…pour vos étrennes, un livre pour enfants (paru chez Bordas, avec le soutien de la Fondation pour la Recherche sur la Biodiversité).

La salle était pleine autant que le ciel qui effaçait les Puy du Massif central sous des promesses de pluie. Presque abaissé au niveau du Polydôme de Clermont-Ferrand, il semblait attendre que commencent les 6e Assises nationales de la biodiversité. Avant que celles-ci ne fussent tout à fait achevées, il accompagna de brumes épaisses les participants aux sorties nature qui terminèrent en marche, l’écharpe nouée, ces rencontres annuelles avant de reprendre le train. Même au sommet du Puy-de-Dôme, d’où le regard aurait dû embrasser la diversité des lieux, le ciel semblait attendre quelque chose avant de remonter dans ses hauteurs. Qu’avait-on dit lors de ces Assises, semblait-il réclamer ? Suffisamment de quoi se réjouir pour que le ciel enfin s’ouvrît, et réveillât le centre de la France quelques jours après.

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© Corinne Chenet

Biodiversité sociale

Avec près de 650 participants, les Assises nationales de la Biodiversité ont une fois encore démontré leur utilité en réunissant dans un même lieu l’ensemble des acteurs qui, de près ou de loin, font la biodiversité. Sujet d’apparence naturaliste, à l’évidence scientifique, la biodiversité convoque en réalité l’ensemble des connaissances et oblige à mettre autour de la table l’ensemble des corps sociaux. On ne gère pas la nature uniquement avec des ornithologues et des chasseurs, pas plus qu’on ne fait de transition énergétique avec les seuls ingénieurs des Mines ou les promoteurs des champs d’éoliennes. On le fait avec celles et ceux qui la connaissent et en profitent. C’est-à-dire, à peu près, nous tous.

Dès lors qu’on admet que la biodiversité, c’est la nature et l’homme, elle devient une science sociale et donc aussi, politique. Une science qui va puiser tout autant à l’éthologie qu’à l’ethnologie, à la psychologie qu’à la phytosociologie pour une raison simple : la nature existe avant tout parce que nous la regardons, son importance à nos yeux dépend de ce que nous en tirons et de ce que nous y voyons. Parler de nature, c’est parler de nous-mêmes, de notre mode de vie, de notre société, de l’aménagement de nos territoires. En employant le mot biodiversité, nous nous obligeons à faire entrer le monde vivant dans nos débats pour nous interroger sur nous-mêmes. Faire de la biodiversité, c’est faire de la politique au quotidien, ce qu’ont démontré les deux grands débats de ces 6èmes Assises ainsi que les cessions d’ateliers et de conférences.

 

40 ans après, si déjà on appliquait la loi !

Le vote de la Loi sur la « reconquête » de la biodiversité, de la nature et des paysages - étrange mot, car il suppose que nous avons perdu le terrain sur la biodiversité, ou au contraire que celle-ci doit reprendre le territoire - avant le début des assises a marqué les esprits. Elle était dans ceux qui ont participé à la plénière d’ouverture autant que dans la tête des participants. Jean-Philippe Siblet, directeur du Service du Patrimoine Naturel au sein du Muséum national d’Histoire naturelle de Paris qui a introduit les débats, a tenu toutefois à rappeler que cette loi n’étant qu’une loi, elle ne vaudra que ce que l’on en fera, et que « si on appliquait les règlements et les lois existantes, on n’en serait pas là aujourd’hui ». Où cela ? Dans un désastre en plaine, où les oiseaux se font chaque année plus rares. Dans une possible sixième extinction, avec les conséquences que l’on suppose sur notre vie psychique et matérielle. « La loi de 1976 a été l’étape majeure, c’est elle que nous fêtons aujourd’hui, par ces assises et cette nouvelle loi ». Pas fan de cette dernière, Jean-Philippe Siblet, figure du monde naturaliste professionnel, rappelle les progrès faits depuis, et, à cette occasion, il met le doigt sur ce qui ne va pas, ce qui n’avance pas, ou pas assez vite. Un tantinet bougon et pessimiste, M. Siblet met le doigt là où ça fait mal.

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Scientisme ou béatitude

Il y a, à l’évidence un manque flagrant de volonté politique de prendre en compte la biodiversité, lié à un manque d’intérêt de l’ensemble des élus, et, il faut bien le dire, des citoyens. Nous-mêmes. La sensibilité des Français n’est pas excitée par l’observation de la nature, c’est le moins qu’on puisse dire. Ni par la curiosité scientifique : en dépit de notre paternité sur la victoire de la Raison sur la Croyance au Siècle des Lumières, la science ne fait pas partie, dans notre imaginaire collectif, de la culture. Notre élite est pourtant produite par quelques écoles d’ingénieurs, notre pays est l’une des très grandes puissances technologiques de la planète, les Français n’en ont pas moins des pudeurs avec la science. Parce qu’elle sélectionne, parce qu’elle est réputée compliquée, parce que, et c’est bien pire, elle est accusée des mauvaises choses que la société fait de ses découvertes.

Curieuse époque où la science est seule à même de donner un avantage aux vieux pays tels que le nôtre, face à la cavalcade des « émergents » ; où elle seule peut permettre de voir quelque chose dans l’extraordinaire complexité des problèmes d’environnement, dont l’érosion de la biodiversité, mais où elle est attaquée car reconnue responsable, justement des problèmes d’environnement. Alors un nombre croissant de citoyens se détourne d’elle, préférant les théories du complot, ou bien ils se réfugient dans une déification de la nature. La nature est par ceux et celles-là considérée sans l’homme, elle est bonne en soi, elle fixe les normes et dirige nos vies par des lois intangibles, il nous faut donc nous plier à Elle en attendant, sans doute, de disparaître.

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La Crise et la biodiversité

Cette figure inversée du scientisme, car aussi rigide et dogmatique que lui, anthropomorphique car elle oublie que les « lois de la nature » ne sont qu’une vue de notre esprit, est le reflet de la contestation du monde que celui-ci a fabriqué : le nôtre. Car le corollaire de la victoire de la Raison sur la Croyance, c’est la dissociation entre l’âme et le corps, entre nous et le reste du monde vivant, entre notre vie et les ressources que la planète nous offre. La crise de la biodiversité est celle, en vérité, d’une crise de notre rapport au monde : nous avons vécu hors sol, dans une bulle au sein de laquelle nous avons acquis un extraordinaire confort ; cette bulle a crevé, nous revoilà les pieds sur terre, obligés d’en revenir au bon sens. Certains en perdent la Raison, tandis que d’autres, la majorité, en gagnent l’esprit critique et la capacité à remettre en cause ce qui, à force d’être vécu, a fini par être considéré comme aussi naturel que l'air que nous respirons.

