Com-pen-ser, le nouveau mantra des financiers (La nature, combien ça coûte ? chapitre 2)

D’où viennent les marchés de compensation ? Du carbone, une fois encore.Dans le but de ne pas affliger davantage un monde industriel contraint par les objectifs de réduction d’émissions, le Protocole de Kyoto a inventé des mécanismes originaux allégeant le fardeau pourtant léger du marché du carbone.

D’où viennent les marchés de compensation ? Du carbone, une fois encore.

Dans le but de ne pas affliger davantage un monde industriel contraint par les objectifs de réduction d’émissions, le Protocole de Kyoto a inventé des mécanismes originaux allégeant le fardeau pourtant léger du marché du carbone. Ces mécanismes dits « de projets » autorisent les entreprises à déduire de leurs quotas des « crédits carbone » obtenus en échange du financement d’activités susceptibles de moins émettre de CO2 dans l’atmosphère. Les entreprises peuvent ainsi s’échanger non pas des quantités réelles de gaz carbonique, mais des certificats de non-existence de l’émission d’une tonne.

Comprendre ce marché de la compensation carbone, c’est comprendre celui de la biodiversité car ils sont en grande part identiques. Ça promet ! 

 

S’échanger une quantité qui n’existe pas…

Comme le marché du carbone, ce marché secondaire organise un échange virtuel : ce qui est vendu et acheté existe bien (il y a en effet des transactions, de l’argent), pour autant qu’une émission… n’a pas existé ! L’échange n’est autorisé qu’en contrepartie de la non-existence du dioxyde de carbone.


Dans le cas du marché « classique », une entreprise qui revend des quotas n’a pas moins exhalé du dioxyde de carbone que celle qui les lui achète, c’est juste que dans son bilan apparaît moins de CO2 que prévu. Dans le bilan de l’autre entreprise, en revanche, il y en a plus, il lui faut donc égaliser son passif avec son actif… Le système mis en place en Europe est in fine un jeu d’écriture comptable. Ce qui compte, c’est que des émissions de carbone ont été a priori évitées, pas qu’il y ait effectivement du carbone en moins dans l’atmosphère. Dans cette affaire, l’important n’est pas le CO2 qui n’est d’ailleurs pas mesuré (contrairement au SO2 du fameux marché américain qui a servi de modèle au nôtre), mais les quotas permettant d’équilibrer sa comptabilité carbone. C’est encore plus facile dès lors qu’on soustrait à leur nombre des certificats « d’émissions évitées ».

Le carbone est en fait une monnaie.

 

URE et URCE

L’Europe a cherché à aider ces malheureux industriels déjà assommés de taxes, d’impôts, de réglementations et de salariés. Elle autorise les firmes qui risquent de dépasser leur allocation de quotas à financer ailleurs un projet permettant d’éviter des émissions. Ces nécessiteuses reçoivent en échange un nombre d’« unités de réduction certifiées d’émission » (URCE). Le passif ainsi allégé rejoint l’actif, et le comptable retrouve le sourire. Bien entendu, ces « crédits carbone » ne peuvent couvrir la totalité des quotas attribués. Au maximum 20 %.

Les URCE concernent des projets validés par la Convention Climat des Nations Unies, validés parce qu’ils promettent véritablement de… moins émettre. Mais moins émettre par rapport à quoi ? Par rapport à la situation où l’investissement ne se ferait pas. « Oui, le four à gaz dont je me propose de financer le surcoût émettra moins que si mon “partenaire”, sans moi, avait continué avec son misérable poêle à charbon ». C’est donc la différence entre deux scénarios, avec ou sans l’investissement, qui fixe le nombre de crédits carbone alloués. L’investisseur doit présenter ces deux scénarios dans son dossier, et prouver que son projet est « additionnel », c’est-à-dire que sans lui, il n’aurait pu se faire et les émissions auraient alors continué à être ce qu’elles sont.

