La ruée vers l’or vert/ 3ème partie : Agriculture, qui gouverne ?

Claire Tutenuit l’a fort bien résumé : « l’aménagement du territoire est le fruit de siècles de conflits d’usage, donc, de quantité de textes, d’intérêts, qui font que lorsqu’on veut changer quelque chose, il ne suffit pas d’annoncer une grande politique » comme le ZAN…

… Il s’agit plutôt de faire… de la politique, au sens propre du terme, c’est-à-dire d’appliquer les textes existants, d’en simplifier l’imbrication, et de corriger le système fiscal. Diminuer l’artificialisation, c’est aussi donner une existence au sol, qui n’en a pas beaucoup en terme juridique. En droit, le sol n’apparaît finalement que dès lors qu’il sert à quelque chose. À autre chose qu’à produire de l’alimentation, car il faut constater que la terre agricole est toujours considérée comme le réservoir de l’étalement urbain. Elle ne vaut pas très cher, aussi bien sur le marché foncier que dans notre conscience collective. Or, nous demandons de plus en plus aux agriculteurs. Produire plus, avec moins d’intrants, plus de biodiversité, moins cher, moins d’animaux qui souffrent et plus de carbone stocké. Pourtant, nous consacrons toujours moins d’argent à notre alimentation et nous considérons toujours aussi mal le monde agricole. Et puis, nous sommes nombreux à vouloir notre maison avec jardin, construite sur de la terre, alors que la réalisation de notre fantasme agroécologique va réclamer plus de surfaces agricoles. Et voilà que nous demandons aux agriculteurs de fournir, en plus, de la biomasse pour fabriquer de l’énergie, des fibres ou des molécules base pour l’industrie chimique.

© Frédéric Denhez pour EpE

La publication d’Epe se trouve .

Le webinaire de présentation du dossier, c’est par là, et tout en bas de ce papier. Vous verrez que j’ai eu une coupure d’Internet durant une demi-heure. 

Les débats qui m’ont permis de rédiger cette enquête sont ici.

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Moins de viande, plus de méthane

Directeur général de Solagro et président de l’association Negawatt, Christian Couturier a publié en 2013 puis en 2016 Afterres2050, une prospective sur l’évolution du système agricole dans l’hypothèse de l’atteinte de la neutralité carbone en 2050. « Actuellement, la biomasse dans le monde fournit l’équivalent de 1,2 Gtep [13 956 TWh]. Les publications scientifiques estiment que l’on pourrait aller jusqu’à 7 Gtep, avec une valeur médiane de 3,7 Gtep. » Avec une récolte plus importante de la forêt, des résidus agricoles et des cultures dédiées à la production d’énergie. « L’arbitrage devra être fait entre la productivité d’une part et le niveau acceptable des prélèvements d’autre part. »
Pour l’instant, il n’y a pas de ruée vers la biomasse. L’Europe, a fortiori la France, n’est pas la Californie de 1848 quand la perspective de pépites d’or avait rendu fous des millions de gens. Il y a au moins une raison physique à cela : « on ne prévoit pas d’augmentation globale de la production de biomasse par l’agriculture. Puisque le besoin en bioénergies va augmenter, la seule solution est en conséquence de répartir différemment les usages. » Couper autrement les parts du camembert. « Dans notre modèle, on a réduit la part de biomasse consommée par les animaux, et celle des cultures principales au profit des intermédiaires. Les ruminants consomment 40 % des terres arables, en comptant les concentrés qu’on leur donne. Ils valorisent les prairies, certes, mais ils utilisent aussi du maïs, du soja, du colza. Les animaux, c’est 80 % du bilan carbone de l’assiette, » selon Christian Couturier qui estime donc qu’il faut diviser par deux les cheptels pour diminuer notre empreinte carbone, et consommer d’autant moins de viande.
Moins de cultures dédiées à nourrir les vaches, les poules et les cochons, plus d’intercultures à base de légumineuses riches en protéines. Cela tombe bien, le gouvernement a, le 1er décembre 2020, présenté une stratégie nationale sur les protéines végétales visant à augmenter leur surface de 40 % en trois ans. Soja, lupin, pois, féverole, luzerne et autres lentilles pourraient ainsi couvrir 8 % de la surface agricole utile en 2030, avec 2 millions d’hectares, contre 1 petit million de nos jours. « Ces plantes fournissent plein de services dont la production d’énergie comme mode de valorisation après leur récolte, avec une large préférence pour la méthanisation, » estime Christian Couturier. Sources d’azote, les légumineuses remplaceraient aussi en partie les effluents des animaux et les engrais chimiques qui diminueraient en même temps que l’élevage. « Moins de viande, plus de légumineuses, c’est vraiment une nouvelle répartition de l’usage des terres agricoles. »
L’élevage est pour Christian Couturier un choix historique, pas seulement agronomique. Avec l’introduction de légumineuses dans la rotation des cultures, la polyculture-élevage a pourtant été la clé de voûte de la révolution agronomique du XVIIIe siècle qui a débarrassé l’Europe de la famine. Le fumier a nourri les cultures. Le scénario de Solagro ne fait donc pas l’unanimité. Il est par exemple critiqué par des chercheurs qui estiment qu’exporter les pailles et cultures intermédiaires vers les réacteurs à méthanisation priverait les sols de beaucoup de matières organiques. « Ce n’est pas exact, elles sont réexportées vers les sols sous forme des digestats des méthaniseurs ! » répond Christian Couturier. L’azote et le phosphore reviennent sous une forme minéralisée directement assimilable par les plantes, toutefois, le carbone a disparu dans le processus de méthanisation, alors que la société demande précisément à l’agriculture d’être un puits de carbone toujours plus profond. Disons-le simplement : le monde des chercheurs spécialistes des sols est très circonspect par rapport au travail de Solagro, car la littérature ne valide pas l’hypothèse du retour vertueux de la matière organique via le digestat. Raison pour laquelle AgroSup Dijon et la Chambre d’agriculture des Pays-de-la-Loire ont monté Metha-BioSol, un programme de recherches sur la question.


