Entre plaintifs et constructifs, choses vues chez les militants écolos

Entre des anti-éoliennes confits dans leur nombrilisme, et des anti-pesticides combatifs qui savent ne pas insulter, j’ai vécu récemment une semaine révélatrice. Le « régime des plaintifs » tel que dénoncé par Enthoven dans le Point de cette semaine contamine bien l’écologie…

… , mais il n’aura pas la peau de la lame de fond portée par la culture du dialogue ferme qui progressivement s’installe en France, à l'image de ce que fait l'admirable Paul François. Choses vues entre le Sud et le Nord de la France, entre abattement et enthousiasme…

Cela fait vingt ans que, paraît-il, j’emmerde le monde avec mes textes et mes chroniques, mes convictions en étendard, mon ironie en sautoir. Cela fait une dizaine d’années que j’anime ou participe à une trentaine de débats par an, sur les sujets d’environnement. Ces causeries me nourrissent, elles me montrent l’air du temps, me font ressentir les états d’esprit, entendre la rumeur avant qu’elle ne s’exprime bien plus tard. Faire parler les gens restera toujours le cœur du métier de journaliste et d’auteur. On apprend des choses autant que des histoires humaines. C’est passionnant. Le journalisme, c’est écouter pour se mettre à la place de l’autre, en particulier quand a priori on ne pense pas comme lui. J’ai écrit des livres sur l’agriculture et la bouffe, alors j’ai rencontré des agriculteurs saccageurs de paysages et des patrons de la grande distribution saccageurs d’agriculteurs. Je n’ai pas aimé ce qu’ils m’ont dit, je les ai embêtés, mais ni eux ni moi n’ont vu quoi que ce soit de personnel dans les attaques mutuelles. Toujours a-t-on bu un coup, au moins un café, avant de se quitter. En adultes respectueux. Préparer un débat, l’animer ou y participer ensuite, c’est véritablement un voyage dans une façon de penser différente, c’est participer à d’inédites visions du monde.

Depuis quatre à cinq ans, tout change. La France semble s’apaiser. Les débats sont moins houleux qu’ils n’étaient. Beaucoup moins d’oppositions frontales entre postures manichéennes, entre églises évangéliques pour ou contre. On se respecte plus qu’avant, on accepte de ne pas se couper la parole. Les bavards associatifs sont toujours là, mais ils monopolisent la parole moins longtemps, et commencent à faire autre chose que revendiquer. L’excès se fatigue. La culture catastrophiste, celle de la trilogie punition-pénitence et rédemption reste en fond de sauce, elle est néanmoins délayée par le besoin qu’ont les gens de comprendre et de savoir quoi faire. C’est un changement complet, j’insiste.

La dictature de l’ombrageux

Que l’on voit aussi, nous autres habitués des foules et parlant aux gens, aux grands soubresauts de celles et ceux qui s’estiment méprisés par cette évolution : les militants de toujours, qui voient dans la permanence des sujets liés à l’environnement dans les médias et le fait que même le grand capital s’y intéresse, non pas comme la réussite du combat écologiste mais comme la menace qu’on ne les écoute plus. Alors se comportent-ils en anciens combattants. Il faut qu’il y ait la guerre. À mesure que les débats s’apaisent, que chasseurs, industriels élus et naturalistes discutent d’une trame verte et bleue autour d’une table, ils crient au scandale, à la compromission, à la collusion. Ils sont toujours contre, ne proposent rien, dénichent toujours un complot et la mauvaise manière car de toute façon, le monde est pourri par l’argent et les conflits d’intérêts. Rien n’avance, parce que tout semble avancer, la preuve, crient-ils, le monde est dans un pire état qu’avant-guerre. Et tout cela n’est pas de leur faute, car eux, savent ; non, la faute incombe à l’État, aux politicards, aux entreprises et aux agriculteurs, sans oublier ces salauds de journalistes, privilégiés et vendus. C’est l’autre qui fait mal, qui doit en conséquence être puni.

À ceux-là, s’ajoute une engeance qui prolifère. Parfois, ce sont les mêmes. L’hybridation est terrifiante. Préférant le repli sur soi à la confrontation, confondant la défense de leur mode de vie avec la sauvegarde de la planète, s’indignant d’à peu près tout, dénonçant par l’insulte et le rejet, ne supportant pas la contradiction, proposant un monde nouveau fait de périphrases, d’euphémismes et de bons sentiments, ils prétendent incarner la vigilance et la sauvegarde quand ils ne sont que les vigiles d’une société de services qui, revenue de tout, et n’ayant confiance en rien, se cherche une grande explication en réécrivant le monde à sa convenance. C’est le règne des paranoïaques et des susceptibles, le temps des complotistes, celui du retour du hameau isolé qui se complaît dans la consanguinité afin que l’autre ne puisse jamais nous polluer. Il y a du refoulé, du trauma, de la régression dans tout cela, il y a une absence totale d’humour, de second degré, d’autodérision et d’ironie, toutes qualités qui selon Freud constituent pourtant la stratégie de défense la plus efficace face à l’adversité et aux malheurs du monde. Et puis rire, cela désarme et démilitarise : même les grands singes se marrent (ou baisent) pour éviter les conflits. Alors ils ne rient pas.

