La ruée vers l'or vert/ 1ère partie, Y aura-t-il de la biomasse tout le monde ?

En novembre 2020, j’ai pu participer à 5 débats sur la biomasse organisés par Entreprises pour l’environnement, dans le cadre de la rédaction d’un long texte sur la question. La biomasse, tout le monde en veut, c’est vertueux, plein d’avenir, et pourtant on la connaît mal…

… Elle révèle toutes nos contradictions : se chauffer au bois, c’est écolo, mais couper un arbre, c’est mal ; la méthanisation cela évite le gâchis, pourtant, cela pourrait encourager l’intensification ; tout cela est très naturel, mais on résume quand même la nature à un contenu en kWh ou en carbone. Quid de la biodiversité, d’ailleurs, et des sols ? Appelons cela le syndrome de l'éolienne : oui, éventuellement, mais pas chez moi, traînons les pieds car en fait, ça me gêne. La ruée n’est donc pas encore là, mais elle pourrait advenir car à force de lenteur, la transition énergétique pourrait un jour donner à tout ce qui est vert la valeur de l’or, celle de l’urgence à agir trop tard. J'ai eu la satisfaction de constater que tous les acteurs présents à ces débats y allaient doucement, bien conscients de marcher sur les œufs de l’acceptabilité sociale et des nombreuses incertitudes scientifiques. Les usages possibles, les conséquences sur les sols, l’agriculture comme gisement, l’exploitation des forêts, la bonne gouvernance d’une biomasse très territorialisée, voici les thèmes qui ont été abordés et qui, réunis, forment un joli texte de 64 pages.

Premier chapitre aujourd’hui, les usages. À la semaine prochaine pour le chapitre 2 !

© Frédéric Denhez pour EpE

La publication d’Epe se trouve .

Le webinaire de présentation du dossier, c’est par là, et tout en bas de ce papier. Vous verrez que j’ai eu une coupure d’Internet durant une demi-heure. 

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La biomasse est la nouvelle star du renouvelable. Après le solaire, l’éolien, la géothermie, voici le bois et les effluents d’élevage. En recherche de manne divine, depuis le début de l’ère industrielle, notre civilisation croît toujours avoir dégoté son Graal. Une source abondante de services, aussi peu chère que dénuée de fâcheuses conséquences, nous permettant, enfin, de vivre sans honte dans une société parfaitement propre.

Fantasme mis de côté, l’utilisation de la biomasse est une nécessité. Tous les rapports traitant de près ou de loin du dérèglement climatique la placent dans le peloton de tête des solutions. On ne pourra décarboner convenablement notre façon de vivre sans remplacer une partie des fossiles par des molécules issues de la biomasse. Or celle-ci peut servir à peu près à tout : nous fournir en combustibles, en engrais, en fibres, en meubles et charpentes, en chaleur, en électricité, en molécules utiles à la chimie dite verte et bien entendu, en premier lieu, en aliments. Du coup, on est pris d’inquiétude : si tout le monde veut désormais de la biomasse, que restera-t-il pour nous nourrir ? Et à quel coût environnemental ? Car s’il s’agit en définitive de « pousser » les écosystèmes pour qu’ils rendent un maximum de biomasse, cela aura été bien la peine de tant critiquer l’industrialisation de l’agriculture ! Le rapport ZEN 2050 publié par EpE est d’ailleurs très clair. « Quand on fait l’addition, on n’en a pas assez pour tout le monde, » résume la déléguée générale de l’association, Claire Tutenuit. Clair mais évasif :une France neutre en carbone est possible avec des modes de vie diversifiés, confortables, assurant une certaine croissance économique, certes, mais avec un vrai flou sur la façon dont la biomasse sera partagée entre ses différents usages.

Même si l’on se limite au terrain énergétique, le défi semble impossible : « quand on regarde un graphique de la production énergétique de la France, on voit que les trois grosses flèches du haut, qui représentent le charbon, le pétrole et le gaz, doivent être basculées vers les deux petites flèches du bas, qui représentent l’électricité et la biomasse. » Il y a comme un impressionnant goulet d’étranglement. Dans notre consommation d’énergie quotidienne, substituer ce qui vient du pétrole et du gaz, et dans une bien moindre mesure, du charbon, par l’électricité et ce qui obtenu de la biomasse semble aussi simple que de faire passer un porte-conteneurs par le canal de l’Ourcq.

