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Le Club de Mediapart mar. 30 août 2016 30/8/2016 Édition de la mi-journée

Inondations : une fois encore l’eau a enfoncé des portes ouvertes

Ça y est, c’est une nouvelle inondation jamais vue ! Il en faut une par an, avec ses arbres empilés dans les rues, ses pompiers pateaugant dans la boue, ses retraités poussant la raclette, ses édiles ressortant la mine convaincue, ses victimes noyées dans leurs parkings, parce qu'elles voulurent sauver leurs voitures, en plein déluge.

Ça y est, c’est une nouvelle inondation jamais vue ! Il en faut une par an, avec ses arbres empilés dans les rues, ses pompiers pateaugant dans la boue, ses retraités poussant la raclette, ses édiles ressortant la mine convaincue, ses victimes noyées dans leurs parkings, parce qu'elles voulurent sauver leurs voitures, en plein déluge.

Un nouveau Déluge, avec Météo France condamnée au bûcher comme avant l’on brûlait une sorcière. Avec le réchauffement climatique en guise de Providence. Comme lors des inondations de l’Argens il y a exactement un an. Toujours pareil. Alors, répétons.

 

 L’eau, comme toujours

 L’eau déborde quand elle est grosse, certes, mais surtout quand elle est corsetée, empêchée, facilitée.

Parce que rien ne freine la goutte qui glisse sur le macadam, le gazon trop ras, la terre trop tassée, l’eau de pluie dévale à toute vitesse, arrachant du limon ; elle rejoint la rivière qui vite n’en peut plus et fait ce qu’elle peut pour évacuer ce trop-plein ; elle cherche à s’épandre selon la topographie des lieux, pour qu’elle soit écrêtée par les sols ; mais les sols n’existent plus car des maisons, des routes les ont recouverts ; alors elle reste grosse, et grossit encore car elle ne peut ralentir entre ses rives bétonnées ; la boue qui la brunit finit par créer ici un bouchon, et là, un barrage avec les arbres et les branches tombées durant le printemps et que personne n’a pensé à ôter de son sillage, faute d’argent ; elle est maintenant obèse, le barrage réduit en morceaux accroît sa rage, elle est énorme, presque solide, elle est une onde amplifiée qui retrouve enfin, près de la mer, le lit qu’elle occupait depuis toujours jusqu’à ce que l’homme soit venu s’y installer. Alors l’eau pousse, arrache, retourne, force, fonce, défonce, détruit pour retrouver son calme. C’est une fois étendue en mer qu’elle retrouve le sommeil. Et l’homme ses réflexes lâches. 

 

Une région conçue par des fous 

Je connais bien l’endroit. C’est une épouvante, ce pays.

Entre Grasse, Cannes, Mandelieu, Sofia-Antipolis, Opio, Antibes et Biot, il n’y a rien. Rien de compréhensible.

Il y a des villes, et entre les villes, des centres commerciaux, des bureaux, des pépinières, des entreprises et des villas palissadées. Il y a des routes qui cheminent comme elles peuvent et sont heureuses de trouver des ronds points pour faire demi-tour. Il y a un urbanisme sans plan, sans unité architecturale, sans cohérence. Il n’y a dans ce pays nulle colonne vertébrale à laquelle l’homme ordinaire projeté innocemment ici peut se soutenir : ici est-il perdu, car il n’existe aucun repère ordinaire. Et il est seul, angoissé, car ici est le domaine de la grosse voiture. Rien ne se peut sans elle. Cette région n’a pas été conçue par des êtres vivants mais par le prix du foncier et la bêtise de l’héliotropisme. La mer rend con, surtout quand elle est au soleil.  

 

Les rivières ?

Les rivières sont enfermées dans du béton. On dirait des tranchées dans lesquelles il aurait plu. De chaque côté des routes il y a des noues qui sont profondes comme des fossés. Quand il pleut un peu vivement, les caniveaux des villes sont des ruisseaux et les plaques d’égouts suintent : les réseaux d’eau pluviale n’en peuvent plus depuis déjà longtemps.

Dans ce pays de voitures, de murs, de béton et de macadam, la végétation naturelle signale pourtant que tout est humide. La canne est en effet partout. Les saules, les aulnes, les roseaux poussent devant qui sait les remarquer. Ce pays a en vérité été conçu par des fous sur des zones humides, sur le lit de rivières furieuses. Ils ont élevé leurs horreurs sur des terres alluvionnaires, sur de riches terres agricoles.