Aujourd’hui, nous prenons conscience que le monde n’est plus infini, que nous ne pouvons vivre sans ressources naturelles, que des milliards de personnes veulent en profiter autant que nous, qu’il nous faut donc abandonner l’idée de consommer sans nous soucier du reste de la planète. L’émotion palpable de la société à la révélation du mauvais traitement des animaux dans les abattoirs est en cela très révélatrice à la fois d’une immense naïveté, et d’un besoin que nous avons d’interroger notre statut d’humain à l’aune de ce que nous faisons subir aux animaux, à la nature. L’âme revient au corps, la Raison redécouvre un peu d’émotion et nous posons désormais un regard nouveau sur la nature. La biodiversité nous parle enfin, parce qu’elle nous parle… de nous. Si tant est qu’elle ne soit pas interprétée par des bonimenteurs et des idéologues.

 

Où sont les évaluations ?

L’autre raison avancée par Jean-François Siblet pour expliquer la lenteur des progrès - un rien exagérée - est la faiblesse de notre système de surveillance. C’est à la fois dû au manque de moyens alloués à la police de l’environnement qu’au manque de données, pis, à l’insuffisance du partage des données existantes. La loi sur la biodiversité corrige heureusement ce dernier point par son article 3 ter qui oblige « les maîtres d’ouvrage, publics ou privés, [à] contribuer à [l] inventaire national [de la biodiversité] par la saisie ou, à défaut, le versement des données brutes de biodiversité acquises à l’occasion des études d’impact des plans et programmes (…) et des projets d’aménagement  (…) ». Des données considérées désormais comme « publiques, gratuites, librement réutilisables  ». Qui permettront à tout un chacun de s’informer sur ce qui vole, rampe et marche devant ses fenêtres, et de vérifier a posteriori que les promesses de mesures compensatoires engagées par un aménageur ont réellement porté leurs fruits, ou que les lois et règlements ont été réellement efficaces. Or, cela tombe bien, la loi a inscrit le principe de « non-régression » dans ses textes…

« Oui, il y a un vrai manque de données en France, mais aussi de modélisation, et un déficit de protocoles », termine Jean-François Siblet. Rajoutons un besoin chronique de cartographies précises, alors même que les communes sont censées réaliser des atlas de biodiversité sur leurs territoires. Il faut partager, c’est-à-dire fédérer les sources, mutualiser les moyens, afin d’être à même d’exercer une veille réelle, pour ne pas dire une surveillance. Pourtant, des chercheurs, des associations et des bureaux d’études importants ont hurlé contre cet article de la loi, les uns avançant qu’une fois divulguées, les données pourraient empêcher l’écriture de publications scientifiques, les autres que les études d’impact qui génèrent ces données coûtent de l’argent et qu’en conséquence, donner les données, c’est ôter de la valeur à ce que l’on vend. En réalité, les râleurs ont peur de perdre un peu de pouvoir en abandonnant ce qui fait leur richesse : leurs dénombrements.

Bref, c’est une quasi-révolution que cette affaire-là, qui plus est dans un état fort, centralisé comme la France, moins ouvert que d’autres à la société civile, et qui s’évalue en conséquence lui-même. Juge et partie. Et encore, l’État s’évalue quand il en a envie, et sur les moyens mis en œuvre, rarement sur les résultats réels. Cela donne des évaluations mal faites, trop rares, et qui, de toutes les façons, ne servent pas à grand chose, vu qu’on n’en tient pas assez compte. Sans compter qu’il n’y a pas chez, nous, la tradition de séparation des pouvoirs des pays anglo-saxons.

 

Une agence qui se cherche encore

Mais l’Agence Française pour la Biodiversité est là, par la nouvelle loi ! Elle va tout changer, dit le gouvernement. Elle laisse toutefois M. Siblet dans l’expectative. Comme beaucoup de monde, l’AFB, ainsi qu’il faut la nommer, laisse perplexe. Car si elle est promise à chapeauter toutes les structures étatiques chargées de la biodiversité, tout le monde se demande si 1) elle en aura les moyens, 2) elle pourra assurer la police de l’environnement, 3) elle se substituera réellement aux agences existantes. En clair, sera-t-elle un « machin » de plus ou bien, comme chacun l’espère, une agence de moyens et de résultats ?

Chargé de sa constitution, Christophe Aubel, qui parle comme on marche sur la pointe des pieds, la voit comme une « agence de ressources, pas une agence pour tout faire, capable d’aider notamment les communes à réaliser leurs atlas de la biodiversité ». Mise en commun des compétences et mutualisation des budgets, le « cœur de réseau » que sera l’AFB pourra cofinancer des projets privés et publics, via ses agences régionales, et apporter une expertise technique et scientifique à la mise en œuvre des politiques publiques de l’eau et des milieux naturels. Concrètement, les trames vertes et bleues, la compensation écologique, la lutte contre la biopiraterie ou encore la formation des professionnels de la biodiversité font partie des missions de l’agence. Mais celles-ci « dépendront de chaque région, sans aucune obligation ». Car l’agence ne fera que par ses délégations. Le hic est là : dans la loi, rien n’oblige une région à se doter de son Agence régionale de la biodiversité (ARB), et chaque région pourra concevoir son éventuelle agence comme elle l’entend, dans sa forme juridique comme dans ses missions.

Le second hic est l’absence de certitude sur la qualité du financement de l’AFB. Deux cent vingt-six millions d’euros ont été budgétés, peu ou prou les budgets additionnés des agences remplacées, alors que quatre cent seraient nécessaires. La « force de frappe » vantée par Christophe Aubel semble encore un tigre de papier.

Calquée sur le modèle de l’Ademe (Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie), l’Agence regroupe l'Office national de l'eau et des milieux aquatiques (Onema), les Parcs nationaux de France, l'Agence des aires marines protégées et l'Atelier technique des espaces naturels (Aten). En tout, 1 200 agents, plus 50 que l’État s’est engagé à embaucher. Le gouvernement a fait également une rallonge de 60 millions d’euros via le programme des investissements d’avenir, pour soutenir les filières innovantes de génie écologique et de biomimétisme. Tout en ponctionnant 90 millions à l’Onema, dans le cadre de la loi de finances 2017. Comprenne qui pourra. Évolutive, l’AFB pourra accueillir d’autres agences, tels que la Fédération des Conservatoires botaniques nationaux qui a marqué son intérêt à entrer dans la danse.

