIDENT. Il y a encore des manifestations de prévues?

LE CONSEILLER PRINCIPAL. Il en est une demain. Une marche d'ONG sur la survivance du colonialisme dans les relations franco-africaines.

LE PRESIDENT. Aucune importance, ça n'intéresse pas les Français. Ils seront toujours plus prompts à manifester contre les saloperies des Américains que contre celles dont se rend coupable leur pays.

LE CONSEILLER PRINCIPAL. Il y a la manifestation des étudiants et lycéens...

LE PRESIDENT. Ça, c'est plus sérieux. Voilà le langage à tenir : « Je comprends l'inquiétude. Dans une démocratie chacun peut s'exprimer mais on doit le faire sans violence et sans débordement. »

LE CONSEILLER PRINCIPAL. C'est tout?

LE PRESIDENT. Et vous envoyez les CRS. Réfléchissant. Le problème avec les jeunes c'est que lorsqu'ils sont dans la rue ça déborde facilement. Ils n'aiment pas les policiers et les policiers ne les aiment pas. Une bavure ne nous arrangerait en rien. Il faut responsabiliser les parents.

LE CONSEILLER PRINCIPAL. L'ennui, c'est qu'eux aussi sont dans la rue.

LE PRESIDENT. Alors, que faire?

LE CONSEILLER PRINCIPAL. Il y avait bien le décret relatif à l'incrimination de dissimulation illicite du visage à l'occasion de manifestations sur la voie publique.

LE PRESIDENT. Pardon?

LE CONSEILLER PRINCIPAL. Le décret anti-cagoules.

LE PRESIDENT. Ah oui. On pourra toujours dire en cas de bavure que l'adolescent en portait une. Ce décret, ça avait convaincu les Français?

LE CONSEILLER PRINCIPAL. Ils ont un peu oublié.

LE PRESIDENT. C'est terrible. Ils n'ont pas de mémoire.

LE CONSEILLER PRINCIPAL. C'est parfois tant mieux, monsieur le président.

LE PRESIDENT. Qui d'autre manifeste?

LE CONSEILLER PRINCIPAL. Les magistrats.

LE PRESIDENT. Qu'est-ce qu'ils ont?

LE CONSEILLER PRINCIPAL. Ils dénoncent votre volonté de mettre la justice au pas.

...Les infirmières et les médecins.

LE PRESIDENT. Et eux?

LE CONSEILLER PRINCIPAL. Ils s'insurgent contre la casse de l'hôpital public.

LE PRESIDENT. Qui encore?

LE CONSEILLER PRINCIPAL. Les syndicats pensent relancer une grande grève pour protester contre un monde où l'économie n'est plus au service de l'homme mais l'homme au service de l'économie. D'autres, qui sont précisément pour une réduction du temps de travail, envisagent aussi une mobilisation.

LE PRESIDENT. Mais enfin, qui est-ce qui ne manifeste pas?

LE CONSEILLER PRINCIPAL, impuissant. Ça devient difficile à dire.

LE PRESIDENT, saisi d'un doute. Est-ce qu'on aurait perdu la main? Puis au conseiller principal. La stigmatisation des arabes, ça marche bien encore?

LE CONSEILLER PRINCIPAL. Plus comme au bon vieux temps. Les anciennes recettes s 'épuisent. Nous avons expulsé 5000 étrangers de plus que l'année dernière dans l'indifférence générale.

Les électeurs en viennent même à interroger les limites du pouvoir présidentiel.

LE PRESIDENT, d'un coup authentiquement inquiet. Là ça devient dangereux. Les Français doivent penser que le pouvoir est un, concentré entre les mains du président, si nous voulons continuer à jouer aux hommes providentiels. J'espère que l'opposition n'aura pas la bêtise d'embrayer là-dessus.

Le président se lève et fait des ronds dans la pièce, les mains derrière le dos.

LE PRESIDENT. Il faudrait se remémorer nos anciens succès.

LE CONSEILLER PRINCIPAL. Eh bien, rappelez-vous ce meurtre d'un jeune homme par un schizophrène.

LE PRESIDENT. Oui?

LE CONSEILLER PRINCIPAL. On a rallié l'opinion en laissant croire que les malades mentaux étaient généralement des gens dangereux. Vous avez dit : des malades en prison c'est un scandale, mais des gens dangereux dans la rue c'est un scandale aussi.

LE PRESIDENT. Et ça a marché, ça?

LE CONSEILLER PRINCIPAL. Mais oui. Souvenez-vous.

LE PRESIDENT. C'est vraiment dégueulasse. Parfois je m'effraie moi-même. Enfin, un fou est un fou après tout.

LE CONSEILLER PRINCIPAL, faisant un trait d'esprit. Et un arabe un arabe.

Ils se marrent (à l'exception du conseiller secondaire, qui semble un peu gêné).

LE PRESIDENT. Ce qui nous manque, c'est le soutien de la grande presse. Celle de droite se fait discrète. Je ne m'explique pas ce qui se passe.

LE CONSEILLER PRINCIPAL. Elle prend ses distances. Le désaveu de l'opinion l'inquiète. De plus elle est mal à l'aise après les révélations de médias indépendants sur le financement de votre campagne. Il lui faut montrer qu'elle ne vous obéit pas au doigt et à l'œil.