Le régime des plaintifs

Oui, Raphaël Enthoven a bien raison de dénoncer en couverture du Point de cette semaine le « régime des plaintifs ». Je le vois dans les mails et autres messages que l’on m’adresse parfois, afin de m’avilir. Récemment, une jeune femme, graphiste parisienne, m’a ainsi sur Linkedin rendu à l’état de « grosse merde », estimant que je n’avais pas le droit de vivre sur Terre. Après avoir prié, une autre dame a considéré que si j’étais « si méchant », c’est que Dieu ne m’avait pas encore montré le chemin ; elle était même certaine que mon cœur s’ouvrirait bientôt. Le petit dernier m’a certifié sur Twitter qu’il « se souviendrait de moi et m’avait à l’œil ». Aujourd’hui, chacun se réfugie dans sa petite secte. Son régime sans, sans viande, sans éoliennes, sans Linky, sans nucléaire, sans agriculture, sans chasse, sans voiture ou sans vélo, sans presse, la liste est infinie. Déplaire, c’est se voir immédiatement inondé de messages sans pudeur, plein de fautes et sans structure, cousus d’insultes personnelles, d’attaques en dessous de la ceinture et de menaces. Du pet de l’esprit de gens apeurés qui ont besoin de coupables pour donner de la « consistance à leur offense imaginaire », comme l’écrit Raphaël Enthoven.

J’en ai eu un bel exemple la semaine dernière, quelque part en Occitanie. Filmée, la scène aurait pu servir au Point de cette semaine. J’ai vu là l’expression sans frein d’outragés satisfaits, d’autant plus grossière qu’elle est venue quelques jours après une autre en la ville d’Évreux, celle-là magnifiquement nuancée. En cinq jours, deux villes, deux associations, deux sujets - les éoliennes dans le Sud, les pesticides en Normandie ; deux visions non miscibles de l’avenir portées par deux visages de l’écologie. L’un siffle, l’autre dialogue. Enthousiasme et consternation. Le monde change, c’est au bruit des cons paniqués que l’on s’en rend compte.

Un débat où l’on ne parla jamais de transition énergétique

Commençons par le pire. Dans une ville du sud-ouest où il n’est pas aisé de se rendre en train, il y eut donc un débat dans le cadre des discussions sur la transition énergétique que l’État encourage sur l’ensemble du territoire. Labellisée par la Commission nationale du débat public (CNDP), la causerie était organisée par une association qui ne mérite pas d’être nommée. Elle m’avait fait du gringue, et j’ai des amis pas loin, alors j’avais accepté de venir animer, et de le faire gratuitement, car il m’arrive de faire de bonnes actions. Et puis c’était pour la cause de l’énergie, pour la République, et il en allait paraît-il de la bonne tenue des débats que je fusse présent.

Une causerie sur la politique énergétique, donc. Accueillie par la mairie dans son palais des congrès, dont l’entrée était comme gardée par des jeunes déjà vieux, vêtus et proférant comme des archives hippies du temps où Pompidou réfléchissait à multiplier les réacteurs nucléaires. La salle est splendide. Trois cents belles chaises, à vue de nez, bien alignées de part et d’autre d’une travée centrale. Sur les murs, sur tous les murs, des affiches dénoncent les éoliennes, le compteur Linky, Enedis et, aussi, le capitalisme et la finance internationale. Il y en a aussi derrière le bar. Je m’étonnais auprès d’une personne de cet unanimisme qui rompait avec la neutralité d’un débat public, a fortiori tamponné CNDP, et semblait annoncer une réduction de la conférence à la seule menace des horribles moulins à vent et d’un compteur électrique qui fait des ondes. « Oui, mais on est tous contre, car vous comprenez, tout ça c’est les groupes financiers », me répondit-on. C’est vrai : cette salle où je comptais plus de cheveux blancs, rosés ou bleuis que dans un loto organisé par une maison de retraite de Las Vegas ne bruissait que d’indignations vigoureuses contre les éoliennes.

