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Billet de blog 6 sept. 2022

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Anzat-le-Luguet, un village qui nous donne une leçon d'intelligence énergétique

Un village qui a trouvé le moyen de s’équiper d’un réseau de chaleur collectif au bois en s’adressant à des entreprises locales, conduites par un bureau d’études inventif. Améliorer le niveau des gens, faire vivre les artisans du coin et profiter de la forêt. La martingale a priori impossible, réussie dans le Puy-de-Dôme.

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En France, pas grand monde n’a intérêt à couper du bois. La désindustrialisation en a réduit les débouchés, même dans les zones forestières, alors que l’État, par sa nouvelle réglementation en matière de rénovation énergétique (la RE2020), met en avant le chauffage collectif aux énergies vertes. Le bois est une énergie verte parce que son bilan carbone est neutre. Son bilan pollution est en revanche douteux, car, à moins d’équiper les chaudières de systèmes qui obligent les fumées à circuler deux fois dans la chambre de combustion et de filtres sérieux, le chauffage au bois est une source aussi embarrassante de particules ultrafines que le moteur diesel. En ville et dans des vallées encaissées, c’est un vrai problème de santé publique, mais à la campagne, avec l’air qui va vivement, les pneumologues ont moins de soucis. « Les réseaux de chaleur au bois se développent en réalité quasi exclusivement dans les villes moyennes et les grandes agglomérations, qui présentent de fortes consommations, du fait de la concentration de la population, mais sont inversement plus éloignées de la ressource en bois locale et disposent parallèlement de moyens financiers importants. Ces réseaux de chaleur urbains génèrent des investissements considérables mais également des recettes importantes qui attirent les gros énergéticiens », m’explique Rémi Grovel, le gérant de Béta Énergie.

Un réseau de chaleur ? Impossible !

« Bois-énergie des territoires d’Auvergne », Béta Énergie n’est pas un nom, mais un acronyme. Ce n’est pas non plus une entreprise comme les autres, car elle est un groupement d’entreprises locales : un bureau d’études (dirigé par M. Grovel), un concepteur de chaudières, un fabricant de chaudières, un chauffagiste spécialisé dans les réseaux, un fournisseur de plaquettes forestières, des terrassiers, plus quelques investisseurs. « On conçoit, on construit, on finance des réseaux publics de fourniture d’énergie pour les communes qui n’ont pas les moyens. » Béta Énergie est un intermédiaire, un agrégateur de talents qui vend du kilowattheure clés en main.

Les réseaux de chaleur ne sont qu’urbains. « À l’inverse, les petites communes rurales situées dans des territoires forestiers ne parviennent pas à réaliser ce type d’investissement, trop coûteux et souvent jugé “non rentable” par les pouvoirs publics et les énergéticiens, car faiblement consommateur, au regard de la démographie de la commune. Il y a ainsi une inégalité entre les villes et les communes rurales, ces dernières n’étant pas suffisamment dotées de moyens financiers ni de capacités techniques pour concevoir un réseau de chaleur au bois. » Et puisque la plupart de ces communes ne sont pas, en plus, chef-lieu de canton, elles ne disposent pas de services publics. Par-dessus le marché, elles sont peuplées majoritairement de gens âgés et de pauvres, les deux allant souvent de pair : elles n’intéressent donc personne, en particulier l’État qui regarde les grandes villes : c’est plus simple, il y a en a moins, et leur sociologie est plus satisfaisante.

Un constat qui consterne Rémi Grovel. « Moi, vous savez, ça fait vingt ans que je suis dans l’énergie, j’en ai eu marre des camions de bois qui descendent et des camions de fioul qui remontent. » Ce bois qui part d’ici chauffer la ville, ce fioul qui arrive pour chauffer les gens d’ici. « J’en avais marre des tergiversations, des dossiers, du fonctionnement de l’Ademe, alors avec d’autres j’ai créé Béta Énergie pour qu’on puisse se débrouiller tout seuls », en 2015. Les filières sont mal structurées, le bois ne rapporte pas grand-chose et, pour couronner le tout, l’État n’aide pas : « Il y a bien le fonds chaleur, géré par l’Ademe, mais les seuils de consommation sont tels que 80 à 90 % des communes se trouvent en dessous et, ainsi, ne peuvent bénéficier de cet argent. » Le critère est celui de la densité thermique. Selon les ingénieurs de l’Ademe, il faut un minimum de 1,5 mégawattheure par mètre linéaire de conduites et par an, sinon il y a trop de pertes, rognant la rentabilité économique d’un projet de chauffage collectif. Alors, seules les villes bien denses, ponctuées de gymnases et de piscines, atteignent des densités plus élevées, et donc des niveaux de retour sur investissement pouvant intéresser les géants de l’énergie.