« Je sais, l’ONCFS ne fait pas partie de l’AFB, c’est un reproche qu’on nous fait tout le temps. Mais ça viendra », tente de rassurer Christophe Aubel. Il faut l’espérer, car l’ONCFS est la première agence de l’État chargée de la biodiversité, par le contrôle qu’elle exerce sur la chasse et des études sur la faune sauvage. Or, dans la loi, l’AFB ne pourra exercer le rôle de police de l’environnement exercé par l’ONCFS, faute d’intégration de celle-ci en son sein. De l’avis général, cela empêche l’AFB d’avoir un réel rôle de police sans lequel elle ne sera qu’une coquille vide. Mais un rapport parlementaire conseille aujourd’hui de mutualiser les services de terrain des deux agences. À suivre… alors que, même en route depuis le 1er janvier 2017, l’agence semble toujours si floue.

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Une Loi qui avance

« L’AFB c’est intéressant si les financements suivent », s’inquiète Geneviève Gaillard, députée des Deux-Sèvres, qui fut rapporteur du projet de loi auprès du Parlement. Selon elle, la loi, « sa » loi, a marqué plusieurs avancées majeures : l’introduction des sols en tant que patrimoine de la Nation, la notion de paysages nocturnes intéressante pour préserver la biodiversité perturbée par l’éclairage urbain, la protection de chemins ruraux et des alignements d’arbres au bord des routes.

Le principe de non-régression est important, car il implique qu’un milieu naturel ne peut pas se retrouver in fine dans un pire état après qu’il a été aménagé. Ce principe découle de celui, déjà fameux, du éviter-réduire-compenser (ERC) : un aménagement doit d’abord éviter les destructions, s’il ne le peut il doit en réduire l’ampleur, et, dans le pire des cas, les compenser. Si rien n’est possible, le projet est, en théorie, refusé. Et si d’aventure il se fait quand même, le préjudice écologique est là pour ôter toute envie de détruire sans se préoccuper des conséquences : le juge a désormais le droit de mettre en œuvre ce qui lui semble utile pour établir le préjudice, et le meilleur moyen de le compenser. En s’appuyant sur les données naturalistes disponibles sans bourse délier… C’est malin. La loi, pour être clair, est opposable aux documents d’urbanisme en cas de manquements de ceux-ci.

« Ça a été difficile, on a subi des pressions de toutes parts, mais on y est arrivé, avec Jérôme Bignon, le sénateur qui a rapporté la loi pour le Sénat ». Des pressions qui viennent aussi des électeurs, nous apprend enfin Geneviève Gaillard, qui s’abîme à plusieurs reprises dans une mélopée triste et pesante contre les citoyens de Niort qui, ne l’ayant pas reconduit en ses fonctions de maire, auraient par là même dit « non » à la biodiversité qu’elle avait tant favorisé dans sa ville. Et qui, évidemment, connaît depuis son départ une grave crise.

 

Les Régions comme chefs de file

Dans un moment de lucidité, Geneviève Gaillard insiste sur le fait que la loi améliore l’organisation locale et territoriale de la biodiversité, qu’elle empêche, de fait les élus locaux d’ignorer l’importance de préserver la biodiversité. On voit mal cela dit comment les élus pourraient ne pas déjà être au courant. La biodiversité leur est serinée en permanence, au point que d’aucuns estiment qu’elle est devenue un département administratif. « On a bien compris qu’elle est tout ce qui nous entoure, mais elle nous embête, car on ne comprend rien à l’entrelacs de textes la concernant », entend-on souvent.

« Les régions ont la responsabilité de la biodiversité, d’organiser les paysages depuis la loi MAPTAM (Loi de modernisation de l'action publique territoriale et d'affirmation des métropoles) », leur répond Benoît Faucheux, Président de la commission développement durable de l’Assemblée des Régions de France (ARF), et vice-président de la Région Centre-Val-de-Loire. Pas sûr que cela rassure les maires qui se sentent isolés. « Les ARB seront les chefs de file de la biodiversité, car vers elles convergeront les financements aujourd’hui épars ». Les financements sont mal articulés les uns avec les autres, nous dit M. Faucheux, sauf par les Agences de l’eau qui, de fait, nourrissent une bonne partie de la politique actuelle de la biodiversité. Qu’en sera-t-il quand l’AFB sera créée ? Sera-t-elle une sorte d’agence de l’eau de la biodiversité ? En plus d’être déjà l’Ademe du secteur ! ? Christophe Aubel n’aide pas à y voir clair. L’AFB est décidément bien floue.

« En attendant, le Sraddet (Schéma régional d'aménagement, de développement durable et d'égalité du territoire), qui donne la responsabilité de l’aménagement du territoire aux régions, sera un outil majeur, car il s’imposera aux documents d’urbanisme lors de leur renouvellement ». Une couche réglementaire de plus, comme s’en étouffent nombre d’élus locaux ? « Non, car le Sraddet a pour mission d’animer le processus stratégique du développement durable. Y compris les transports. En intégrant le SRCE (Schéma régional de cohérence écologique) et le SRCAE (Schéma régional climat-air-énergie), c’est l’assurance que l’environnement sera géré de façon transversale et donc, que la biodiversité sera partout ». Pour M. Faucheux, la Région est plus que jamais l’interface idéale, obligatoire, entre les directives européennes qu’il espère fortes, et des intercommunalités qui le seraient tout autant. Une interface encore théorique, cela dit.

