La nature, combien ça coûte ? (chapitre 1)

Il y a eu cette semaine un très bon film sur Arte (Nature, le nouvel eldorado de la finance | ARTE Info) nous expliquant que la finance, les « marchés », se jetait désormais sur la nature car, menacée, celle-ci devenait rare, alors que ce qui est rare est cher. Et puisqu’elle n’a pas de prix, vu qu’on ne l’échange pas, qu’on n’en fait pas commerce, l’occasion était trop bonne : voici donc le papillon, l’arbre et le marécage aujourd’hui transformés en obligations, en actions, en « dérivés », en titres, échangeables sur des marchés à terme. Comme le carbone et, avant celui-ci, le SO2. Avec la même logique, les mêmes produits financiers, l’identique « titrisation » qui a coûté plus cher à nos sociétés qu’un voyage organisé sur Mars. La même faillite.


L’argent, c’est sale, mais ça cause

Que l’on attribue un prix à la nature, via les services qu’elle nous offre, c’est heureux. Dans une culture comme la nôtre qui n’est ni scientifique, ni naturaliste ; qui considère l’argent comme sale, selon les canons judéo-chrétiens ; avec des dirigeants politiques et des décideurs psalmodiant leur fameux « on ne peut pas faire autrement » devant le totem néolibéral ; et des citoyens, nous tous, vivant dans une société de services plus ou moins dématérialisés et impersonnels, le prix est un signal qui parle à tout le monde.

Évidemment, il est illusoire de prétendre coller une étiquette et un code-barres aux causses du Quercy ou au chemin des douaniers de Perros-Guirec. Mais on sait à peu près évaluer ce que ces paysages rapportent en tourisme, et aussi ce que les « fonctionnalités écologiques » - les fameux services rendus (ou offerts, définition que préférait le regretté Jacques Weber) qu’ils assurent nous évitent de dépenser… en équipements et services qu’il faudrait créer si on les perdait. Ainsi, une plage fragile qui fout le camp parce que trop de fessiers érosifs y sont posés durant quelques semaines en été doit être remplacée par du sable venu d’ailleurs, ou par un enrochement chargé de faire le même travail - la protection de la route contre la houle et les tempêtes. Le causse qui, faute d’entretien, se couvre de chênes ? Et vous voilà trente ans plus tard avec une hydrologie altérée.

Mais que vaut ce prix ? Les « services écosystémiques » ont beau être insurpassables et incommensurables, à l’échelle d’une vie humaine (ou d’un mandat électoral), ils vaudront toujours bien moins que leur suppression sous le macadam d’une ZAC qui, elle, crée des emplois. Certes mal payés, mais ne chipotons pas. Donner un prix c’est donc se tirer une balle dans le pied : aucun service rendu par la nature, aussi indispensable soit-il, ne rapporte autant qu’une activité économique. À moins que l’on ne soit obligé de payer pour sa disparition, ce qui est le cas, j’en ai causé déjà, à chaque inondation qui n’est jamais que la conséquence d’une modification contre-naturelle de l’usage des sols. Qui paie la facture ? L’assuré, via les 12 % (c’était 2 % à sa création en 1982) de la ligne « Catastrophe naturelle » de sa police d’assurance, et le contribuable qu’il est aussi, via l’arrêté de catastrophe naturelle.

La « catastrophe naturelle » est une valeur approchée de la nature qui ne fonctionne plus. Toutefois impossible à estimer pour les milieux et les espèces dont la perte ne provoque pas beaucoup d’émotion ni de dégâts chez l’homme moderne : avez-vous envie de payer pour sauvegarder les haies qui entourent les clos-masures de Haute-Normandie ? ! Dans le capitalisme, il n’y a pas que le rare qui est cher, il y a aussi le beau et le très demandé. Le commun et le laid n’intéressent personne. Il a encore moins de valeur. Qui mettra un prix sur le ver de terre dont pourtant notre agriculture dépend ?

 

Découper le risque en dérivés

Plutôt qu’elle ne disparaisse, ce qui fabrique toujours du PIB, cela dit, les marchés, les « biobanques », se proposent de découper la biodiversité en actions.

Trop d’inondations ? Trop de ruissellement ! Pas assez de prairies en amont de la ville. Alors moi, financier, j’achète les terres qui demeurent, j’y mets en fermage des éleveurs avec un cahier des charges strict, et je la découpe en actions. Point de labours profonds, de désouchage de haies, de sols nus en hiver : de la racine et de la bonne ! Un sol de qualité ! Et hop, des vaches pour entretenir le tout.