« Ce n’est pas vrai ! », s’emporte presque M. Grovel. « Ce critère a été établi pour de gros réseaux, avec des logiques qui prévalaient, et prévalent encore, de réalisation de chaleur au bois basées sur l’existence de gros consommateurs dispersés sur un périmètre donné. Dans un petit réseau, puisque l’on ne raccorde que des particuliers, on a des profils de consommation quasi identiques, donc on ne surdimensionne ni la chaufferie ni les tuyaux. Avec un particulier tous les 10 mètres, on a un taux de perte très faible, de l’ordre de 12 %. » Ce qui n’est tout de même pas rien.

Micro-énergéticien local

Il n’en reste pas moins que l’investissement est considérable. Une chaufferie et son réseau, c’est trois à quatre fois plus cher que la somme des prix payés par les habitants pour leurs chaudières à fioul ou leurs radiateurs électriques. « Nous prenons en charge cet investissement. » Béta Énergie identifie les besoins réels, trouve les fournisseurs, dimensionne la chaufferie et le réseau à faire (ou à rénover, ça arrive), calcule les durées d’amortissement, évalue les coûts d’exploitation, ceux de l’entretien de la chaufferie, les pièces à changer, la consommation d’électricité, les frais de la gestion à distance et toutes les charges fixes nécessaires pour être en mesure de rémunérer à la fois l’activité de la société et celle des entreprises qu’elle fait travailler. Ces savants calculs aboutissent à la présentation à la commune de deux tarifs de rachat de l’énergie, avec ou sans subventions départementales et régionales. « On est comme des énergéticiens, on prend tout en charge et on se rémunère sur les kilowattheures qu’on vend. Une fois qu’on se met d’accord, les communes s’engagent sur 15 ans, voire sur 20 ans. » Le risque financier est énorme, autant que la marge est faible. Là où un géant du kilowattheure dégage une marge de 4 à 8 %, Béta Énergie se contente de 1 à 3 %. Elle n’en veut pas plus, car elle est une entreprise qualifiée Esus : elle est du monde de l’économie sociale et solidaire, son but n’est pas de gagner de l’argent, mais de rendre un service… public.

La chaufferie sociale d’Anzat

Cinq communes ont été équipées. Une sixième s’est récemment ajoutée, Anzat-le-Luguet, dans le Puy-de-Dôme : 180 habitants perchés à 1 200 mètres d’altitude, tous chauffés au fioul ou au petit foyer à bûches. Une façon onéreuse de se chauffer, dans des maisons souvent anciennes, mal isolées, habitées par des gens âgés, peu rémunérés, dans une commune enclavée et fauchée. Dans le département, c’est en milieu rural que le revenu moyen est le plus faible. À Anzat-le-Luguet, il n’y a plus de services publics, l’école a été transformée en logements, la salle des fêtes a été fermée durant la crise sanitaire. La commune s’est gardé quelques bâtiments au cas où un commerçant voudrait s’installer. La proposition de Béta Énergie a été très simple : tout substituer d’un coup, passer de toutes ces vilaines chaudières et cheminées à un chauffage collectif, sans contraintes techniques, pour un coût faible et sans surprises. « Le maire a bien joué, car ils étaient en train de faire des travaux de réfection des réseaux. Du coup, on leur a dit que, tant qu’à faire, autant créer un réseau de chaleur ! On a donc bénéficié des tranchées et on a pu ainsi mutualiser les frais. » La chaufferie installée développe une puissance de 360 kilowatts, pour un coût total de 400 000 euros. « De fait, on a ouvert un service public de l’énergie pour les administrés, qui a revalorisé le patrimoine bâti, y compris les maisons non occupées et celles en vente, qui sont reliées comme les autres. » Un argument pour tenter d’attirer de nouveaux habitants et, qui sait, une nouvelle école. Un argument qui s’ajoute à un autre : le nouveau chauffage collectif est géré par une régie communale, à parité entre la municipalité et les riverains. « Ce qui a plu aussi, c’est le fait que des entreprises locales aient pu répondre à la demande. Ça suscite la curiosité, on est depuis sollicités par pas mal de communes pour développer la même chose. » Le bois fait un trajet maximum de 40 kilomètres pour atteindre la chaufferie communale. Ce n’est pas de la bûche, mais des résidus d’exploitations issus d’éclaircies de résineux. L’énergie, c’est la dernière utilisation possible du bois, quand il reste encore des déchets.