 

Les Départements pour la biodiversité de proximité

On ne remarque pas l’État dans ce schéma idéal. Ni le département, alors qu’il est « fondamental dans la préservation de la biodiversité », assène avec force Bernard Sauvade, vice-président du Conseil départemental du Puy-de-Dôme chargé de l’environnement. Comment ? « Parce que c’est nous qui gérons les Espaces naturels sensibles, les ENS, via la taxe d’aménagement perçue sur les permis de construire ». Cette compétence est une façon de rapprocher la biodiversité du citoyen, à la lui faire comprendre, car elle contribue à animer les territoires en y créant des espaces ouverts à tous, préservés pour montrer et expliquer la nature telle qu’elle est. « Nous avons pour cela une compétence foncière, qui nous permet de préempter, ou d’aider les communes à préempter afin d’acquérir des terrains aptes à devenir des espaces naturels sensibles ». Or, cette compétence a bien failli être récupérée par les régions. « Lors des discussions sur la loi NOTRe (Nouvelle Organisation Territoriale de la République) et la loi sur la biodiversité, les régions, en manque d’argent, ont essayé de nous prendre la taxe d’aménagement ». Il faut dire que les régions se sont vues attribuer par l’État une compétence biodiversité, que l’État ne leur a pas donné les moyens de financer. Or, les départements ont de l’argent, avec la taxe. Plus de 150 millions d’euros ! Dont trois pour le département du Puy-de-Dôme. M. Faucheux acquiesce.

« Cette taxe est une forme de compensation : je fais construire une maison, je verse une taxe qui permettra de compenser la surface perdue », résume joliment Bernard Sauvade. 200 000 hectares en tout, pour toute la France, répartis en 4 000 sites, et 1,2 million supplémentaire situé en zones de préemption. Une partie de la taxe part directement vers les ENS, une autre finance les CAUE Conseil en architecture, urbanisme et environnement

de la Mayenne, une autre encore peut aider par exemple à l’entretien des sentiers de randonnée. « On n’a pas la maîtrise d’œuvre de tous nos ENS. Dans la plupart des cas, ce sont les communes, que nous aidons financièrement, tandis que les gestionnaires sont des prestataires de services, souvent associatifs ». Précisions : l’aide est avant tout humaine, car la complexité administrative laisse démuni nombre d’élus locaux. « Pour aider une commune du Puy-de-Dôme à s’y retrouver quand une préemption est à réaliser pour préserver une zone naturelle, un technicien de la Région, venu de Lyon, est moins utile qu’un technicien de Clermont-Ferrand. Ou que moi, qui me déplace sur le terrain ». Les ENS, c’est la biodiversité de proximité, compréhensible, quotidienne, à laquelle les élus semblent tenir beaucoup, dans une reconfiguration territoriale qui les noie dans des régions trop vastes, dans un État de plus en plus lointain.

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Compenser, c’est du foncier

« Les collectivités peuvent avoir intérêt à créer des sites naturels de compensation pour servir de stocks avant d’aménager dans le futur », confirme Laurent Piermont, Président de la CDC Biodiversité. Voilà renforcé l’intérêt de la taxe finançant les Espaces naturels sensibles. La loi sur la biodiversité a inscrit le rôle des opérateurs de compensation, comme la CDC, précurseur en la matière. « Bien que la base scientifique de la compensation soit peu solide - on ne pourra jamais compenser la perte d’un arbre en reconstituant les services qu’il rendait - on peut établir des équivalences écologiques ». Si un aménageur détruit 1 ha de steppe favorable à l’œdicnème criard, il est stupide d’imaginer recréer à l’identique un autre hectare, que l’oiseau ne viendra peut-être même pas fréquenter, mais plutôt d’investir durant cinquante ans sur le maintien d’un hectare de prairie sèche semblable dans ses fonctions écologiques. Les maîtres d'ouvrage peuvent concrètement compenser de trois façons : directement, par contrat avec un opérateur tel que la CDC, ou encore par l'acquisition « d'unités de compensation » auprès de « sites naturels de compensation ». Le tout sous le regard du Conseil national de la protection de la nature (CNPN) « On est des opérateurs sur le long terme, c’est bien cela qu’il faut comprendre : le maître d’œuvre d’un projet d’aménagement qui sait que la loi l’oblige à compenser essaiera de réduire son impact, et passera par nous pour ce faire ». Les expérimentations conduites dans la plaine de la Crau depuis 2008 n’ont pour l’instant pas déchaîné les passions, si ce n’est d’engager la CDC dans un programme baptisé Nature 2050 visant à vulgariser son rôle, pour mieux l’amplifier. Six projets de compensation écologique en font déjà partie. Ils démontrent que cohabiter avec la vie sauvage implique, concrètement, de créer ou de maintenir des infrastructures écologiques. Autrement dit, il faut du foncier.

 

L’impossibilité d’être maire

C’est là où le bât blesse. Le foncier est rare, le foncier est demandé, le foncier est privé, le foncier est cher. Dans un document d’urbanisme, s’empêcher de classer des zones naturelles en zones à bâtir est une entreprise courageuse pour des élus en quête de développement. « Surtout chez moi, en Guadeloupe », constate, dépité, Ferdy Louisy, Maire de Goyave et président du Parc national de Guadeloupe, également vice-président des Éco Maires, association qui coorganise les Assises. « Sur ma commune, la population a doublé en quinze ans ! ». Ferdy Louisy, figure locale et nationale en la matière, en est sûr, préserver la biodiversité, pour un élu local, ce n’est pas le meilleur argument pour se faire réélire. Surtout dans les départements ultramarins qui accueillent l’essentiel de la biodiversité française. Plan risques naturels, loi Littoral, plan de replantation de coraux, plan de protection des mangroves, gestion de la chlordécone (qui empêche le maraîchage sur les terres contaminées)… « Tous ces plans interdisent de construire, alors on cherche à le faire sur les terres agricoles, mais c’est interdit aussi, car l’espace est limité et les terres sont contaminées, même si elles appartiennent déjà par héritage à mes administrés qui, du coup, interdits de se bâtir une maison, sont obligés de payer un loyer en ville. Ils ne comprennent pas ». Et à entendre M. Louisy, symbole des contradictions qui placent les élus locaux en pleine schizophrénie, l’État n’aide pas. Il fait des rappels à l’ordre, mais n’accompagne pas les maires qui tentent de rester dans les clous de la réglementation et aimeraient continuer à développer leurs communes sans entraver la biodiversité. « On n’a même pas les moyens de communiquer convenablement sur ces questions-là : ici, il nous faut du papier, des plaquettes, pas des sites Internet ! » On comprend bien que pour tous les élus qui n’ont pas les convictions ni l’énergie de M. Louisy, la biodiversité est effectivement un département administratif de plus dans lequel ils se perdent et contre lequel bien fort ils s’opposent. Le manque de moyens et le sentiment d’abandon usent les patiences et les meilleures bienveillances. Sans accompagnement au moins pédagogique, la biodiversité est dans notre pays d’aménageurs rangée parmi les empêcheurs de construire tranquillement, et ressortie juste à l’occasion de la plantation d’un arbre au centre d’un rond-point.