Le déséquilibre est encore plus évident si l’on réalise que la biomasse est déjà presqu’entièrement utilisée, pour l’alimentation humaine et animale, l’enrichissement des sols ou les matériaux. Où voit-on des quantités de biomasse inutilisée ? Il y en a de moins en moins dans des décharges ou des incinérateurs sans usage de la chaleur. 

La biomasse, tout le monde la veut, mais il y en a combien, au juste ?

Répondre… à tous les enjeux

Pas tant que cela, nous dit Jérôme Mousset, chef du service Forêt Alimentation et Bioéconomie de l’Ademe. Son état des lieux est clair. Au niveau mondial, on constate au début de ce millénaire une augmentation exponentielle de la consommation de matières premières, liée à l’évolution de nos modes de consommation, à la croissance de pays émergents et à celle de la démographie. La trajectoire n’est pas durable, c’est une évidence. « Si cela continue, on en serait à 19 tonnes de matières premières par habitant et par an en 2047, contre une douzaine aujourd’hui. Or, pour que ce soit durable, il faudrait se situer entre 3 et 6 », afin notamment de respecter les engagements de l’accord de Paris pris en 2015, lors de la Cop21. En France, en particulier, l’objectif est d’atteindre 32 % d’énergies renouvelables en 2030, alors qu’on en est à 17 % aujourd’hui. » On ne le sait pas, mais la biomasse c’est déjà 54 % des énergies renouvelables en France, » précise M. Mousset. La première énergie renouvelable de France, c’est la biomasse (la flèche verte du schéma 1) ! L’autre objectif de notre pays est de réduire de 40 % nos émissions de gaz à effet de serre d’ici 2030, en vue de la neutralité carbone en 2050. « Sans compter les autres enjeux, sur l’eau et la biodiversité » ajoute Jérôme Mousset. Or, la biomasse, c’est avant tout des sols, qui nourrissent une biodiversité et jouent un rôle hydrographique majeur.

Des sols qui portent des forêts, qui sont une ressource abondante, de prélèvement assez modeste et par nature plus difficile à mobiliser qu’un champ de colza. Justement, les sols, c’est surtout de la terre agricole : elle absorbe les résidus de culture, les effluents d’élevage, les pailles etc., toutes ces matières sont riches ; on peut en faire par exemple de la chaleur, mais il ne faudrait pas que leur exportation vers des méthaniseurs ne prive les sols agricoles de matières organiques. Sinon, ce qu’on gagnerait d’un côté, on le perdrait en faisant plus massivement appel aux engrais de synthèse.

La biomasse utilisable, c’est également nos déchets alimentaires, ceux de l’aquaculture et de la pêche, les nôtres, ceux de la maison, des restaurants, des cantines et du système agro-alimentaire. « On voit que le facteur limitant, c’est notre alimentation, qui occupe, en France et ailleurs, quelque 26 millions d’hectares et représente un quart de nos émissions de gaz à effet de serre, » calcule Jérôme Mousset. Veut-on plus de biomasse pour faire de la chaleur, stocker du carbone dans du bois de construction, remplacer des molécules issues du pétrole ? Il nous faudra manger autrement. C’est inévitable.

Pour contourner l’obstacle, Jérôme Mousset préconise de   « construire une vision globale des usages de la biomasse, c’est-à-dire passer d’une approche par silo à une vision systémique ; développer des filières à hautes performances environnementales ; s’assurer de la plus-value d’un produit par rapport à celui qu’il remplace ; et surtout, associer les différentes parties prenantes de façon à rendre acceptables ces nouveaux usages. » Si l’on augmente le prélèvement, il faut s’assurer que ni le milieu ni les gens n’en pâtissent. Avant de récolter la biomasse pour en faire autre chose que de la nourriture, est-on sûr de l’acceptabilité écologique et sociale de ce changement ?

Une aide à la transition agroécologique

On le voit, le monde agricole est le premier concerné par ce qui pourrait bien être, demain, une ruée vers l’or vert. Pour Olivier Dauger, président de la chambre d’agriculture des Hauts-de-France, référent climat-énergie de la FNSEA et agriculteur lui-même, il faut « ne surtout pas revenir à l’avant pétrole, quand un quart de la production agricole était consacré à l’énergie. Cela consommait beaucoup de sols ! » pour fournir le fourrage pour les bêtes et le bois pour les cheminées. Il est en effet toujours utile de rappeler que la densité énergétique du charbon et du pétrole ont permis de consacrer beaucoup plus de surface agricole à notre alimentation, alors que l’usage massif des intrants chimiques et du tracteur - deux façons indirectes de consommer pétrole et gaz naturel - a permis d’accroître les rendements sur des surfaces plus petites. Avec les conséquences malheureuses que l'on connaît sur la biodiversité.

