Aung San Suu Kyi, l’armée et les Rohingya

En Birmanie, exiger d'Aung San Suu Kyi de favoriser les droits des Rohingya sans faire le jeu de l'institution militaire.

 

Chacun, face à la situation dramatique que subissent les Rohingya aujourd’hui, s’interroge sur ce qu’il est advenu de la moralité d'Aung San Suu Kyi, lauréate birmane du prix Nobel de la paix qui paya de longues années d’assignation à résidence son opposition à la dictature militaire. Car celle-ci dirige aujourd’hui de facto le gouvernement birman et c’est donc sous son règne que se produit le nettoyage ethnique [i] dont sont victimes ces musulmans rohingya qu’une importante partie de la population birmane ne veut pas reconnaître comme des nationaux.

Ce premier constat, comme le savent ceux qui sont attentifs au dossier, se nuance cependant de façon importante : Aung San Suu Kyi n’a pas, en Birmanie, les pleins pouvoirs. Elle doit composer avec une armée qui lui a permis d’entrer dans le jeu politique après s’être assurée, par l’adoption d’une constitution décriée en 2008, d’une autonomie certaine vis-à-vis de l’exécutif. En outre, la question rohingya est de longue date une question sensible : même au sein du mouvement pour la démocratie d’hier, leur cause – ils sont privés de leur citoyenneté par une loi de 1982 – ne faisait pas l’unanimité, et cela n’a guère changé. Difficile donc de compter sur un appui populaire pour le rétablissement des droits de cette minorité.

Comment, dès lors, procéder, puisque prendre, à juste titre, le parti des Rohingya ne pourrait que mécontenter l’armée – avec laquelle Aung San Suu Kyi entretient une cohabitation fragile – sans qu’il soit possible de bénéficier face à cette difficulté d’un appui populaire permettant d’avancer ? Aung San Suu Kyi semble avoir choisi la stratégie suivante : plutôt que de prendre elle-même parti de façon claire, elle a décidé de faire entrer dans le jeu un intervenant extérieur dont la parole de poids ne pourrait qu’inciter l’État birman – elle-même et l’armée – à œuvrer en faveur des Rohingya. Ainsi fut mise sur pied une commission consultative présidée par l’ancien secrétaire général des Nations unies Kofi Annan. Cette commission – dont l’armée ne voulait pas – a rendu ses conclusions le 23 août 2017. Elle appelle notamment à revoir la loi de 1982 sur la citoyenneté d’une façon qui dissocie les questions de citoyenneté et d’ethnicité. [ii] Une victoire pour les Rohingya, dans la mesure où le gouvernement d’Aung San Suu Kyi s’est immédiatement engagé à suivre les recommandations de la commission.

Mais voilà : le 25 août – soit deux jours après que la commission ait présenté ses conclusions aux autorités birmanes – un groupe armé rohingya dont la stratégie voire les motivations ne peuvent dès lors qu’être interrogées, l’ARSA [iii], a attaqué les forces de sécurité birmanes, fournissant à l’armée le prétexte d’une répression d’ampleur n’épargnant pas – loin s’en faut – les civils. On a alors vu le gouvernement birman et une importante partie de la population birmane se ranger derrière l’armée présentée et perçue comme le défenseur légitime d’une Birmanie confrontée au terrorisme.

Belle victoire de l’institution militaire donc, notamment grâce à l’ARSA : la parole d’Aung San Suu Kyi est dévaluée à l’international (on lui reproche, ainsi qu’à son gouvernement, de couvrir l’armée) tandis que l’armée est renforcée dans sa légitimité à se proclamer la protectrice de la nation birmane. Enfin, la perspective de voir s’améliorer le sort des Rohingya, favorisée par la remise du rapport de Kofi Annan, s’éloigne.

L’existence de l’ARSA n’est cependant qu’une conséquence de ce que subissent les Rohingya, et non la cause de la situation actuelle. L’armée birmane n’a en effet pas attendu le prétexte d’une attaque de postes de police pour s’en prendre aux civils de cette minorité. En outre, l’ARSA ne représente nullement la population rohingya dans son ensemble. Disons-le clairement : s’il est un terrorisme dans cette affaire, c’est d’abord un terrorisme d’État, dont l’armée birmane porte la responsabilité.