 

L’Observatoire de Clermont

Souvent rencontrée, la schizophrénie d’élus qui veulent faire mais sont sûrs de mal faire, faute de compréhension claire des réglementations, semble ne pas affecter l’agglomération de Clermont-Ferrand. En effet : « L’EPCI [établissement public de coopération intercommunale] qu’est Clermont Communauté a récupéré la compétence des permis de construire. On les instruit, même si les maires conservent un droit de regard et que, in fine, c’est eux qui signeront » se réjouit Nicolas Bonnet, adjoint au maire plein d’énergie souriante de Clermont-Ferrand en charge de l’écologie urbaine, du développement durable, de l’eau et de l’assainissement et conseiller communautaire à Clermont Communauté. Un objectif de cohérence que vient renforcer la création d’un Observatoire communautaire de la biodiversité, dont Clermont Communauté espère tirer un document stratégique. « Tout cela s’insère dans un plan biodiversité qui a trois objectifs : évaluer l'état de la biodiversité locale et suivre son évolution, porter à la connaissance des décideurs locaux et des concitoyens les enjeux liés, et œuvrer en faveur d’une prise en compte des enjeux environnementaux dans les choix d'aménagement de l’agglomération ». L’urbain est un morceau de la biodiversité, nous dit Nicolas Bonnet. Il n'a pas tort.

Alors, Clermont laisse pousser les mauvaises herbes (les « sauvages de la rue »), engage tous les jardiniers amateurs à cultiver sans pesticides, entre voisins, et ne pulvérise plus ses cimetières. La biodiversité est pour l’agglo une façon d’atténuer les effets du changement climatique en réduisant l’effet « Îlot de chaleur urbain », encore faut-il le faire comprendre. « Rendre visible et compréhensible notre action, c’est cela le plus difficile. Sinon, il nous sera impossible de créer demain des réserves foncières pour un maraîchage de proximité, et de rendre obligatoire et opposable aux documents d’urbanisme les corridors écologiques ». L’urbain est un moteur de la préservation de la biodiversité, si tant est qu’un élu incarne cette évidence et que son action serve d’exemple. Une autre évidence dont nombre de participants ont déploré… l’absence.

 

La nature, l’identité d’un territoire

Dans un pays comme le nôtre qui a tant le culte du pouvoir, le portage par une forte personnalité est indispensable à engager des actions fortes. Mais ça ne suffit pas : sans bonne vulgarisation, pour ne pas dire communication, il n’y a pas de soutien de la population. C’est l’objet de la plénière de clôture. Et la meilleure façon de parler de biodiversité à la population, c’est finalement de ne pas en parler en y amenant les gens par la culture populaire.

« Je n’en parle pas, car je parle mémoire ». Estelle Cournez est directrice du Conservatoire des espaces naturels de l’Allier. Pour expliquer aux gens qu’elle rencontre l’intérêt qu’il y a à préserver les écosystèmes de la rivière, elle leur cause « d’histoire locale, car c’est ici plus prioritaire que la nature. Or, en regardant précisément la toponymie, je me suis rendu compte qu’il y avait en certains lieux d’anciens ports, aujourd’hui oubliés, qui ont disparu sous les mouvements naturels de la rivière Allier ». L’engouement de la population pour ces vestiges l’a conduite tout doucement vers le fonctionnement de la rivière, de ses rives, de la nappe alluviale et in fine de la biodiversité qui influe et est influencée par le cycle fluviatile. « Les gens avaient en fait oublié jusqu’à la batellerie qui était pourtant commune, comme partout, avant l’arrivée du Chemin de fer dans les années 1870 ! ». Une autre façon de parler de la rivière et sa nature à des concitoyens qui, parce qu’ils sont Français, vivent dans une société judéo-chrétienne où la nature n’est pas au centre des préoccupations, et qui est en plus largement artificialisée ou au contraire tellement présente que plus personne n’y fait attention. « À l’inverse, chez certains écologistes, on entend qu’il ne faut rien gérer, car la rivière se suffit à elle-même, en bougeant, en débordant ou se rétractant elle crée des milieux. Or, rien n’est plus faux », car de tout temps, ce sont les hommes qui, notamment par leurs activités pastorales, ont permis de créer ou de maintenir certains milieux. C’est bien cela, la biodiversité : la nature, et l’homme.

Marion Thiba est dans une approche semblable. Directrice culture au Parc naturel régional de la Narbonnaise, ex-journaliste à France Culture, elle n’a aucune formation scientifique ni une quelconque culture naturaliste. Entre Perpignan et Béziers, dans ce territoire qui va, au Sud, du Grau de Leucate au Grau de Vendres, au Nord, elle « travaille sur le patrimoine immatériel : territoire réel, territoire imaginaire, territoire rêvé. Un territoire existe en effet avant tout de par son appropriation, laquelle est culturelle. Or, parmi les pratiques culturelles locales, nombre sont liées à un rapport avec la nature, comme la chasse ou le sel ». De la mer à la terre, ici, l’on passe du lido, ce cordon de sable qui protège le littoral, aux montagnes des Corbières en passant par les étangs saumâtres. Entre sec et humide, canaux agricoles et lagunes, plaines et vignobles, littoral urbanisé et massif protégé de la Clape, le PNR est à l’évidence le produit du dialogue entre l’homme et la nature. Rappeler aux contemplateurs des œuvres d’art que celles-ci sont inspirées par celle-ci, qui est toujours là, au cas où ils voudraient comparer le chef-d’œuvre et la réalité, est une autre façon de montrer la biodiversité en filigrane. « Il faut réinventer l’identité d’un territoire, surtout en ce moment. Qu’est-ce que l’enracinement ? Qu’est-ce qui fait qu’on migre, qu’on se déplace, qu’on se fixe ? La beauté d’un lieu, d’un paysage, donc de la nature organisée par les activités humaines, fait partie de la question ».