Comment le financier et ses clients actionnaires gagnent-ils de l’argent ?

C’est assez simple (en fait, pas du tout, la finance-biodiversité, comme sa mère la finance-carbone, est effroyablement complexe - Cf. l’infolettre qui suit) : moins il y a d’inondations parce que la prairie, maintenue par l’investissement financier, a pu conserver son rôle d’éponge, plus la valeur des actions monte, plus d'acheteurs veulent en acquérir, plus le prix de l’action monte, et plus le financier est incité à investir ailleurs, sur le même type de produit.

Les assureurs sont ses plus gros clients, car ils sont les mieux à même de compter ce qu’il en coûte de ne pas maintenir les sols en bon état. Mais puisqu’il y a un risque que malgré tout, les inondations apparaissent, moi, financier, je dilue ce risque justement en proposant aux assureurs - et à leurs assurés - des produits « dérivés » particuliers : grâce à mes prairies, vous n’aurez pas plus de tant de cm d’eau dans tel secteur où vous avez beaucoup d’assurés, ou vous, propriétaire d’hypermarché, avez bâti votre magasin ; mais si d’aventure une inondation maousse advenait, je vous verserai une prime au-delà d’un seuil, correspondant à la perte de chiffre d’affaires ou à votre surcroît d’indemnisations. Et comme ces produits sont quand même très risqués financièrement (dès lors qu’il faut payer), moi, financier, je les transforme en d’autres dérivés que je vends et revends. Je « titrise » le risque pour que les actions qui me rapportent en soient le moins affectées, comme l’ont fait les banques américaines avec leurs crédits immobiliers pourris. La pyramide de Ponzi (Cf. 11e infolettre).

 

 Combien vaut un centimètre de neige en moins ?

Puisque le marché de la nature est encore vierge et universel, il ne peut que progresser. La nouvelle bulle financière sera donc verte Elle nous vient en réalité de la réflexion des réassureurs sur le changement climatique. Voici ce que j’écrivais il y a 7 ans, dans La Nature, combien ça coûte :

 

"Prenons un exemple concret. Un exploitant de remontées mécaniques, conscient que le « temps n’est plus ce qu’il était », vu qu’il neige chaque année plus tard et moins fort, souhaite se garantir contre un défaut d’enneigement pour la saison qui approche. Il a calculé que chaque centimètre de couverture neigeuse en deçà de 15 cm lui fait perdre environ 10 000 € de chiffre d’affaires. Sur le Chicago Mercantile Exchange, il contracte donc un produit de type « Snowfall » qui lui assure le paiement de ces 10 000 € si l’épaisseur de neige effective est d’un centimètre inférieure à son épaisseur rentable fixée à 15 cm. Il touchera 20 000 € si la couverture tombe à 13 cm, 30 000 à 12 cm et ainsi de suite jusqu’à un plafond fixé dans le contrat. Si, en revanche, il neige plus que d’habitude et que le seuil des 15 cm est dépassé, notre ami perd alors le montant de la valeur du produit négocié, soit la prime d’assurance en quelque sorte (fixée elle aussi dans le contrat). Mais le produit d’assurance peut tout à fait fonctionner dans l’autre sens : l’exploitant de remontées mécaniques touche dans ce cas la valeur du produit (la prime) si la couverture neigeuse est inférieure à 15 cm, mais verse 10 000 € pour chaque centimètre en trop par rapport à sa limite de rentabilité. Dans le premier cas il a acheté une « option de vente », dans le second, une « option d’achat ». Le système est donc aussi souple qu’adaptable à beaucoup de situations localisées. Il permet surtout de toucher une rémunération en cas de pertes de profits, sans avoir à prouver, comme dans les contrats d’assurance classiques, le préjudice subi.

Toutes les variantes sont possibles, depuis les « swaps », contrats de gré à gré permettant la couverture des variations normales des aléas naturels (ils n’ont aucun coût de base : l’assureur ne paie l’assuré, ou inversement, que si l’indice franchit dans un sens ou dans l’autre la valeur moyenne fixée), jusqu’aux contrats à double option (d’achat et de vente) en passant par les garanties contre des cumuls de dépassement d’indices sur des périodes données ou des valeurs extrêmes durant un temps t, pour des entreprises, des villes, des compagnies pétrolières, des affréteurs ou des agriculteurs.