Les URCE, émis dans le cadre du mécanisme de développement propre (MDP), concernent les projets financés par une entreprise d’un pays ayant signé le Protocole de Kyoto, dans un qui ne l’a pas signé. D’autres crédits d’émissions (évitées, donc), les unités de réduction des émissions (URE), peuvent en revanche être délivrés lors du financement d’un projet d’un pays « Kyoto » dans un autre pays « Kyoto » (cela peut d’ailleurs se passer entre deux pays du Sud signataires, pas seulement entre le Nord et le Sud, comme on l’imagine volontiers), dans le cadre, cette fois, de la mise en œuvre conjointe, ou MOC.

Ces deux mécanismes sont des formes de compensation. « Je ne peux pas moins émettre chez moi, alors je compense ce que j’ai émis en permettant à d’autres d’éviter d'émettre. » Dans la mesure où le gaz carbonique est partout, le marché est en effet a priori global. Je peux d’ailleurs aussi le faire volontairement, sans passer par les complexes fourches caudines de l’ONU : j’achète en ce cas des unités de réductions vérifiées (VER, en anglais toujours) délivrées par des organismes privés. C’est ce que d’innombrables sites sur le Web vous proposent lorsque vous achetez un billet d’avion ou louez une voiture. Sur quelles bases scientifiques calculent-elles la compensation ? Mystère. D’un site à l’autre, un même trajet est compensé selon des quantités de carbone variant du simple au décuple.

La compensation est-elle réelle ? Vous n’avez aucun moyen de le savoir, à moins de faire confiance. Du flan !

 

Fabriquer du gaz pour le détruire

Mais est-ce vraiment le but du jeu ? Que compense vraiment celui qui compense ?

À regarder les crédits mis en jeu par les amis MOC et MDP, l’horizon se fait plus précis. Jusqu’en 2013, près de la moitié des projets mis en œuvre concernaient la destruction de gaz très « effet-de-serrogène », tels que le méthane (gaz de décharge et grisou), le protoxyde d’azote et les terribles hydrofluorocarbones. Pourquoi donc ? Parce qu’il est facile de détruire ces gaz, en particulier le pire de tous, le HFC23, un sous-produit issu de la fabrication d’un gaz réfrigérant banal, le HCFC22.

Une technologie fruste permet de piéger et d’incinérer ce produit à un coût très faible. Une bonne idée car une tonne de ce gaz « vaut », en termes d’action sur l’effet de 


serre, 11 700 tonnes de dioxyde de carbone ! Une aubaine pour les acteurs du marché européen : plutôt que de m’enquiquiner à investir dans mon usine de ciment pour atténuer mes émissions, je vais donner des sous à une usine chinoise de production d’HCFC22 afin qu’elle développe son unité de destruction du HFC 23, en échange de quoi elle me donnera des crédits carbone, un pour onze mille sept cent, que j’échangerais ensuite contre des quotas d’émission. Un crédit carbone se négocie en moyenne à un ou trois euros de moins que le quota d’émission. J’empoche la différence. Et la multiplication. Alors que le coût de destruction d’une tonne de HFC23, ramenée par une règle de trois à une tonne de CO2, ne dépasse pas 0,20 euro. Entre la destruction du gaz nocif et la vente d’un crédit attribué grâce à celle-ci, le rapport est de l’ordre de 70. Une belle marge !

Même en intégrant le coût de fabrication du gaz « mère », le HCFC22, la profitabilité est de cinq… Voilà qui a incité des industriels européens à aider leurs partenaires de pays non-signataires de la Convention de Kyoto, à produire plus de HCFC22 qu’il n’en était besoin pour fabriquer plus de HFC23 à détruire, dans le but de générer plus de belles et bonnes URCE. Une partie des émissions évitées certifiées était donc purement fictive. Dans leur comptabilité, le prix des quotas d’émissions pour les entreprises impliquées s’est retrouvé à un niveau bien inférieur à celui du marché. Les certificats n’étant pas en nombre illimité, la part qui est allée majoritairement à ces projets de destruction de vilains gaz a par ailleurs grossi au détriment de celle des projets de développement d’énergie renouvelable ou de changement de sources d’énergie.