 

La mer, la Grande Oubliée

« En musée, c’est différent. Notre public ne vient pas là pour un discours moralisateur, mais pour voir du beau, et comme on leur montre des choses belles, on peut ensuite leur dire que ces choses belles peuvent disparaître. » Une vraie fausse stratégie pérenne au sein de l’aquarium tropical de la Porte Dorée, à Paris, décrite par son directeur, Dominique Duché. « On est des facilitateurs de savoir, des ingénieurs culturels ». Attraper les gens par des anecdotes, écrites sur des cartels pas trop longs, bien éclairés. « Ce n’est pas la technologie qui attire, car les gens zappent. C’est le contenu ». Ce n’est pas Porte Dorée qu’on trouve des interactifs, ni des écrans d’immersion 3D. Juste des poissons, de l’eau, et un peu de texte. Et des publics très différents, qui vont du vieux visiteur, venu maintes fois dans ce lieu patrimonial, dans l’imaginaire familial des Parisiens et des proches banlieusards, qui a pris conscience que l’on a trop tiré sur la corde, jusqu’aux jeunes actifs en famille qui s’en fichent un peu en passant par les ados et les pré-ados qui, étonnamment, ont souvent une connaissance très poussée. « Mais pour tous, il faut des requins, des hippocampes et des poissons-clowns ! » Ce qui ne suffit pas de toutes les façons pour vulgariser la mer, parent pauvre de l’écologie, c’est dire. La mer et ses ressources, ignorées lors de la COP21, en France qui, il est vrai a toujours du mal à comprendre qu’elle est la première façade maritime de l’Europe et la seconde surface maritime du monde, grâce à ses territoires ultramarins… « Le problème c’est aussi que la mer n’est pas incarnée, depuis la mort de Cousteau. Personne n’en parle, alors tout le monde en parle sans la connaître, et, avec elle comme la biodiversité, on verse dans le catastrophisme ». Celui des pseudo-experts et des ONG qui savent quoi dire aux médias pour exister en quelques dizaines de secondes.

 

Changer la philosophie du monde de l’entreprise ?

Dans le monde de l’entreprise, l’affaire est presque entendue. Pour celles qui utilisent des molécules issues du vivant, la nature est au moins reconnue comme une matière première, à surveiller de près. Pour les autres… « Comment leur faire comprendre le sujet ? Quel en est l’enjeu, pour elles, dans leur stratégie ? Quelle est la valeur de la biodiversité ». Pour montrer cela, Sylvain Boucherand, fondateur et président du bureau d’études B & L Évolution, se sert d’indicateurs, aussi variés que l’attractivité touristique d’un paysage pour les collectivités, la bio-inspiration possible pour une start-up, le questionnement de la gouvernance que l’on peut tirer pour une grande entreprise en observant les relations sociales au sein d’un écosystème. « Dans la nature, il y a plus souvent du mutualisme, parfois de l’altruisme, que de la compétition violente. C’est très perturbant pour notre système philosophique basé sur l’individu ». Voir et comprendre la nature est doublement dérangeant en effet, car cela nous relie à elle, nous qui pensons encore en être définitivement séparé par notre mode de vie, et cela remet en cause le darwinisme social, la loi du plus fort, le management par l’effroi qui est dans notre culture collective depuis que des économistes ont prétendu contempler leur idéologie en regardant, la mine réjouie, la course du lion derrière l’antilope. « Voilà pourquoi je préfère ne pas employer de signal-prix, car même si cela parle à tout le monde, ça résume le vivant à une valeur fictive qui ne dit rien de la valeur intrinsèque ». La biodiversité est en réalité un cheval de Troie pour modifier le système de l’intérieur. Le ver est dans le fruit, et il est bien vivant. Mais il va grossir lentement.

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De la difficulté d’un mot

Comment vulgariser la biodiversité ? Comment en parler sans tomber dans les classiques travers du discours scientifique incompréhensible par tout un chacun, ni les facilités du catastrophisme médiatique ou la cucuterie rousseauiste ? Comment isoler la biodiversité de l’écheveau administratif dans lequel le génie bureaucratique l’a emberlificotée ? Peut-être en n’employant plus le mot ?

Biodiversité, c’est une carapace technique pour rendre le mot nature acceptable par notre société technicienne qui n’aime pas ce qui fait vieux. Or, dans une civilisation urbaine, la nature fait ancien, comme les paysans, elle se résume au désert entre les villes où il n’y a pas de béton. Biodiversité est un mot qui convient bien à une civilisation déréalisée, un concept qui rassure car tout le monde peut en faire ce qu’il veut. Faites l’expérience : demandez autour de vous ce qu’est la biodiversité, et vous n’aurez pas deux réponses identiques. Chacun y voit ce qu’il veut, rarement grand-chose. Si ce n’est un ennui léger ressenti à l’évocation d’un mot-valise qui a tout l’air d’un totem tant il est devenu omniprésent. Alors disons que la biodiversité, c’est la nature, et que la nature c’est l’ensemble des formes de vie, dont l’homme, et des relations qu’elles ont entre elles, dont les plus déterminantes, celles que l’homme a établies avec elles.

La nature est un vaste écosystème qui dépend de nous, et dont nous dépendons, car cela fait environ 12 000 ans que nous le modifions. La nature sauvage est donc une vue de l’esprit, car les écosystèmes d’aujourd’hui sont pour la plupart des agrosystèmes, qui n’existent que parce que l’homme l’a voulu, ou laissé faire. Ériger la nature en norme de toute chose, qui fait le bien si on sait se soumettre à ses lois, c’est donc à la fois oublier sa coévolution avec son espèce dominante, la nôtre, et la transformer en une nouvelle divinité qui n’a rien à envier aux existantes et ne remet pas en cause le scientisme que cette approche philosophique prétend abolir : la nature n’a de lois que parce que nous la résumons à des paramètres qui nous permettent de l’étudier. Il n’y a pas plus de dogmes naturels que de tables de la loi, sauf pour les croyants. Pourtant, certains aimeraient la préserver en y empêchant toute perturbation, c’est-à-dire en en chassant l’homme. Niant ainsi les aléas de la vie, ils développent une théorie infantilisante qui place l’homme en coupable, dont la rédemption viendra par le retour à une vie saine, saine parce que calée sur les cycles des autres espèces. Cette infériorisation de l’homme, on la retrouve dans les discours convenus sur la biodiversité qui donnent l’impression que la nature vaut plus que nous, et que la nécessité de la préserver l’emporte sur le chômage ou la crise culturelle que vit la majorité de la population. Succès assuré ! Succès total avec la démarche de résumer la nature à des chiffres, définissant une empreinte écologique. Car si l’on nous affirme que nous avons bouffé notre planète dès le 8 août au matin, avant de partir en vacances, pourquoi faire des efforts, vu qu’il est déjà trop tard ? !