Apparus sur le marché de Chicago en 1997 (le premier contrat a été signé aux États-Unis par Aquila Energy, une compagnie de production d’énergie, qui souhaitait « amortir » le risque financier dû à la douceur de l’hiver 1997-1998, prévue à la suite de la survenue d’un El Niño), ces produits sont en plein développement. Les fonds de pension, encore eux, en sont très friands. Leur succès repose sur leur capacité théorique à lisser les aléas financiers imputables aux aléas climatiques. Ce sont des outils de gestion qui n’accordent aucune valeur propre aux paramètres naturels (température, pluviométrie, gel, humidité…), mais un coût à leur variation « anormale ».

De beaux outils, en vérité, de belles constructions intellectuelles. Ils intègrent une valeur présumée de la nature, le coût arbitraire des aléas naturels, ce qui en fait des produits financiers écologiquement corrects. Leurs mécanismes sont pourtant les mêmes que ceux dénoncés comme étant les principaux responsables de la détérioration de notre planète : ces produits novateurs sont archétypiques de ce que l’économie néolibérale est capable d’inventer de plus pervers pour gaver la croissance. Car les « dérivés », climatiques ou autres, permettent aux investisseurs de gagner de l’argent sur du vent, si j’ose dire. Ils ne sont que des modèles mathématiques jouant sur des probabilités statistiques cotées en Bourse. Les cartes d’un jeu à l’échelle mondiale entre intervenants virtuels qui parient sur la survenue éventuelle d’une catastrophe ou bien la variabilité de la météo d’une région pendant un certain temps. S’ils intègrent bien un prix de la nature, et l’on peut s’en réjouir, ces produits génèrent des flux financiers considérables qui ne sont investis dans aucun outil de travail, aucun salaire, aucun projet de développement, mais enrichissent par leur rentabilité le trésor des investisseurs. Ils sont des multiplicateurs d’argent qui permettent à la spéculation boursière de s’intéresser à un champ nouveau pour elle, celui des désordres créés par l’homme, à cause, justement, de cette spéculation qui réclame une croissance toujours plus forte responsable d’une prédation toujours plus agressive vis-à-vis des ressources naturelles.

En France, Powernext, filiale « énergie et marchés financiers » de la Bourse européenne Euronext (fusion des Bourses de Paris, Amsterdam et Bruxelles), publie des indices semblables à ceux de Chicago, et propose depuis quelques années des produits dérivés climatiques."

 

Ne surtout pas laisser le prix aux mains de ceux qui le fixent !

En définitive, le système capitaliste permet de donner un prix, c’est-à-dire un coût d’évitement (ma zone humide m’évite d’avoir un barrage d’étiage) ou un coût de remplacement (ben maintenant que j’ai mis des maisons sur le pré-salé, il me faut une digue), sur quelque chose qui n’a pas de valeur intrinsèque. Point final.

Ce prix n’a qu’une valeur pédagogique au même titre que l’indicateur carbone ou le PIB. Mais comme l’indicateur carbone et le PIB, il est considéré en valeur absolue. Par ceux-là mêmes qui estiment que dans une société ayant érigé le chiffre et la performance en fétiches, tout peut et doit rendre « de la valeur ». Mesurer le carbone au gramme près ou fixer le coût au dixième d’euro de la disparition d’une mouche dont dépend la pollinisation de la principale culture d’une région ; y faire ensuite référence pour chaque décision participe de la comptabilisation de tout, à l’œuvre dans notre société depuis une dizaine d’années. Tout doit être compté, noté, aujourd’hui, pour être modélisé, afin d’atteindre des objectifs chiffrés dont la précision vaut sérieux.

 

Bref, donner un prix, c’est bien, mais le laisser aux financiers serait suicidaire. Regardez le marché du carbone : spéculatif, mal réglementé, mal fait, il ne vaut aujourd’hui plus rien. Donc le changement climatique, symboliquement, ne vaut plus rien, et les entreprises soumises au marché ne sont plus motivées à être vertueuses. Il en sera de même demain avec les « crédits de biodiversité » qui s'échangent déjà. Notamment via les « marchés de compensation », sortes de Partenariats Public Privé (PPP) par lesquels l’État abandonne ses prérogatives de garant de l’intérêt général et de la pérennisation de nos biens communs… (voir chapitre 2 !).

 

Bien commun, tiens. Sans tomber dans le laisser)aller des « vaines pâtures », il ne serait pas sot de considérer la nature, comme les sols agricoles, en tant que bien commun. Inaliénable, invendable. Collectivisation ? Je réponds… Tabou. La nature devrait être un tabou

 

photos © FD

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