Les sols sont une ressource finie, que le tout-biomasse, comme le tout-éoliennes-panneaux-photovoltaïque pourrait manger aux détriments de nos ventres. « Mais la transition agroécologique va aider : la couverture permanente des sols qui est aujourd’hui promue va fournir une biomasse immature qui aura peu d’intérêt alimentaire, mais qui en a pour d’autres usages. En plus, ces intercultures mobilisent des plantes qu’on n’utilisait plus, qui produisent beaucoup de biomasse sans produire beaucoup de grains. » Cela dit, personne n’est capable d’estimer le potentiel de ces intercultures, de ces légumineuses désormais promues par l’État dans le cadre de son Plan Protéines.

D’autant plus que tout le monde est d’accord pour dire qu’il ne faut pas priver les sols de matière organiques en exportant trop de biomasse. « Pas de risques, on laisse 50 à 60 % de ces cultures dans le sol après la récolte, avec les racines. » Tant mieux, car tous les modèles montrent que sans le stockage de carbone que constitue la matière organique des sols, on n’arrivera pas à la neutralité en 2050. « En fait, pour ne pas faire comme il y a des siècles, il faut faire de l’économie circulaire : utiliser le territoire pour le territoire, en faisant attention aux phytos, à l’irrigation et aux engrais. » Encore faut-il que les producteurs, les agriculteurs aient des débouchés et qu’ils s’y retrouvent financièrement.

Le risque vécu de la sur-spécialisation régionale

La possible ruée future vers la biomasse porte un risque : celui de conduire l’agriculture à intensifier encore un peu plus ses pratiques, à spécialiser toujours plus ses régions de production. C’est une inquiétude évoquée par Sébastien Treyer, directeur général de l’Iddri. « Au contraire, il faut aller vers la rediversification des productions, la recomplexification des rotations, c’est-à-dire la déspécialisation et la rediversification de chaque région, »  prévient-il, sinon on n’arrivera pas à maintenir production de biomasse, taux de carbone des sols, biodiversité et eau. L’Iddri a travaillé sur le rapport Tyfa qui a exploré les voies d’une augmentation de l’usage de la biomasse dans le respect de la biodiversité, donc avec très peu d’intrants chimiques. Le constat rejoint celui d’autres travaux : l’Europe peut se nourrir, mais en changeant notre façon de manger. En particulier, Le scénario propose de réduire la surface des cultures dédiées à l’alimentation des élevages. Non pas les prairies, dont on pourrait difficilement faire autre chose et qui rendent beaucoup de services écologiques, mais les cultures dédiées à la fabrication des suppléments protéiques de l’alimentation des animaux, comme le maïs, le colza et le soja. « En fait, il y a très peu de place, sols ou biomasse, pour la bioénergie, et la méthanisation n’est intéressante que pour les effluents d’élevage. »

La méthanisation, il faut y faire attention : « son bilan est contrasté, on peut imaginer un scénario où le déploiement de la bioénergie renforce la spécialisation et la simplification des régions, avec plus de champs de colza dédiés. En fait, il vaudrait mieux considérer la biomasse énergie comme une opportunité de diversification qui aiderait la transition économique » des exploitations agricoles, en les amenant sur les pratiques de conservation des sols ou d’agroécologie. La bioénergie, un moyen, pas un but, et donc limitée. Sébastien Treyer complète : « la rediversification permet de tout tenir, les sols, l’eau, la biodiversité, etc., mais elle dépend aussi du redéploiement de l’outil industriel en aval, » alors que l’industrie a une tendance à l’intensification, pour des questions d’économie de bassin. « C’est vrai que si l’on dissémine des petites unités industrielles, il y aura des surcoûts dans les territoires. » Mais au moins cela permettra-t-il de réduire les besoins de transport et de connecter productions locales et usages locaux. Il y a des choix politiques à faire.