Alors, disons que la nature est le dialogue constant entre nous, le ciel, l’eau, le sol, le soleil, la mer et les espèces vivantes. Un dialogue entretenu depuis le début par les agriculteurs qui ont forgé nos races domestiques, nos variétés culturales et nos paysages. Un dialogue muet, celui des paludiers qui transforment le soleil en sel. Un dialogue subtil, celui des viticulteurs dont les AOC sont autant de dialectes complexes. Un dialogue que l’on partage dans l’assiette, finalement. Un dialogue que savent les maires qui se rendent compte, enfin, qu’en faisant attention aux sols, écosystèmes à part entière, ils se prémunissent contre les inondations. La biodiversité, c’est la vie, et la vie, ce sont des liens. C’est un socialisme, au sens propre du terme. C’est de la politique, du quotidien.

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Des choses qui avancent et ne reculeront pas, comme l’eau

Le quotidien de l’eau, par exemple.

À la faveur d’inondations, des maires s’interrogent sur leurs responsabilités. Non, les colères du temps n’expliquent pas toujours que des trombes d’eau fassent sauter les bouches d’égout et déborder les rivières. La catastrophe de la Faute-sur-Mer avait marqué un début de prise de conscience, celle de la vulnérabilité : si l’eau a tué, c’est que s’étaient trouvés sous son onde des gens qui n’auraient jamais dû être là, et pourquoi étaient-ils là ? Parce qu’ils l’avaient demandé à des élus en dépit du bon sens, de la mémoire du risque, des lois et règlements. Depuis, cette idée de vulnérabilité fait son chemin. Quand l’eau grossit, peut-être n’en sommes-nous pas la raison, mais sans doute avons-nous quelque chose à dire sur la vitesse avec laquelle elle dévale jusqu’à nous. Des élus, donc, au sein de leurs comités de bassin et de leurs commissions locales de l’eau, veulent maintenant savoir ce qui, dans son trajet, fait que la goutte de pluie n’est pas absorbée par le sol et la zone humide. Aurions-nous par hasard laissé bâtir un lotissement, une rocade, un hypermarché, là où il y avait une prairie ? Avons-nous par erreur laissé drainer une zone humide pour faire du maïs ? Ce faisant, les élus prennent conscience de l’importance du sol riche en tant qu’écosystème régulateur de l’eau, et celle des haies, des cultures selon les courbes de niveau et des ripisylves pour freiner l’eau qui descend ou celle qui monte.

Voilà comment la biodiversité leur apparaît par le biais des services qu’elle nous offre : des arbres, des vers de terre, des tourbières, ce n’est pas que des plantes et des batraciens, c’est une complexité sans laquelle nous pouvons nous trouver fort démunis face aux aléas quand ils adviennent. Une évidence pour le monde des assureurs qui mesure désormais fort bien ce qu’il pourrait leur en coûter en cas d’aménagement peu raisonnable. Et qui demain présentera la facture potentielle de projets risqués en grossissant les franchises de façon à ce que les décideurs prennent leurs responsabilités en connaissance de cause. À l’est du Cotentin, des digues maritimes ne sont plus assurées, faute d’entretien suffisant garantissant des maisons bâties en zones inondables.

En Normandie comme en Bretagne, le lien entre eau, sols et donc, biodiversité, est officiel. Les élus, qui décident, n’ont pas honte. Et voilà comment la « nature » n’est plus un objet de contemplation, mais un outil et un objectif d’aménagement du territoire, discuté transversalement.

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Des trames de discussion

Cela, on s’en rend compte lorsqu’on participe aux discussions obligatoires sur les corridors écologiques, les fameuses trames vertes et bleues. Réunir autour d’une table des usagers des territoires qui d’ordinaire ne se fréquentent pas, c’est un peu comme regarder depuis le ciel un paysage de collines, chacune hérissée de son château fort. Et pourtant, souvent, ça marche. Parce que dès lors que les débats sont correctement menés, c’est-à-dire quand au moins les rapports de force et les affects ont été bien identifiés et circonscrits, on se retrouve avec des gens qui partagent in fine la même chose : une commune identité territoriale, enracinée dans des paysages construits par leurs ancêtres avec la nature. Une révélation pour certains, par le biais de la biodiversité, donc. En posant une carte sur la table pour demander à tous de dessiner à gros traits les futurs corridors écologiques, on convoque la mémoire, on se rappelle ce qu’était le pays dans le passé, ce qu’il est aujourd’hui, et surtout que d’une façon ou d’une autre, on y est tous attachés. Le patrimoine commun est un intime mélange de culture et de nature, voilà ce qu’on découvre quand on cause corridors. Une appropriation plus sensible que celle permise par le calcul d’un bilan carbone, qui réduit un territoire à des stocks et des flux, aussi peu parlants et aussi réducteurs qu’un compte d’exploitation.

 

En quelle langue se parle la biodiversité ?

L’on découvre également que l’on ne parle pas le même langage. C’est un problème récurrent, en France et ailleurs : ce n’est pas parce qu’on demande lors d’un atelier intitulé « comment connecter des marais salants à une trame verte et bleue », que tout le monde sait de quoi on parle, tant s’en faut ! Un chasseur, un paludier, un écologiste, un écologue, un ingénieur d’Enedis (ex-ERDF), un chargé de mission de la DREAL, un pêcheur, un maire, un gestionnaire de zone logistique, un propriétaire d’hôtel et un hydrologiste, chacun a sa vision des choses. Laquelle est nourrie à la fois par la culture personnelle, et celle de la structure que l’on représente qui oblige à une certaine loyauté. Qu’est-ce qu’un marais salant, après tout ? Quelle est votre définition de la trame verte ? De la bleue ! ? Et après tout, une bonne connexion, qu’est-ce que c’est ? Tant qu’il n’y a pas de définition communément acceptée des mots qui seront discutés, aucun débat objectif n’est possible, car autrement chacun y va de son appréhension des choses, c’est-à-dire de sa vision, fermée, clivante, du sujet.

En particulier à propos de la biodiversité qui est affligée d’une inculture massive, ce qui laisse le terrain libre à toute notre part émotive et facilite les choses pour les professionnels de la communication. Laquelle apparaît clairement lorsqu’on repose la question posée : « comment connecter des marais salants à une trame verte et bleue ? ». Répondre en accusant telle administration de tout bloquer, que les paludiers n’ont pas à se préoccuper de cela ou bien que les marais salants devraient être considérés comme des réserves d’oiseaux ne fait pas avancer le débat, car cela permet juste de parler de soi. Le débat en est figé entre féodalités, et rien n’avance, ce qui est souvent le but recherché de tous les lobbies. Mais la réussite de bien des TVB (trame verte et bleue) et SRCE (Schéma régional de cohérence écologique) démontre que l’on peut arriver, même en France, à des compromis de qualité qui ne sont pas des compromissions.