Plus de biomasse par les cantines

« Il faut une utilisation optimum du foncier, donc, oui pour les légumineuses. Par contre, diminuer la part de l’élevage, je dis attention ! Il utilise des terres qui n’auraient pas d’autres usages, comme les pentes, les zones humides. » Emmanuel Hyest met lui aussi un bémol aux perspectives de Solagro. Président de la fédération nationale des Safer, il est lui-même agriculteur. Les légumineuses il en a une expérience qui l’invite à la mesure : « Luzerne, pois, plus le colza, je ne les produis plus, car il n’y a pas de rentabilité économique, vu que les rendements baissent [à cause sans doute du changement climatique]. En plus, le colza c’est difficile avec la limitation des produits phytosanitaires. » D’autres agriculteurs n’ont pas la même expérience. Quoi qu’il en soit, tous doivent être accompagnés si l’on veut qu’ils pratiquent plus les cultures intermédiaires. « Avant, il y avait des subventions via les mesures agro-environnementales, les MAE. Mais il faut changer d’état d’esprit par la mise en place d’un système de contrat et de paiements pour services environnementaux [PSE]. L’Europe semble être favorable à ce changement. »
Il y a aussi des collectivités qui aident. C’est le cas de la ville de Paris, en lien, cela tombe bien, avec la Safer. « Notre schéma d’alimentation en eau potable repose pour moitié sur le bassin parisien, le reste dans les régions limitrophes. L’Eure (Verneuil-sur-Avre), l’Yonne (la vallée de la Vanne), la Seine-et-Marne (Fontainebleau, Nemours et Provins) principalement » présente Estelle Desarnaud, directrice générale adjointe d’Eau de Paris, la régie municipale de la capitale. Paris tire son eau de zones rurales, dont la qualité dépend de la qualité de leurs sols et des pratiques agricoles qui y sont conduites. Sur les 240 000 ha de surface concernés par l’alimentation en eau de la ville, il y a 160 000 ha de surface agricole utile (SAU). « On sait bien que l’utilisation des terres a une influence sur la qualité de l’eau, c’est pour cela que cela fait 30 ans qu’on est avec les agriculteurs. » Eau de Paris travaille sur les filières de façon que les débouchés des exploitations pratiquant des conduites de cultures et d’élevages favorables à la qualité de l’eau puissent écouler leurs productions.
C’est là où la ville de Paris intervient directement, par les commandes publiques : « On fait en sorte que ces exploitations aient un débouché sur le marché parisien. La ville (pas Eau de Paris) aide par exemple les caisses des écoles dans leur rédaction des appels d’offres de marchés publics de façon que les agriculteurs concernés puissent répondre : cela veut dire de ne pas allotir confitures et lentilles, alors que les agriculteurs qu'on veut aider font l’un ou l’autre. » La caisse des écoles du 11e arrondissement a pu ainsi signer un contrat avec le groupement d’agriculteurs bios Terres du Pays-d’Othe, dans l’Yonne pour fournir lentilles, pâtes au blé tendre, pois chiche etc. « On accompagne aussi les agriculteurs par des dispositifs d’aides à l’hectare, sous forme de PSE, via l’agence de l’eau Seine-Normandie. » Car lorsqu’un sol est couvert en permanence, peu labouré, peu pulvérisé, il assure deux services aussi fondamentaux que gratuits, l’épuration de l’eau et la régulation de son débit entre ciel et rivières. Il peut aussi porter des cultures utiles à la transition énergétique des bâtiments : « Il se développe notamment en Essonne des cultures de chanvre qui, par nature, sont à bas niveaux d’intrants. » Des filières locales se développent, pour les besoins de l’isolation par l’extérieur des bâtiments : l’enduit chaux-chanvre est efficace.