Du bois, il y en a à ne plus savoir qu’en faire dans le pays d’Anzat-le-Luguet. « On est sur le massif du Livradois. Il y a cent ans, il n’y avait pas de forêts ! Aujourd’hui, 70 % de la surface est boisée. » En plus de l’évolution naturelle liée à l’usage du pétrole qui a réduit considérablement les besoins en bois pour faire ronfler les poêles, l’exode rural a offert des surfaces tranquilles aux arbres. « Le bois a en plus été encouragé par diverses primes, comme celles à la déprise ou au reboisement. » On a donc planté beaucoup de résineux dans le pays, avec la faible biodiversité qui va avec, moins pire que ce que l’on imagine toutefois, car ces forêts se sont développées sans être gérées, elles ont eu le temps de créer plein de niches écologiques. Il est désormais temps de les couper, au moins pour éviter que ces boisements fragilisés par une croissance non ordonnée soient perdus par des attaques de parasites au sang échauffé par le changement climatique. Les arbres sont à maturité, les forêts ne stockent ainsi plus beaucoup de carbone, on peut les transformer en planches et, avec ce qui reste, en chaleur. Pourtant, la propriété foncière moyenne dans le pays occupe entre 1 et 2 hectares. A priori, ça ne vaut pas le coup de sortir la tronçonneuse. « On s’est associés avec un exploitant forestier. Il récupère des chantiers qui lui sont donnés par les scieurs. Nous sommes aussi en pourparlers pour intégrer justement des associations de propriétaires forestiers dans l’entreprise, car, pour eux, le bois-énergie est un moyen de faire sortir du bois d’œuvre de leurs forêts », à coûts réduits.

410 communes à équiper

La biomasse pour faire de la chaleur n’est donc pas un but, mais un moyen de structurer et de rentabiliser une filière. Un outil pour maintenir des emplois sur place et aider à faire vivre des populations sans argent. Une façon de réaménager les territoires parce qu’elle revitalise des bourgs invisibles. Un agent démocratique, car les bénéficiaires participent à son entretien et paient tous le même tarif. Un argument à sortir quand, bientôt, les gens reviendront sur les ronds-points avec leur gilet jaune. « Dans notre département, le Puy-de-Dôme, il y a 465 communes et 665 000 habitants ; 10 font plus de 10 000 habitants, pratiquement toutes sont alimentées par le réseau de gaz de ville. Mais 410 communes ont moins de 2 000 habitants, soit un tiers de la population. Elles sont presque oubliées. Si on les équipait toutes, on pourrait faire un réseau de chaleur communal global quarante-quatre fois plus important que celui de la ville de Clermont-Ferrand », réunissant 410 microservices publics de l’énergie qui ne coûteraient pas beaucoup à l’État. Le réseau porté par Béta Énergie a été aidé par les collectivités territoriales. Alors qu’elles n’étaient pas encore réunies en un seul village, la commune d’Anzat a bénéficié de 55 % de subventions de la région et du département, tandis que celle du Luguet en a obtenu 70 %, de la région, du département et de l’Ademe. Lauréate en 2019 du prix de l’innovation en économie sociale et solidaire de la Fondation Crédit Coopératif pour cette chaufferie d’Anzat-le-Luguet, Béta Énergie améliore la vie des gens en utilisant ce qu’ils ont devant leurs fenêtres : les arbres.

Retrouvez ce portrait dans mon livre, et mon film.

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