Cela éveille des idées, car la réussite est liée à une bonne formation préalable, réclamée par maints acteurs des territoires. Les élus membres des comités de bassin et autres commissions locales de l’eau la demandent, afin d’être certains de parler le même langage que les professionnels de l’irrigation ou de l’épuration qui maîtrisent mieux qu’eux la technique et l’entregent d'un sujet, l'eau, devenu d'une effroyable complexité. En vérité, parler de biodiversité remet en cause l’exercice même de la démocratie dite « participative » : à quoi cela sert de consulter des citoyens si on ne les a pas au préalable formés à minima sur les tenants et les aboutissants du sujet qui sera soumis à leur intelligence ?

 

La biodiversité est dans l’assiette

Une bonne formation qui devrait se faire à du terrain.

Voulez-vous rendre palpable l’intérêt des marais bretons ? Celui d’un circuit court ? D’une race rustique ? De tout à la fois ? Allez voir les paysans nouveaux qui se portent bien entre Notre-Dame-de-Monts et Bouin, au nord de l’île de Noirmoutier. Là-bas les marais côtiers ont des airs d’Estremadure : dans les herbes, les troupeaux de vaches sont chacun gardé par leur taureau. La seule différence avec l’Espagne est le calme des animaux. Ce sont des maraîchines, car c’est une race rustique, adaptée aux marais, qui ne mange que de l’herbe sur pied et puis du foin, qui vêle sans avoir besoin de vétérinaire et se passe d’antibiotiques. En plus, sa viande se vend bien dans les boucheries du coin. Les bouses sont exportées sur des champs de céréales qui donnent çà et là des bières brassées localement. Voilà une sorte d’idéal qu’ont découvert d’anciens pêcheurs et d’ex-cadres de grandes associations de protection de la nature. Nouveaux agriculteurs, ils sont venus à la terre par envie de faire autre chose ou pour mettre en pratique ce qui sortait avant de leur moulin à prières écologistes. Quelle que soit leur motivation, ils entretiennent de fait un milieu naturel qui est la seule protection du littoral contre les coups de mer. La biodiversité sauvage entretenue par la biodiversité domestiquée, par des paysans qui, de fait, année après année, installations après installations, ont établi une sorte de réserve naturelle qui est en plus à l’origine d’un circuit court.

Car on l’oublie souvent, la meilleure façon de parler de biodiversité, d’en faire comprendre l’absolue nécessité, c’est encore de la manger. Enfin… de saisir que ce que l’on mange vient de ce que l’on voit : un paysage. Que ce que l’on achète est un message envoyé à ceux et celles qui produisent. En achetant un tournedos de maraîchine, en buvant une bière du marais, on entretient un milieu fragile, une race rustique et les revenus d’agriculteurs audacieux.

En favorisant dans les appels d’offres des cantines scolaires une agriculture de proximité qui s’éloigne du tout pesticide-engrais-labours, et se rapproche du sol, de l’eau et des arbres, on lui permet d’émerger un peu mieux. Manger, c’est voter, les deux derniers candidats à la Primaire de la Droite ne s’y sont pas trompés, qui proposaient dans leurs programmes des quotas de bio dans les cantines ou la transformation des tickets restaurants en tickets circuits courts. Les politiques n’ont souvent de conviction que celle d’être dans le sens du vent dominant. Lequel a tout récemment poussé jusqu’au Parlement un amendement qui avait été rejeté par le Sénat : celui de la députée de Dordogne Brigitte Allain, déposé dans le cadre du projet de loi Égalité et Citoyenneté, qui impose à tous les restaurants collectifs de proposer 40 % de produits dits "durables" (de saison, de qualité, issus de circuits courts) dont 20 % de produits bio. Des produits issus d’itinéraires de culture et d’élevage connus en général pour ne pas trop abîmer sols, eau et paysages agricoles. Des fruits, des légumes et de la viande qui, parce qu’ils sont affichés comme locaux, remettent miraculeusement les pieds du consommateur sur terre : en mangeant ce qui n’est pas loin, un lien naît entre l’assiette et le pré, et l’on se sent un peu responsable de ce qui s’y passe, comme si l’on faisait partie désormais du paysage qu’auparavant on se contentait de regarder.

Allons plus loin : quand fera-t-on à nouveau des cours de cuisine à l’école et au collège ? À partir de ces mêmes produits locaux, correctement conduits ? Pourquoi l’école ne fait pas plus souvent de visites de fermes, de marchés, de criées ? Parler de biodiversité, c’est évoquer notre responsabilité vis-à-vis de la beauté que nous avons façonnée, laquelle a la couleur de l’étalage, l’odeur du fumier et le goût de ce que l’on prépare. L’époque est au retour au réel, alors reconnectons-nous par nos sens.

 

Une histoire de bon sens

Mangeons, donc, puis marchons, pour digérer. Faire défiler le paysage au rythme de ses pas, c’est retrouver ses yeux, ses oreilles, sa peau et son nez. C’est respirer le paysage et le sentir dans ses cuisses. Si en plus on a dans le ventre des mets qu’il a produits, on en digère les principes actifs. On ressent alors notre responsabilité de consommateur dans la fin de l’érosion de la biodiversité. Dans une société de marché, le client est roi, alors exerçons notre pouvoir. Mais dans une société de droit, le marché est encadré par des règles, édictées par des élus. L’électeur-consommateur ne peut tout, l’élu doit lui montrer l’exemple en incarnant l’air du temps, au sein de collectivités à qui l’État, enfin confère de réelles compétences, financées, dans toutes les matières de l’aménagement du territoire. Dont la biodiversité. Par les sols, dont tout vient. Dans les programmes des deux derniers candidats à la Primaire, on trouve la réduction de l’artificialisation et la priorité de l’agriculture sur l’usage des sols. On déniche aussi une remise en état des rivières ou une priorité nationale donnée à la préservation des zones humides. On a aussi une dualité agricole, entre un monde voué à la productivité et un autre, paysan, familial, dévolu aux circuits courts. Un entre-deux révélateur d’une société qui se verdit lentement.

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