Convaincre les agriculteurs

Voilà des réponses concrètes qui vont dans le sens que souhaite d’Édouard Lanckriet. Manager innovation, territoires et environnement chez Agrosolutions, la branche « conseil » d’In Vivo, qui regroupe 200 coopératives, il travaille à la formation des troupes : « Il faut une approche globale du système de production, prendre en compte l’intégralité du système de culture sur plusieurs années pour aider au mieux. Au moyen de méthodes complexes et lourdes à mettre en œuvre. » Accompagner, c’est le rôle des coopératives, des chambres de commerce, des formateurs agricoles. « Nous, on fait du conseil en agronomie, on évalue les produits, les itinéraires quant à leur impact agronomique et depuis une quinzaine d’années leur impact environnemental. En parallèle de cet accompagnement, on essaie de voir avec les agriculteurs comment la transition écologique peut se mettre en œuvre chez eux sous la forme d’une transition agricole. » Les agriculteurs conventionnels ont une « aversion au risque », disent beaucoup de spécialistes, compte tenu de leurs faibles revenus. Pour que le changement soit possible, il ne faut pas qu’il leur coûte trop. « Le frein est vraiment économique. Pour que ce soit possible, il faut que la transition puisse être mise en œuvre à l’échelle de la parcelle, dans un assolement, avec une perspective économique. La bioénergie en est une. » Les agriculteurs en parlent beaucoup, pour autant, les méthaniseurs ne fleurissent pas dans les campagnes. « C’est que les blocages sont souvent organisationnels, les filières ne sont pas toujours là, alors, il est difficile de donner une vision aux agriculteurs. » Augmenter les cultures intermédiaires nécessite par exemple de disposer de semences adaptées, qui coûtent cher, et dont le mélange est souvent à réaliser par l’agriculteur lui-même, selon la nature de ses parcelles. « La mise en œuvre sur le terrain doit de toute façon être facilitée par des aides territoriales, » parce qu’en définitive, produire plus de biomasse de cette façon est une façon de régénérer des sols et la biodiversité. Si l’agriculteur préserve notre intérêt général, il serait naturel qu’il soit payé de retour.

Le faible rendement énergétique de la biomasse

Président de l’association Humanité et biodiversité, ancien président du Muséum national d’histoire naturelle (MNHN), Bernard Chevassus-au-Louis demande qu’on n’oublie pas certaines choses. Il aimerait par exemple qu’on n’oublie pas que la biomasse, c’est la dimension quantitative de la biodiversité. L’une est l’autre. « On peut donc bien parler de ruée vers l’or vert… » avec l’effondrement de la biodiversité en cours. Depuis le tournant du siècle, l’engouement pour la biomasse est réel. La consommation par habitant ne cesse de croître depuis 1900. « Toutefois, il ne faut pas oublier que la production de biomasse, solaire, est limitée, par nature. » La photosynthèse a un faible rendement. Quant à la production d’énergie, Bernard Chevassus-au-Louis trouve que c’est la plus mauvaise valorisation possible. « Transformer de belles molécules en énergie, c’est du gâchis, c’est très bête, d’autant que les éoliennes et les panneaux photovoltaïques font mieux. C’est vraiment une utilisation qui doit donc être réservée à des sous-produits. Or ils deviennent rares car tout le monde les veut pour les méthaniseurs, » d’où la dérive allemande vers les cultures dédiées aux réacteurs. Attention donc à ne pas surdimensionner ceux-ci !
On l’aura compris, l’énergie est le dernier usage possible de la biomasse. Ces belles molécules trouveraient sans doute à être mieux utilisées par la chimie qui a su y faire avec d’autres belles molécules, celles du pétrole. Autrement, le risque est de subir des déconvenues sérieuses. « Il faut se souvenir du passé. Au XVIIIe siècle, avec l’augmentation de la population, on a massivement déforesté, et l’on a compté 7 disettes et famines ! On est passé à plusieurs reprises aux limites de ce qu’on pouvait obtenir de la biomasse. » Faire rendre tout ce qu’elle peut à la biomasse ne doit pas se faire aux détriments des services écologiques qu’elle nous offre. Ni à ceux de la raison. Bernard Chevassus-au-Louis détaille le rendement énergétique de la biomasse utilisée pour nous nourrir : « Un Français consomme l’équivalent de 106 litres de pétrole chaque année pour son alimentation. Si vous voulez, 1 calorie de nourriture ingurgitée a nécessité entre 5 et 10 calories pour sa fabrication. Toutefois, cette consommation énergétique importante n’est pas seulement située au niveau de la ferme. » La consommation calorique agricole directe représente environ 13 % de la consommation totale. Les intrants (engrais, pesticides, aliments pour le bétail), 29 %, un chiffre inférieur à la part d’énergie utilisée par la transformation des matières premières par l’industrie agroalimentaire (31 %). Le stockage et le séchage comptent ensemble pour 3,5 % tandis que la distribution des aliments représente moins de 8 %. À la maison ou au restaurant, la préparation des aliments consomme enfin quelque 14 % de l’énergie totale investie dans la confection des calories que nous ingurgitons. « On voit bien qu’augmenter la production de la biomasse en la dopant avec de l’énergie directe (mécanisation) et indirecte (les intrants) ne serait pas très utile, car cela réduirait le rendement énergétique. » On voit aussi que la transformation des aliments a un coût énergétique majeur.