 

Ne nous fâchons pas

Revoyez Ne nous fâchons pas, le film de Lautner. Ça se passe dans la région, il y a un demi-siècle. Comparez avec aujourd’hui. Avant, les maisons s’arrêtaient donc en bordure de zones inondables, parce que celles-ci étaient tapissées des meilleures terres pour le maraîchage. L’agriculture maintenait les sols qui maintenaient l’eau. Aujourd’hui tout est loti. Parce que tout le monde a besoin de s’endetter un quart de siècle pour s’entasser au plus près de la mer. 

Regardez ces deux photos, centrées sur Antibes. La N&B date de 1961, la couleur d’aujourd’hui (clichés © IGN, merci Jean-Claude Marcus). Le Marineland d’Antibes se trouve tout en haut de l’image la plus récente. La Brague, cette rivière qui a tué, perce en noir le littoral sur la photo N&B, et chemine en vert dans la photo couleur.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Cela se passe de commentaires.

 











La zone était évidemment classée inconstructible

Allez, quand même un, tiré d’un livret pour enfant publié par la Communauté de communes du coin (la CASA) : "En revanche, en raison de sa morphologie (versants pentus) et de son occupation des sols largement anthropisée, le bassin versant de la Brague est très réactif aux précipitations. D’intenses épisodes pluvieux (50 à 100 mm/h) peuvent générer, en quelques heures, des crues susceptibles de provoquer :

- des phénomènes torrentiels, potentiellement dangereux sur les parties amont

- des inondations touchant surtout la plaine de la Brague avale, située sur les com- munes d’Antibes et de Biot.

Ce phénomène s’est accru ces quarante dernières années avec l’augmentation des ruissellements induits par l’imperméabilisation des sols liée à l’urbanisation. »

Pour que les choses soient claires, le livret est agrémenté d’une carte pointant les PPRI (plans de prévention du risque inondation) classés « rouges », c’est-à-dire interdisant toute construction. Comparez avec la photo en couleur : oui, c’est bien ce rectangle complètement urbanisé, où sont installés des campings. 


 

 

 







Que vous voulez-vous que je vous dise ?!

Que, pour être complet, il convient d’ajouter à la connerie de ce pays les deltas et les débouchés de rivières de plus en plus obstrués par du sable, des sédiments, qui proviennent des littoraux dont la « dynamique sédimentaire » a été bouleversée par les digues et les enrochements (il faut bien aller à la plage), ainsi que par les rivières et les fleuves eux-mêmes qui, entravés çà et là par trop de barrages et de « seuils », n’ont plus le débit nécessaire pour pousser à la mer tous ces dépôts. Quand l’eau monte vraiment, elle se trouve freinée, comme bloquée par un barrage de sédiments, et alors elle monte, elle monte.

Il faut dire que les rivières et leurs affluents sont de moins en moins entretenus, ce qui se traduit par une gêne supplémentaire à la circulation de l’eau, par l’apparition de barrages naturels nés de l’accumulation de branches et de déchets, ce qui ne fait que rajouter au risque inondation dès lors que brutalement ils se rompent. Pourquoi n’entretient-on plus ? Il n’y a plus de sous nulle part, certes.

Enfin, le réchauffement rend les rivières pulsatiles. Elles se gonflent bien plus rapidement qu’avant de pluies bien plus soudaines, et entrent en étiage plus tôt, et plus sévèrement. Anorexiques ou obèses, elles feront demain souffrir ces pays inhumains de trop d’eau ou de pas assez.

 

Tout le monde s’en fout en, réalité. Ce qui compte c’est de développer « le pays", d’accueillir le maximum de gens, en dépit d’un foncier exorbitant. Regardez ces pauvres PPRI ! Une fois acceptés, ils sont souvent attaqués par élus et associations qui ont participé à leur élaboration, car ils veulent continuer à bétonner pépère. Lesquels élus, trop nombreux, gérant trop de communes, ne s’occupant que de leurs communes, passant la patate chaude de la responsabilité au voisin, ceux du bas (du littoral) se fichant superbement de ceux du haut (là d’où coulent les rivières), n’ont aucune vision globale de l’eau. Le chacun pour soi renforcé par le soleil qui a le grand mérite de sécher aussi vite l’eau que les larmes et la mémoire.

 

Tant que l’eau ne sera pas gérée, avec les sols, de façon autoritaire par les agences de l’eau, elle restera l’impensé de maires dont la puissance symbolique repose sur la délivrance du permis de construire. 

Tant que l’arrêté de catastrophe naturelle sera pris pour des catastrophes qui ne le sont pas, la Nation continuera de soutenir l’irresponsabilité et l’aveuglement.

 

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L'auteur

Frédéric Denhez

Écrivain, journaliste, chroniqueur (France Inter), conférencier.

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