Pas d’inquiétudes pour la forêt

La forêt présente les mêmes dilemmes, sauf que le temps n’est pas le même. Président de France Bois forêt, interprofession nationale de la filière forêt-bois, Michel Druilhe rappelle que non seulement 1 m3 d’arbre séquestre 1 m3 de CO2, mais il permet de se passer d’un autre matériau, ciment, acier ou plastique, émetteur de CO2. « Voilà pourquoi une forêt est plus durable qu’une prairie. On stocke 1 m3, et on évite en plus l’émission d’1 tonne de CO2 » par autre chose. « En fait, l’usage du bois permet de prolonger et d’amplifier la séquestration du carbone. »

Ce sont 80 millions de tonnes de CO2, soit un sixième des émissions de GES de la France qui sont stockées chaque année dans la forêt. Le potentiel de stockage et de substitution est gigantesque : la forêt française couvre 31 % du territoire métropolitain, soit 17 millions d’hectares. Quand Jules César fit ses promenades en Gaule, la surface était de 38 millions d’hectares. Deux fois plus. Mais en 1850, on en était rendu à 8,5 millions d’hectares, deux fois moins. « La forêt française, c’est 2,7 milliards de m3 d'arbres, moitié plus qu’il y a 35 ans », car les arbres gagnent 75 000 hectares chaque année. « Les arbres fabriquent chaque année 90 millions de m3 de biomasse. Or, on n’en prélève que 55 millions », soit 60 %. On a donc de la marge. Vingt millions de mètres cubes sont utilisés en bois d’œuvre, 10 pour le bois dit d’industrie (meubles, papier, carton, chimie, etc.), 25 pour le bois énergie.

« Reste à s’adapter au changement climatique » qui bouleverse la vie de certaines essences, et a déjà conduit les forestiers à modi er leurs conduites de forêts ; reste aussi à mettre en culture des forêts aujourd’hui di cilement exploitables, sans nuire à la biodiversité que préserve aujourd’hui ce délaissement. 

Utiliser ce qui reste, mais à quel prix ?

Le bois, Sylvie Jehanno en brûle beaucoup pour alimenter ses chaufferies urbaines. Présidente de Dalkia, elle a 2 millions de logements en portefeuille, sur un total de 2,4 millions : Dalkia est de loin leader du marché national du chauffage collectif. « On a deux grands métiers : faire faire des économies d’énergie à nos clients grâce à des services, les contrats de performance énergétique par exemple, et puis développer les énergies renouvelables autour de la chaleur. Parce que lorsqu’on regarde bien, la consommation de chaleur, ce n’est pas loin de la moitié de notre consommation d’énergie. » Le chauffage de la maison, l’eau chaude, la chaleur industrielle, aussi. Pour substituer l’utilisation de gaz ou de fioul, Dalkia propose la géothermie, la récupération de la chaleur produite dans les usines d’incinération de déchets ou les data centers. Mais surtout la combustion du bois. « C’est à peu près 2 millions de tonnes de bois qu’on brûle dans nos 550 installations [un peu plus de 760 en tout en France], » dont la plus grosse de France, à Lyon. Sylvie Jehanno l’assure, Dalkia n’utilise pas de bois utilisable autrement, mais les coproduits des coupes, les branchages, les copeaux, les élagages. Comme si elle ne cuisinait que l’épluchure de la pomme de terre, dit-elle.

« Ce n’est pas facile, c’est cher, car les énergies fossiles sont vendues à des prix trop bas pour que l’on puisse trouver des équilibres économiques satisfaisants. » Pétrole et gaz ne sont pas assez chers par rapport au bois, tandis que le prix du carbone est trop bas. La rentabilité du bois-énergie serait impossible à atteindre sans le Fonds chaleur piloté par l’Ademe, qui subventionne les installations de chaleur urbaine. La résolution de l’équation économique sera d’autant plus difficile demain que les objectifs fixés par l’Etat sont ambitieux : 28 % de chaleur renouvelable en 2030, contre 20 % aujourd’hui. Quarante pour cent de plus, cela va nécessiter des investissements. « Pourtant, ça rapporte : un calcul de l’Ademe indique que l’exploitation de 1 000 tonnes de bois crée un emploi local et non délocalisable ». Le secteur du bois-énergie pourrait créer 10 000 emplois.

Dans la « cascade des usages de la biomasse » de Sébastien Treyer, l’énergie arrive en dernier. Entre l’alimentation, les matériaux et elle, il y a la chimie verte. François Monnet est président de L’Association Chimie du Végétal (ACDV). Selon lui, le potentiel est aussi important que sous-exploité. « On pourrait faire deux fois plus en matière d’utilisation rationnelle, raisonnable et raisonnée de la biomasse. » La France est la deuxième puissance chimique d’Europe, la première puissance agricole, la troisième surface forestière, elle aurait de quoi accroître sa production de biomolécules, mais là encore se trouve en concurrence avec d’autres usagers.