En 2009, six crédits carbone sur dix ont été émis pour une destruction d’HFC23, et huit sur dix concernaient des projets situés en Chine et en Inde… Non seulement les investissements des vertueux industriels européens ne sont pas allés vers des actions de fond, mais sur des aubaines, ils n’ont pas non plus atterri dans les pays d’Afrique qui manquent cruellement d’argent pour améliorer le rendement énergétique des fours à bois traditionnels. Fort heureusement, la Commission européenne a interdit la pratique le 1er mai 2013. Mais la parade est sans doute déjà trouvée. Je la cherche.

Le carbone est une monnaie, je vous dis, et demain ce sera la biodiversité

 

Moins émettre que si je n’avais pas été là

Malgré tout, une partie des milliards d’euros qui ont été transférés des pays riches vers les pays « en développement » grâce aux MDP s’est retrouvée en Afrique. Exactement, dans les forêts africaines.

L’autre grande manière de réduire ses émissions, c’est en effet de faire en sorte qu'elles soient un jour emprisonnées. La technologie n’étant pas encore au point pour le faire à la sortie de la cheminée, on pense aux forêts : un arbre, tant que ça pousse, ça prend du CO2 à l’atmosphère. Bref, si j’ai tant de quotas en trop, il n’est pas idiot d’imaginer qu’en donnant des sous à un gouvernement ou à un gestionnaire privé (une ONG verte pourquoi pas) pour qu’il protège tant d’hectares de forêt, parce qu’on y dénombre tant de troncs qui, chacun, représentent tant de carbone, je bénéficierai en retour d’un nombre de crédits équilibrant mon passif.

 

Ce serait encore mieux, évidemment, si je pouvais acheter de la terre pour y planter des arbres. Se basant sur des modèles de stockage, les autorités gérant les MDP ou bien des cabinets et fonds « carbone" dévoués à la compensation volontaire accordent sans trop de difficultés des certificats à des projets de plantation ou de protection forestière. Tout le monde est content : on a capté du carbone, mais on a aussi protégé ou planté une forêt, donc de la biodiversité, de l’eau, du sol et, en plus, cela fera venir les touristes.

Sauf qu’on n’a pas réglé la cause du problème et qu’on choisit bien souvent, pour avaler du CO2, de planter un choix très réduit d’essences à la pousse ultrarapide : une pépinière industrielle est tout sauf une forêt, et une forêt n’est pas qu’un puits de carbone. Qui plus est, une forêt protégée par un MDP est souvent tropicale, c’est-à-dire peu accessible : qui ira vérifier qu’elle a été effectivement protégée ?

 

Tout est fictif, rien n’est vérifiable

L’investissement forestier illustre à merveille les fantasmes justifiant le marché du carbone et, demain celui de la biodiversité.

Les certificats d’émissions évitées sont fondés sur un scénario fictif, décrivant le « mieux » qu’engagera le projet par rapport au « moins bien » qui sera s’il n’est pas lancé. Un « mieux » que seul ce projet aura permis, aucun autre, ni une politique régionale, ni simplement l’air du temps : il faut que ce projet soit « additionnel », parce qu’il n’aurait pu naître spontanément, en dehors des mécanismes MDP ou MOC. Bref, le calcul des crédits se fonde sur la comparaison de deux scénarios, l’un avec le projet, l’autre, dit de référence, sans lui.

Or les scénarios sont des constructions intellectuelles peut-être réalistes l’année où ils sont échafaudés, mais parfaitement improbables à l’échelle de quelques années. Qui peut prétendre l’évolution sur cinq ou dix ans d’une forêt ou d’un taux de déforestation ? Tous ceux qui pensent que l’histoire est linéaire : entre ce qui a été, et ce qui est aujourd’hui, je fabrique une courbe dont je prolonge la pente, laquelle me conduit à dire ce qui sera demain. La déforestation va donc continuer. De là je calcule ma propre courbe, dont la pente est nécessairement plus faible. Ainsi, grâce à moi la déforestation sera stoppée là où j’aurai investi. Ces suppositions bêtement mathématiques ne tiennent aucun compte des facteurs sociaux, politiques, culturels et écologiques (les effets de seuil, par exemple). Dans l’absolu, si le projet est financé et réalisé, le scénario de référence ne pourra être observé : par définition, tout mécanisme de compensation est donc invérifiable !