Le danger de la spécialisation

Autrement dit, la spécialisation des cultures et l’intensification des pratiques pour accroître la production de biomasse sont des non-sens énergétiques. La spécialisation des usages non plus. « On attend de la biodiversité agricole toute une série de services, de l’épuration, etc. Certes. Il ne faut pas pour autant que nous spécialisions le bouquet de services écologiques, il faut au contraire conserver la diversité de ces services et la diversité agricole. Ceux qui parlent biomasse voudraient bien que la biodiversité devienne une usine à biomasse, ceux qui parlent climat une usine à carbone, les assureurs considèrent que la biodiversité sert à réguler le cycle de l’eau… Les méthaniseurs veulent les mêmes aliments que les vaches. Il y aura compétition entre les deux.
Comment on fait pour éviter de trop spécialiser ? »
Madame Desarnaud partage cette circonspection vis-à-vis des méthaniseurs : « avec eux, la minéralisation est rapide, or, sur des territoires à enjeux élevés pour l’eau, cela peut accélérer les problématiques nitrates… » Christian Couturier tente de la rassurer : « À Pont-sur-Vanne, dans l’Yonne, on a mené une étude sur les 46 exploitations qui fournissent un méthaniseur. Entre la situation avant et la situation après, on voit que le surplus d’azote dans les champs d’épandage a été réduit de 10 %. Et qu'il y a eu réduction forte des engrais azotés. En fait, dans ces exploitations en Bio qui demandent 30 % de surface en plus, disposer des digestats augmente les rendements, ce qui fait économiser de l’espace. »