Un fait divers pourrait nous permettre de rebondir et nous aurions son soutien. Hélas...

LE PRESIDENT. Créez-le! J'en connais qui ne se sont pas gênés.

Le conseiller principal est visiblement gêné. Le président, revenu devant son bureau, s'abîme dans la réflexion. S'en apercevant, le conseiller principal fait un genre de salut – ou plutôt un genre de bond – avant de se diriger promptement vers la porte. Le conseiller secondaire l'imite.

LE CONSEILLER PRINCIPAL, discrètement et gravement, au conseiller secondaire. Il faudrait un miracle.

Ils sortent.

 

IV. La deuxième élection

Le président est assis à son bureau. Il parle au conseiller principal (debout à ses côtés) sans le regarder, encore plongé dans son rêve de la nuit passée.

LE PRESIDENT. J'ai fait un rêve. Je venais à nouveau de gagner la présidentielle, et je m'installais comme la première fois dans ce bureau. Mais ce n'était pas comme la première fois : la pièce était encore plus vide. J'en faisais le tour, et il n'y avait définitivement plus de magie. Ce n'était finalement qu'une pièce comme une autre, avec une table et des chaises.

LE CONSEILLER PRINCIPAL. La présidentielle justement...

LE PRESIDENT. Oui, je sais, nous avons fait beaucoup de mécontents. C'est un avantage pour l'autre con...Bayon.

LE CONSEILLER PRINCIPAL. Et on est plus qu'à quelques mois de l'échéance...

LE PRESIDENT. Je sais comment on va gagner. On va y aller à fond.

LE CONSEILLER PRINCIPAL. A fond?

LE PRESIDENT. Sur les musulmans. Heureusement que je bénéficie d'autres conseils que les vôtres...

LE CONSEILLER PRINCIPAL. Mais si on y va à fond sur les musulmans...

LE PRESIDENT....ils restent acquis à la gauche, oui. Mais bon, on ne peut pas plaire à tout le monde. Moi la société, je la découpe en parts de marché et la part de marché qui nous est le plus acquise, ce n'est pas les musulmans. Alors on les aura pas avec nous mais on peut dresser les autres contre eux : "ils ne veulent pas s'intégrer, ils constituent un danger", etc. Déjà, on récupèrera les électeurs d'extrême-droite. Enfin pas tous, mais un bon nombre.

LE CONSEILLER PRINCIPAL. Des parts de marché...ça contredit un peu votre discours sur le refus du communautarisme.

LE PRESIDENT. S'il faut maintenant être cohérent...Je vous rappelle qu'on prétend servir l'intérêt public...

LE CONSEILLER PRINCIPAL. Je voulais dire : n'y a-t-il pas d'autres sujets sur lesquels on puisse s'appuyer, aussi porteurs et moins polémiques?

LE PRESIDENT. Vous voulez faire quoi? Ressortir aux électeurs le discours du "travailler plus pour gagner plus"? ça ne marchera pas deux fois! Ce coup-ci, ils ont compris.

LE CONSEILLER PRINCIPAL. On récupère les électeurs d'extrême-droite, mais on légitime leurs idées...

LE PRESIDENT. Et alors? En politique, la réalité n'a aucune importance. Ce qui compte, c'est ce qui ramène des voix.

LE CONSEILLER PRINCIPAL.C'est que quand on cultive ce genre de climat, on ouvre la boîte de Pandore : c'est le déversoir à frustrations. On crée des insatisfaits permanents. Ils en voudront toujours plus : plus de contrôles aux frontières, plus de délits de faciès. Ce ne sera jamais assez et il y a le risque, à terme, qu'ils préfèrent l'original à la copie. Soit l'extrême-droite à nous.

LE PRESIDENT. Vous avez une meilleure idée pour me faire réélire? Non? Bon! Quant aux conséquences...après moi, le déluge!

 

Épilogue

Deux cadres du parti se trouvent près d'une machine à café. Ils discutent.

LE PREMIER CADRE. Tu l'as vu récemment?

LE DEUXIÈME CADRE. Depuis la défaite? Pas tellement. Il continue de cultiver sa popularité auprès des élus locaux du parti. Sous prétexte de suivre la tournée de sa chanteuse de femme, il est tout le temps en province. Ça lui permet de s'y croire encore. Le reste du temps, il fait des conférences hors de prix à l'étranger. Un ancien président, quel qu'il soit, c'est toujours payé cher.

LE PREMIER CADRE. Bref, il s'enivre et se gave.

LE DEUXIÈME CADRE. De toute façon, qu'est-ce que tu veux, le mec a toute sa vie rêvé de puissance pour compenser je ne sais quoi. Il a accédé aux plus hautes fonctions, et il s'est aperçu que ça ne résolvait pas tout. Et maintenant quoi? Il n'y a pas moyen d'aller plus haut, il n'a plus qu'à espérer redevenir ce qu'il a été. Et dans l'attente, il peut encore jouer les grands anciens. Pour retenir le passé.

LE PREMIER CADRE. En somme...

LE DEUXIÈME CADRE....il tourne en rond.


Frédéric Debomy.

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