 

Le rêve de neutraliser le carbone (et nos fautes)

Derrière cette affaire-là se niche l’idée rationaliste que la compensation équilibre parfaitement les émissions inévitables « si l’on ne fait rien ». Pourtant, techniquement, on n’équilibre que des émissions réelles en achetant des émissions évitées par ailleurs, et les modèles sont très imparfaits.

Même si l’on posait que les modèles étudiés sont parfaits, la compensation négociée par le marché est réalisée au moment où URCE ou URE sont émis. J’ai financé, j’ai obtenu mes certificats, j’ai compensé, je l’annonce et je passe à autre chose. Sauf que la forêt que j’ai fait planter va mettre des décennies à capter le carbone de l’atmosphère, et qu’il lui faudra être là tant que le carbone que j’ai émis sera dans l’atmosphère, soit au moins un siècle : lorsque le bilan pourra être fait, quand ma sylve aura atteint l’âge où son bilan est nul, il y aura eu bien des émissions supplémentaires, y compris par moi qui aie financé la plantation. Et même infiniment plus si, dans la durée, mes arbres ont été abattus par un ouragan. J’aurais mieux fait d’investir dans l’isolation des maisons.

Le marché de la compensation est fort peu scientifique, car le principe qui le fonde est que toute émission peut être compensée intégralement. Le changement climatique étant un problème planétaire, moins émettre en France ou en Chine, ce serait pareil. Ce concept est vide de sens, tant du point de vue scientifique (le temps de la compensation se résume à un clic de souris, tandis que le temps d’un puits de carbone dépasse une génération humaine) que du point de vue des hommes, car une émission ici n’est pas équivalente à une autre là-bas, en raison de la variété des modes de vie, des cultures, du niveau technologique, et puis, tout bêtement, des sources en jeu (une usine de ciment n’est pas équivalente à un four à bois !).

 

La compensation menace la forêt

Le carbone prime tout, et qui l’élimine de son bilan a fait un geste pour l’environnement… Demain, ce sera aussi la biodiversité. On plantera des arbres et pour le climat, et pour la nature.

Dans l’esprit du « marché », les pays pauvres sont des « gisements de réduction d’émissions », où l’on puise des certificats pour annuler ses propres crédits, ce qui revient à augmenter son plafond d’émissions sans dépasser son quota légal. Et puisque tout cela n’est qu’un jeu d’écritures comptables, le gisement n’est sollicité que pour des projets susceptibles de le faire jaillir rapidement. L’important, c’est que ça se voit. Alors, vive l’eucalyptus planté sur une coupe à blanc dans une forêt tropicale, ou bien le bout de forêt transformé en réserve où l’on interdit toutes les activités traditionnelles. Le temps long de la complexité n’a pas de valeur dans l’économie, or, c’est de celui-là dont l’adaptation des sociétés a besoin.

Face à toutes ces critiques, la Commission européenne a donc prohibé la destruction du HFC23. Privant ainsi les investisseurs concernés de leur trésor de guerre parce que leurs certificats ne valent plus rien. Et le gouvernement chinois de ressources fiscales importantes, prélevées sur les certificats émis. Quant au coût de production du crédit d’émission, il a mécaniquement augmenté… et les investisseurs, qui avaient été attirés par ce marché grâce à ces crédits de compensation très rémunérateurs, ont placé leur argent ailleurs. Toutefois, ceux 

qui ne faisaient rien pour réduire leurs émissions ont été incités à faire des efforts.