Mais cela n’exonère pas, comme beaucoup le soulignent, le gouvernement d’Aung San Suu Kyi de ses propres responsabilités. Sans doute la lauréate du prix Nobel de la paix a-t-elle voulu se laisser un peu de temps pour régler la question rohingya, en adoptant la stratégie que j’ai détaillée. Reste que dans l’intervalle, la situation de cette minorité n’a cessé de se dégrader et qu’Aung San Suu Kyi, face à la recrudescence des violences subies par les Rohingya depuis 2012, n’est longtemps sortie de son silence que pour faire des déclarations ambiguës, avant que son gouvernement ne pratique la désinformation en faveur de l’armée. Comme l’écrit Amnesty International : « En refusant l’entrée dans le pays aux enquêteurs de l’ONU, aux organisations humanitaires, aux observateurs des droits humains et aux journalistes », le gouvernement birman « affiche sa volonté de bander les yeux du reste du monde pour nous empêcher de voir ce qui se passe ». [iv]

380 000 Rohingya ont fui la Birmanie pour le Bangladesh depuis la fin août, à la satisfaction d’une armée qui refuse de les considérer comme des nationaux. Le Haut-Commissaire des Nations Unies aux droits de l’homme, Zeid Ra’ad Al Hussein, s’est dit consterné d’apprendre que      « les autorités [birmanes] ont commencé à poser des mines le long de la frontière avec le Bangladesh », une façon d’empêcher le retour des réfugiés ayant fui la violence. [v] Face à cela, la parole d’Aung San Suu Kyi est toujours attendue et l’on vient d’apprendre qu’elle s’exprimera le 19 septembre à la télévision.

Que peut-on en espérer ? Lorsque je l’interrogeais, en privé, sur la question rohingya en septembre 2011, elle ne manifestait aucune hostilité envers cette population mais disait ne pas avoir d’avis personnel sur le fait de leur accorder ou non la citoyenneté. Depuis, son attitude a perturbé beaucoup de ceux qui lui accordaient leur confiance. La parole d’Aung San Suu Kyi est donc dévaluée et son souci de favoriser une amélioration du sort des Rohingya, que je posais comme hypothèse, sera légitimement discuté. Mais peut-être ne faut-il pas faire à l’armée birmane le cadeau d’un renvoi dos à dos d’Aung San Suu Kyi et de l’institution militaire. La responsabilité des crimes commis revient à l’armée. D’Aung San Suu Kyi nous devons continuer à exiger – entre autres choses – la mise en œuvre des recommandations du comité consultatif que présidait Kofi Annan. Considérer qu’Aung San Suu Kyi et l’armée sont désormais une seule et même chose, ne serait-ce pas se priver d’interlocuteur et faire le jeu de cette dernière ? [vi] Ce qu’Aung San Suu Kyi déclarera le 19 septembre contribuera sans doute à nous éclairer sur ce que l’on peut attendre d’elle. En attendant, il convient de mettre la pression sur toutes les parties – sans les confondre – afin que les Rohingya puissent retourner… chez eux.

 

[i] Pour le Haut-Commissaire de l’ONU aux droits de l’Homme, nous avons en effet à faire à un « exemple classique de nettoyage ethnique ».

[ii] http://www.rakhinecommission.org/

[iii] http://www.lapresse.ca/international/asie-oceanie/201709/14/01-5133149-birmanie-la-rebellion-rohingya-rejette-laide-des-terroristes.php

[iv] https://www.amnesty.fr/conflits-armes-et-populations/actualites/aung-san-suu-kyi-doit-reconnaitre-les-droits-humains-des-rohingyas-au-myanmar

[v] http://www.un.org/apps/newsFr/storyF.asp?NewsID=40116#.Wbppgqi0PIU

[vi] https://blogs.mediapart.fr/frederic-debomy/blog/080917/aung-san-suu-kyi-decoit-est-ce-bien-le-probleme-min-aung-hlaing-tue

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