Le mur du prix du carbone

« Le flou est le plus total sur le développement des usages de la biomasse. C’est une question de management du risque », estime Christian Gollier, directeur général de la Toulouse School of Economics. Comment faire, à moindre coût, alors qu’une hausse des taxes sur le carburant a déclenché l’explosion de colère des Gilets jaunes ? « Les éléments à prendre en compte sont nombreux. On a vu l’importance du pouvoir d’achat. On sait que la biomasse est une des solutions, mais on ne peut pas dire quelle sera sa part, demain… D’autant que la disponibilité de la biomasse est liée à celle de la terre, dont le travail peut générer des pollutions, de l’eau etc. » Pour l’économiste, le chiffre qui importe pour affecter la biomasse à tel ou tel usage est le coût par tonne de CO2 évitée. Comparaison qui repose sur le prix du carbone sur les différents marchés, qui est trop bas partout. « La biomasse ne peut pas concurrencer les fossiles. Elle y arriverait si le prix du carbone était plus élevé ! Elle sera compétitive lorsque ce prix sera enfin compatible avec l’intérêt général, c’est-à-dire entre 50 et 100 euros la tonne avec une croissance de 3-4 % par an, pour atteindre 250 euros vers 2030. » Un chiffre qu’approuve Sylvie Jehanno : « avec le Fonds chaleur, on peut évaluer le prix de la tonne de CO2 évitée entre 27 et 46 euros… selon le prix du gaz. » Pour Olivier Dauger par contre, le signal-prix n’est pas forcément ce qui pousse les agriculteurs à changer, c’est plutôt le retour financier, qui doit être au niveau de l’enjeu. Que ce soit pour la biomasse-énergie ou l’alimentation, les agriculteurs aimeraient être payés de retour. Étant souvent rémunérés en dessous de leur prix de revient, ils ont une aversion au risque qu’il est compliqué de corriger.

Les paysages et les territoires

L’acceptabilité sociale du changement de pratiques chez les agriculteurs est à mettre en parallèle avec l’acceptabilité sociale de la modification des paysages par l’exploitation forestière. En la matière, l’arbre est un sujet difficile. Il est un totem. Un tabou, presque. Augmenter la récolte d’arbres, remplacer des forêts entières car rendues trop fragiles par le changement climatique, cela demande des explications, d’autant que ce que l’on fait aujourd’hui se verra jusqu’à la prochaine coupe, dans une ou plusieurs générations. « Les paysages seront renouvelés, il faut expliquer aux gens qui sont habitués à voir la récolte du maïs, mais pas celle des arbres, et elle les choque souvent, » philosophe M. Druilhe. À quelle échelle expliquer pour mieux décider ? Tout le monde répond par l’adjectif « local », ce qui n’est pas surprenant. « Il faut travailler à l’échelle des territoires, car on doit rester dans le cadre d’une économie circulaire. Avec un niveau régional incontournable, car il est le lieu habituel des pilotages, » avance Jérôme Mousset. « Plus bas, peut-on imaginer réfléchir à l’allocation de la biomasse à l’échelle d’un parc naturel régional ou d’une coopérative agricole ? » Le tout est que les gens, les parties prenantes, se rencontrent. Y compris les acteurs privés, insiste Christian Gollier : « La plupart des terres n’appartiennent pas à l’Etat, les propriétaires, les acteurs privés sont évidemment parties prenantes. » Avec deux bornes, plante-t-il : « le prix du carbone doit refléter le dommage environnemental, et l’Etat doit jouer son rôle qui est de l’imposer. »

Ce n’est pas encore la ruée, mais cela pourrait le devenir, une ruée anarchique au profit de quelques-uns et au détriment de la nature . Personne n’en a envie, mais chacun voit la menace, à laquelle un cadre étatique et une gouvernance locale permettraient de ne pas céder. Tout le monde sait aussi que compte tenu des gisements possibles et de l’imbrication des problématiques environnementales, dans le meilleur des cas la biomasse améliorera notre efficacité énergético-écologique, mais ne nous fera pas à elle seule passer dans le camp des pays neutres en carbone. Encore faudra-t-il ne pas oublier que les terres servent avant tout à nous nourrir et que les forêts ne sauraient être résumées à des puits de carbone ou des fontaines à kilowattheures. Et que tous les usagers de la biomasse, professionnels et particuliers, privés et publics, ont leur mot à dire :  l’utiliser plus, c’est d’une façon ou une autre modifier l’apparence et la substance de nos territoires vécus. 

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