Gageons qu’ils n’en feront rien, car la compensation par la forêt, elle, ne souffre d’aucune limitation. Les milieux d’affaires poussent en effet l’ONU à ce que son mécanisme REDD (Réduction des Émissions issues de la Déforestation et de la Dégradation), mis en place pour subventionner des États engagés dans des opérations préservant leurs forêts, puisse être intégré dans les marchés du carbone. Comme le calcul des subventions est le plus fréquemment assis sur une comparaison entre deux scénarios (l’un avec, l’autre sans projet), et qu’un des domaines d’investissement favori est de subventionner la protection de forêts non exploitées, le passage serait facile. Les investisseurs, les États n’auraient plus à monter des dossiers complexes et à veiller à l’utilité réelle de leurs investissements. Il leur suffira d’acheter in fine des crédits carbone, pour les revendre sous forme de quotas d’émission.

Tous les lobbys du monde poussent à ce que la REDD, renommé REDD +, intègre un champ d’activités éligibles toujours plus vaste. Depuis 2007, la dégradation des forêts, leur gestion, la plantation et le maintien des stocks de carbone ont ainsi rejoint le mécanisme onusien. L’essentiel, pour les États demandeurs, est de faire subventionner leurs forêts ou leurs bonnes pratiques par d’autres. Le chantage à la tronçonneuse.

Il faut savoir que la reforestation, aidée ou non dans le cadre de REDD+, se traduit quasi systématiquement par une déforestation ailleurs. Cette forme d’effet rebond se ferait dans un rapport d’un à deux : pour deux hectares préservés ici, un disparaît ailleurs parce que la demande de bois ou de terre arable ne disparaît pas avec la préservation de la forêt. Au contraire, elle a même trouvé l’occasion de se déplacer. REDD + et marchés du carbone ne peuvent que favoriser cette exportation de la destruction depuis des nations qui auront fait le choix de « reforester »… On ne corrige en rien les raisons de la déforestation, on déplace juste le problème.

 

Un système encore plus corruptible que le marché du carbone

La compensation, comme les quotas, c’est un marché comme un autre.

Pas vraiment, en fait, car c’est le marché qui monte.

L’argent nécessaire pour adapter nos sociétés à la révolution énergético-climatique est considérable. On parle de 700 milliards de dollars d’ici 2020, rien que pour les efforts d’atténuation du changement climatique. En comptant les investissements structurels comme le réaménagement des territoires, on arrive à plusieurs milliers de milliards. Qui vont largement drainer les circuits de la compensation (MDP et MOC) ainsi que le marché du carbone parce qu’ils permettent d’investir à moindre coût en récupérant tout ou partie de ses billes, voire en en gagnant de nouvelles. Or, ces jeunes circuits financiers sont plein de failles, ils sont très peu vérifiés et leur corpus réglementaire est tellement complexe que seuls quelques États sont capables de le comprendre, de le faire évoluer et de le mettre en application.

En outre, le marché de la compensation se fonde sur des postulats invérifiables, des scénarios fictifs et, comme le marché du carbone, il repose fondamentalement sur une comptabilité rigoureuse des émissions de gaz à effet de serre que la plupart des États concernés par les mécanismes de compensation sont bien en peine de financer. Cela permet toutes les fantaisies dans le montage des projets « propres », dans le but de grossir les émissions – fictives – évitées : les investisseurs récupèrent plus de crédits que nécessaire pour des bénéfices importants à court terme, mais les émissions évitées dans une ou deux générations seront bien moindres que prévu, tant pis pour le climat. Si elles existent, car il n’est jamais facile d’aller vérifier si la chaudière à bois a bien remplacé l’unité à charbon dans l’usine angolaise…

Tout cela est de bonne augure pour le marché de la biodiversité.

 

La compensation, quintessence néolibérale infantile et néocolonialiste

Promue geste citoyen, la compensation nous est proposée à chaque clic de souris. Il n’est plus d’ailleurs un événement sportif, un concert, qui ne soit lui aussi « carbone-neutralisé ». Avant, on donnait aux pauvres, maintenant on plante des arbres devant chez eux.

Plus exactement, on fait planter des arbres.