Le bilan, du champ à la pompe

Comment donc éviter la tendance à la spécialisation des exploitations pour réduire les coûts et augmenter les marges ? « Il faut de l’intelligence agroécologique, mais aussi de la considération, » prévient Édouard Lanckriet, car « du point de vue de l’agriculteur, on ne peut pas lui imposer des choix de société sans respect de ce qu’il est. » Ce qui commence sans doute par une clarification de ce que veut vraiment la société : on ne peut pas demander aux agriculteurs de remonter la teneur en carbone des sols si toute la matière organique part dans un méthaniseur pour produire de l’énergie. Sans doute cela explique-t-il la mesure apparente avec laquelle les industriels de l’énergie s’engagent sur la question, à l’image de Total. François Ioos en est le directeur Biofuels : « pour nous, les carburants liquides issus de matières végétales sont renouvelables dès lors qu’ils se substituent au pétrole. Ils permettent de réduire d’au moins 50 % les émissions de gaz carbonique des carburants parce que ce carbone a été capté pendant la croissance des plantes. » Or, le transport est responsable d’un quart des émissions de gaz à effet de serre au niveau mondial. Le bénéfice climatique est possible. « On fait un recours massif aux déchets, aux résidus, aux intercultures. Pour le colza, il vient de terres françaises : la partie tourteau sert à l’élevage, et l’huile est un coproduit qu’on peut utiliser, ainsi que les huiles usagées, les graisses animales et autres résidus des abattoirs. » Ça a l’air simple, ça ne l’est pas, car le compte n’y est pas encore. « Tous ces biocarburants coûtent plus cher que les molécules fossiles. Si ça n’est pas soutenu par une réglementation qui fixerait une obligation d’incorporation dans les carburants actuels, ça restera cher, et on n’aura pas beaucoup de clients. » Pour les résidus alimentaires, en particulier les déchets de boucheries et de restaurants, c’est le ramassage qui coûte. Et plus on l’augmentera, plus la collecte pèsera lourd dans le bilan. « Toute la question est, comme souvent, quel est le prix que nous sommes prêts à payer ! ? »
Quand bien même le prix ne serait plus un obstacle, il resterait le bilan environnemental des biocarburants. Total Biofuel l’assure, « on s’encadre des meilleures conditions en matière de standard de durabilité, même s’ils peuvent encore progresser. Aujourd’hui, les matières premières agricoles que l’on utilise répondent à un cahier des charges, avec des critères très clairement définis par la réglementation européenne, et parmi eux, on a notamment l’exigence d’une certification par un tiers, une traçabilité de l’origine de la matière première, et une évaluation des GES associés à cette biomasse. » Émissions de carbone, utilisation des engrais, consommation de diesel sur l’exploitation, transport de la matière première jusqu’à l’usine, consommation d’énergie de l’usine, Total veut tout savoir, afin de s’assurer du bilan réel de ses biocarburants. Cela n’a pas empêché l’entreprise de se faire remonter les bretelles à propos de l’huile de palme qui alimente la bio-raffinerie de La Mède à Châteauneuf-les-Martigues, mais, se défend François Ioos, elle n’incorpore pas cette huile dans les carburants à destination du marché français. « On aimerait tout de même une gouvernance européenne, voire, mondiale, afin que les choses soient claires.

Qui gouverne ?

Bernard Chevassus-au-Louis voit plus bas. « La production de services environnementaux par l’agriculture se fait à des échelles qui ne sont pas celle de l’exploitation. L’échelle intéressante est celle des territoires écologiquement fonctionnels. Il serait intéressant par exemple que dans la future PAC les PSE soient affectés à des collectifs qui s’engagent à bien gérer un territoire de ce type. » Parcs naturels régionaux, Pays, bassins couverts par un Plan d’alimentation territoriale, trames vertes, Schéma de cohérence territoriale, réserves Man and Biosphere, commissions locales de l’eau, les possibilités existent. « Quels territoires voulons-nous pour produire quoi avec qui ? » Estelle Desarnaud a en grande partie répondu à la question, en lien avec la stratégie alimentation durable de la ville de Paris. « On renoue un lien en circuit court entre la ville et son bassin d’alimentation, qui l’alimente en eau et en nourriture. » Eau de Paris est aussi intervenue sur le foncier : « on en achète, qu’on loue ensuite sous le régime du bail rural environnemental, en bio ou avec maintien de l’élevage à l’herbe. Mais ça ne couvre que 600 ha, là où il y a les plus gros enjeux sur l’eau, » dans des zones karstiques normandes ou icaunaises. Eau de Paris aimerait faire des exploitations qu’elle aide de près ou de loin des modèles qui puissent fournir des références techniques à d’autres agriculteurs.

Cela dit, même sécurisés par des liens contractuels ou aidés sur le foncier, les agriculteurs ne vont-ils pas être poussés à se regrouper pour atteindre la taille suffisante à l’achat d’un méthaniseur ? Emmanuel Hyest ne le pense pas : « Le rendement économique n’est pas lié à la taille des structures. Il y aura un travail en commun, évidemment, entre les exploitations, mais au contraire, il faudra garder des exploitations nombreuses, car ainsi, on aura plus de capacités de réactions. » Et l’on évitera peut-être les concurrences entre méthaniseurs et ruminants : « Cela permettra de trouver une complémentarité entre production énergétique et alimentaire, entre exportation de matières organiques et apports de fumier. » A priori donc, la ruée vers l’or vert ne devrait pas entraîner de course à la concentration des fermes pour plus d’efficacité économique et énergétique. « Au contraire, le nombre d’agriculteurs devrait augmenter, la sociologie agricole s’en trouverait modifiée, » estime Édouard Lanckriet, « comme dans tout basculement de système. » Le nombre de méthaniseurs devrait logiquement être multiplié. Celui aussi des camions qui partiront des exploitations, emplis de légumineuses, de chanvre, d’effluents animaux, d’huiles usagées. Ne pas intensifier l’agriculture pour qu’elle réponde à l’appel à la biomasse pourrait entrer en contradiction avec l’industrie qui a besoin de massification, et les populations riveraines allergiques à la modification de leurs paysages. L’agriculture de demain sera plus que jamais une science du compromis.

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