La situation tragique des Rohingya : cinq éléments à ne pas oublier

Deux actualités récentes ont suscité l'intérêt des médias pour la situation des Rohingya, une minorité musulmane de Birmanie considérée par l'ONU comme l'une des populations les plus persécutées au monde :

• la découverte d'un charnier dans un camp de transit de migrants rohingyas du sud de la Thaïlande. J'ai moi-même vu récemment des photographies de ces prisons à ciel ouvert où se trouvent enfermés les Rohingya qui ne sont pas à même de régler aux trafiquants d'êtres humains l'argent réclamé : on y voyait des gens dans des cages (des photos similaires sont depuis apparues dans la presse). La question est maintenant posée : existe-t-il d'autres charniers et combien ?

• la dérive en mer de bateaux remplis de migrants rohingyas et abandonnés par des passeurs ne sachant plus dans quelle direction aller depuis que les autorités thaïlandaises – suite à la découverte du charnier – ont décidé de durcir leur politique vis-à-vis des réseaux de trafic humain.

On s'émeut donc, à raison, du sort des Rohingya abandonnés en mer (d'après la Malaisie, 7 000 personnes seraient encore à la dérive). On éprouve du soulagement en apprenant que l'Indonésie et la Malaisie (mais pas encore la Thaïlande) ont promis de ne plus rejeter en mer ces gens qui doivent assurément bénéficier du droit d'asile. On se réjouit, enfin, d'entendre un représentant de la Ligue nationale pour la démocratie (le parti politique du prix Nobel de la paix Aung San Suu Kyi) avoir un propos solidaire.

Mais il est un certain nombre de choses qu'il ne faut absolument pas oublier dès lors qu'on traite de cette crise :

1. Le gouvernement birman, sensible à la pression du moment (tout comme d'ailleurs ces pays qui, après avoir refoulé les bateaux, se montrent désormais prêts à accueillir les réfugiés), a déclaré être prêt à porter secours « à ceux qui souffrent en mer ». Un mieux ? Sans doute. Mais il faut encore observer que le régime birman, pour l'instant, n'a pas reconnu sa responsabilité dans la fuite de ces gens : il blâme les passeurs. Ce ne sont pourtant pas les passeurs qui sont responsables des discriminations dont souffrent les Rohingya, qui relèvent bel et bien d'une politique d'État (sans parler de l'impunité dont bénéficient, de la part de l'État birman, les auteurs de crimes commis à l'encontre des Rohingya).

2. On s'inquiète à raison du sort terrible de ceux qui ont quitté le pays mais n'oublions surtout pas les conditions d'existence de ceux qui sont encore en Birmanie, en particulier ces 140 000 Rohingya parqués dans des camps décrits par une responsable des Nations unies comme comptant parmi les pires qu'elle ait vus de sa vie. La pression doit impérativement être mise sur le régime birman : dans ces camps, la nourriture manque, les soins médicaux manquent et les abris sont insuffisants. Rappelons – entre autres – le propos de l'ancien rapporteur spécial des Nations unies sur la situation des droits de l'homme en Birmanie, Tomás Ojea Quintana, qui identifiait au sein du gouvernement une volonté « d'exclure de façon permanente une communauté jugée indésirable ».

3. L'Indonésie et la Malaisie ont accepté d'offrir aux migrants « un refuge provisoire » à la condition que « leur relocalisation ou leur rapatriement par la communauté internationale soient effectifs dans l'année ». En somme, leur solidarité est limitée. Il faut donc, là encore, en revenir à la source du problème : la communauté internationale doit parvenir à persuader le gouvernement birman de rétablir les Rohingya dans leurs droits (ils sont exclus de la citoyenneté depuis une loi de 1982) et de cesser de les persécuter et de permettre leur persécution.

4. Aung San Suu Kyi et son parti n'ont montré jusqu'à présent aucune solidarité envers les Rohingya, ce qui pourrait s'expliquer par un souci électoraliste : ne pas se mettre à dos une majorité bouddhiste facilement pénétrée de sentiments antimusulmans. Certes, Nyan Win, porte-parole de la Ligue nationale pour la démocratie (LND), vient de demander une révision de la loi sur la nationalité, estimant que des personnes qui étaient en Birmanie depuis une ou deux générations devaient être reconnues comme des citoyens. Mais il a aussi précisé ne pas savoir si Aung San Suu Kyi elle-même, critiquée pour son silence sur le sort fait aux Rohingya, partageait ses vues sur la question. En outre, la LND ne s'est en réalité pas contentée de ne rien dire (comme on le lit souvent) : la formation politique, représentée au parlement birman, y a récemment plaidé pour que les détenteurs de cartes blanches (un document d'identité provisoire dont les Rohingya sont les principaux possesseurs) soient privés du droit de vote lors des prochaines échéances électorales. Si l'on peut espérer une évolution du parti s'agissant de la question rohingya (et faire l'hypothèse qu'Aung San Suu Kyi attend peut-être que sa formation soit au pouvoir pour agir en faveur de cette minorité), il est prudent de ne pas trop compter sur la LND comme soutien de cette population paria.

5. Si la responsabilité de l'État birman est première s'agissant du sort fait aux Rohingya, on ne saurait cependant oublier la pression exercée sur celui-ci ainsi que sur l'ensemble du corps politique – LND comprise – par les extrémistes bouddhistes antimusulmans, au nombre desquels figure le sinistre et célèbre moine Ashin Wirathu. Revoir la vision idyllique du bouddhisme que l'on a souvent en Occident paraît dès lors une nécessité.

Frédéric Debomy, auteur de Birmanie - Des femmes en résistance (Buchet-Chastel, 2014) et Birmanie – De la dictature à la démocratie ? (collectif – Cambourakis, 2014).

   

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