Dans une société vouée aux services dont on sait quelle est l’empreinte carbone, il n’y a rien d’illogique à déléguer sa bonne action : depuis le fauteuil de mon bureau, d’un clic j’indique à un anonyme ce que je souhaite faire de ma mauvaise conscience. Comme on porte ses affaires au pressing, on fait annuler son carbone par un quidam. Une fois que l’écran m’a remercié pour mon bon geste, je retourne à ma vie.

La compensation permet à l’individu ou à la personne morale de gérer habilement ses dissonances cognitives. Elle est la solution la moins chère, ou plutôt la moins coûteuse, pour vivre avec un problème qui menace de bouleverser notre vie. En plus, elle est gratifiante, car en agissant pour le climat, j’agis pour les pauvres. L’individu est sollicité par une aimable culpabilisation, il est ensuite félicité, puis il peut le faire savoir. Rien de très déstabilisant pour notre société résumée à un assemblage informel d’individus libres et pensants. D’autant que, je le répète, la compensation est une délégation banale dans un monde de services. Une délégation qui repose sur la certitude scientifique : je vole en avion, cela vaut autant de déboisement évité en Amazonie. Tout se vaut, car l’unité est commune, tout est substituable comme dans les indicateurs agrégés.

Une monnaie, vous dis-je !

Cette volonté affichée de neutraliser le carbone est mise en acte immédiatement. Dès que vous avez payé, vous avez compensé. Or, le temps du puits de carbone ou de l’émission évitée n’est pas celui de l’émission réelle. Entre le moment où la compensation a été payée et celui où l’on pourrait la mesurer, il va s’écouler des dizaines d’années. La compensation masque en vérité un report de l’action qui, encore une fois, ne déstabilisera pas notre monde : je fais, ensuite je ne m’en soucie plus, c’est d’ailleurs la raison même de nos désordres environnementaux, sanitaires et sociaux. Non seulement il sera toujours très difficile de vérifier qu’il y a bien eu compensation, mais le temps long imposé par la nature transmet le bénéfice potentiel de la compensation sur le futur. À la postérité de faire en sorte que les gestes payés par ses prédécesseurs seront efficaces : nous lui transmettons un monde dégradé, au moyen de la compensation nous la faisons hériter aussi des outils que nous avons financés.


En définitive, la compensation est une bénédiction, car elle valorise l’absence de changement. Je peux continuer à rejeter chez moi car là-bas et après-demain, grâce à un intermédiaire, on émettra moins. Évidemment, ce là-bas se trouve dans un pays où l’action est la moins chère possible ou bien la plus visible au même coût. Un pays pauvre ou « en développement », dont les émissions de dioxyde de carbone sont bien moins hautes que les nôtres. La compensation permet en fait ce miracle de continuer à émettre là où l’on émet déjà beaucoup, et de réduire – peut-être – les émissions là où elles sont faibles… Un dédommagement. Une récompense. Une consolation : mieux, une indulgence.

 

Il faut en finir avec cette compensation virtuelle. La transformer en un moyen de participer au développement d’activités réellement novatrices dans nos pays. Pour que les flux financiers restent à l’intérieur d’un même pays. Parce que les acteurs économiques sont alors identiques, au sens où ils s’épanouissent dans le même univers socio-culturo-politico-économique : la concurrence libre et non faussée, c’est cela, pas la concurrence censément fertile entre un ouvrier français et un ouvrier lituanien. Parce que dans nos pays, on peut savoir où va l’argent et vérifier l’additionnalité… La compensation doit se voir, chaque jour, elle doit porter sur des projets réellement efficaces, écologiques ou sociaux. C’est en général le cas de la compensation écologique, obligation légale faite à tout aménageur dès lors qu’il détruit ou perturbe un milieu naturel. Mais à l’échelle internationale, la compensation de la biodiversité, qui est fille de la compensation carbone, n'est qu’une autre patate chaude, toujours aussi néocolonialiste : les pays pauvres subiront plus que nous l’érosion de la biodiversité et le changement climatique dont nous sommes en grande partie à l’origine, il faudrait qu’en plus ils compensent notre mauvaise conscience. Ben voyons !

 

À lire :

 

 

 

 

 

 

 

Illustrations © DR.

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.