Ils sont vingt. Qui en un moment aussi atroce que le moment actuel l'est pour les Palestiniens de Gaza et de Cisjordanie (un moment où les résistances à l'emploi du mot "génocide" tombent devant l'analyse des faits, les conclusions d'une commission d'enquête internationale indépendante de l'ONU sont sans appel sur ce point) sont incapables d'appeler à sanctionner Israël mais veulent nous rassurer sur leur humanité en précisant dans leur texte commun qu'ils appellent "de toutes [leurs] forces à la paix au Proche-Orient", ça ne coûte pas cher.
Ils se distinguent ainsi de toutes ces voix juives et israéliennes - et de bien d'autres voix également - qui ne se sont pas contentées face à l'horreur de propos humanistes abstraits et ont demandé que l'on mette Israël sous pression. Je pense notamment aux rédacteurs et signataires de la tribune "Vous n'aurez pas le silence des juifs de France" (31 octobre 2023) et à la tribune "Citoyens israéliens, nous appelons à une pression internationale pour que cessent les massacres" (18 octobre 2024), qui ne sont pas des expressions isolées. Pour nos signataires il n'y a visiblement toujours pas urgence : des dizaines de milliers de morts dont un nombre ahurissant d'enfants, ce n'est visiblement pas assez encore pour que leur conscience fasse le mouvement nécessaire.
Non, ce qui semble importer, pour nos signataires, c'est d'être du côté d'Israël. Mais pas de l'Israël que des Israéliens veulent sauver des Nétanyahou, des Ben-Gvir et des Smotrich (et de la majorité de sa population si l'on en croit notamment le cinéaste Nadav Lapid, qui estime qu'il faudrait que ses compatriotes "se voient sous une lumière crue et cruelle" les renvoyant à leur peu d'opposition à la politique génocidaire de leur gouvernement) : d'un Israël qu'il faudrait défendre quoi qu'il fasse (dans le meilleur des cas) ou d'un Israël commettant ce qu'il commet (dans le pire des cas). Certes, nos signataires nous disent rapidement leur souci des Palestiniens mais c'est pour dénoncer "l'étau meurtrier" que leur impose... Israël ? Non, le Hamas ! Pas un mot contre le gouvernement israélien, à croire que le meurtrier n'est pas le meurtrier.
Donc, des voix mobilisées mais pas pour demander au chef de l'État français qu'il fasse (enfin) tout ce qui est en son pouvoir pour que l'horreur s'arrête et que toutes les vies palestiniennes qui peuvent encore être sauvées le soient. L'urgence, pour ces "personnalités", c'est de mettre des conditions à la reconnaissance d'un État palestinien par la France en un moment où diverses voix remarquent combien cette reconnaissance si scandaleusement tardive ne saurait suffire, des mesures devant être prises contre Israël pour que cesse le génocide. Mais pour nos signataires c'est déjà trop. Comment peut-on oser pourtant, au vu de l'histoire et du présent, discuter le droit à l'existence d'un État palestinien en considérant par ailleurs que le droit à l'existence d'Israël ne saurait être, lui, mis en question ? Nos signataires ont à l'esprit le "7 octobre" mais font visiblement peu de cas des souffrances actuellement infligées aux Palestiniens comme d'ailleurs de tout ce qu'ils ont eu à subir depuis 1948. Ils estiment qu'il faut démanteler le Hamas mais ne disent rien d'un dirigeant israélien sous le coup d'un mandat d'arrêt de la Cour pénale internationale.
Les arguments mobilisés par les signataires révèlent encore leur ancrage partisan et une déconnexion qui ne peut désormais être que volontaire de la réalité : c'est l'argument du retour des otages et du démantèlement du Hamas. Les otages israéliens bien sûr : comme j'ai déjà eu l'occasion de le remarquer ici, à l'instar d'une autre contributrice du Club https://blogs.mediapart.fr/sophie-tregan/blog/200925/la-lettre-ouverte-de-la-honte, on parle bien moins des Palestiniens détenus en Israël, de leurs conditions d'arrestation et de détention dont il y a pourtant fort à dire. Si nos signataires n'étaient pas totalement partisans, ils s'en préoccuperaient aussi : ils ne le font pas. Mais mobiliser l'argument du démantèlement du Hamas et du retour des otages en septembre 2025, c'est un peu sidérant : c'est continuer à reprendre, en propagandistes, l' argument utilisé par le gouvernement israélien pour justifier son action criminelle en un moment où les actes comme les déclarations de cet exécutif ont définitivement mis cet argument à mal. Au moment, même, où des familles d'otages israéliens ne veulent plus l'entendre. On a à faire ici à des propagandistes d'arrière-garde.
Bref, les signataires de ce texte voudraient que l'on puisse encore vendre au monde une interprétation de ce qui se passe où tout serait de la faute du Hamas. Où l'on pourrait, aussi, faire croire en promouvant une telle thèse qu'on a le souci des civils palestiniens. Où les sorties ignominieuses d'un Yvan Attal (les Palestiniens "veulent absolument un génocide parce qu'ils pensent que le monde nous a donné Israël après la Shoah donc après un vrai génocide" sur Radio J le 20 mars 2025) ou d'un Raphaël Enthoven ("Il n’y a AUCUN journaliste à Gaza. Uniquement des tueurs, des combattants ou des preneurs d’otages avec une carte de presse" sur X le 15 août 2025), deux des signataires, ne laisseraient pas de trace. Où les moments où Joann Sfar - un autre signataire - s'est fait le relais d'une propagande venue d'Israël - contre l'UNRWA par exemple - n'en laisseraient pas non plus. Où l'on pourrait aider Israël au mieux en prenant les positions les plus corrélées à son exécutif meurtrier.
Dire que ce texte paru hier dans Le Figaro est lamentable, c'est encore faire preuve de beaucoup de modération. Car la "paix" que ces signataires appellent soi-disant de toutes leurs forces ne peut-être, en l'absence de cette nécessaire pression sur Israël dont ils ne disent rien, qu'une paix des cimetières. Des cimetières palestiniens, évidemment, dans leur monde où 48 otages israéliens méritent la mobilisation (oui) mais pas l'ensemble de la population palestinienne, même en période de génocide.
Frédéric Debomy
P. S. Il faut en outre remarquer que le souci des otages israéliens conduit aujourd'hui ceux qui se préoccupent de leur sort à la critique du gouvernement israélien. Cela ajoute pour le moins à l'ambiguïté de nos signataires qui à la fois se disent préoccupés des otages et se gardent dans leur texte de faire cette critique.
P. P. S. Il va de soi que si Joann Sfar en avait vraiment quelque chose à faire des Palestiniens (on l'avait entendu fustiger sur BFMTV une supposée insensibilité publique face au "7 octobre" qu'il décrivait comme l'équivalent de "dix Bataclan", on l'entend moins nous préciser que le gouvernement israélien a perpétré, au bas mot, plus de cinquante-quatre "7 octobre" depuis lors) il aurait trouvé le temps entre ses déclarations de mai dernier (où il ne fut d'ailleurs que suiviste) et aujourd'hui de se joindre au concert de voix qui demande qu'Israël soit sanctionné. Prétendre, dans une situation où l'on tue des gens, s'émouvoir de leur sort sans demander que des mesures soient prises contre ceux qui les tuent, et ce alors que l'on ne cesse de commenter ladite situation, ça ne tient absolument pas.