Estimant qu’il allait falloir être bien courageux pour un amoureux du moulin à vent de dire sa passion dans une salle pareille, je dû réclamer trois fois une pauvre assiette de charcuteries, car il n’avait pas été envisagé que mon bénévolat n’englobât point mon ravitaillement. Je la vidais lentement en discutant avec un confrère qui semblait abattu, déjà.

« Mais qu’est-ce que c’est que cette censure ! »

Enfin pleine, ces messieurs-dames bien assis, la salle appelait au démarrage. Il y avait eu au préalable quatre ateliers de deux heures trente, dont certains s’étaient mal déroulés, avais-je appris en questionnant ici et là. Le temps contraint avait été mangé par des présentations interminables de points de vue et de constats inutiles ou inadaptés qui n’avaient laissé que trop peu de minutes pour les questions et l’élaboration des avis. Car il faut savoir que de l’incroyable vitalité de ces bouillons de culture devait s’exprimer un jus de propositions que le garant des débats, présent avec moi, était chargé d’inonder ensuite le ministère de l’écologie. Paris attendait ! L’Occitanie était en train de lui préparer une belle soupe…

Sur scène, après un discours du maire tout entier consacré à la détestation municipale des éoliennes, rapporteurs et rapporteuses se succédèrent, chacun avec ses dix minutes pour exposer le produit des réflexions des ateliers. Ensuite, ils devaient répondre aux questions du public durant vingt minutes, pas une de plus. Questions écrites sur un formulaire, que leurs rédacteurs ou rédactrices étaient tenus de dire au micro durant trois minutes, pas une de plus. C’est ainsi, un débat CNDP, c’est formel, et c’est tant mieux.

Le premier rapport fut efficace. Pas de blabla, des avis, des propositions, le garant était content. Moi aussi. Je fis quelques remarques, posai des questions, remis en perspective, me fit l’avocat du diable et convoquai enfin la salle qui réagit mollement par des questions pour le moins décalées. Arriva ensuite le second atelier. Je dus couper la dame afin de lui rappeler le règlement quand, après sept minutes, elle en était encore à fouetter mollement la crème rance de la souffrance immense que les éoliennes avaient occasionnée aux gens de son atelier. Je me fis immédiatement siffler. On dénonça la censure. La démocratie était en danger. « Mais laissez-la parler ! » Elle reprit fébrilement en se plaignant, je lui réclamais les propositions que l’on était censé attendre d’elle, elle me répondit qu’elle n’en avait pas, alors elle continua sa mélopée pour enfin dire qu’elle en avait deux : « il faut qu’on nous écoute ». Et « oui, il faut tout casser pour se faire entendre ».

Les applaudissements auraient fait décoller un vautour posé sur un chamois mort né. Aussitôt, le temps se gâta. Il ne fut pas bon être animateur, ni journaliste, ni simplement garçon respectant la règle. Car le volcan, trop longtemps fermé, s’était débouché. Ce fut une explosion. Une nuée ardente. La montagne voisine s’était transformée en Montagne Pelée. Les questions ? Des plaintes. Tout allait mal. Tout le monde souffrait. C’était intolérable. Muée en un seul organisme, la salle gueulait. Elle avait trouvé le totem sur lequel destiner ses ressentiments et ses frustrations : moi. J’avais sans le savoir percé des bubons sur la peau de chacun. Ils retrouvaient tous leur jeunesse en tapant sur le clown.

« T’es qui ? T’es pas de chez nous ! »

Quand soudain un homme courageux, vêtu comme une cible, en jaune, prit le micro afin de dire qu’il trouvait des avantages aux éoliennes, ils tournèrent leur bâton vers lui. Je croyais respirer, mais non : le pauvre homme se fit siffler, insulter, moquer, conspuer, comparer, on lui fit remarquer qu’il n’était pas d’ici, qu’il n’avait donc rien à dire, aucun droit d’être là, que ses arguments ne valaient rien, que c’était scandaleux de le laisser parler, qu’il fallait le couper etc. J’avais rarement vu cela en dix ans de participation à des débats. Stupéfait et scandalisé, craignant un moment pour les abattis du courageux en polo jaune, je m’interposai, ferme, rappelant brutalement la salle à la règle et aux dispositions élémentaires du savoir-vivre, du respect de chacun, y compris, et surtout, des opinions adverses. Cela ne la calma qu’un peu. Le mot démocratie qu’elle avait crié tantôt ne lui venait plus aux lèvres. Les insultes continuèrent. Des arguments ? Aucun. Aux plus gros gueulards et aux siffleurs pénibles je proposais de venir sur scène afin qu’ils et elles dissent devant tout le monde leurs choses essentielles. Aucun ne vint. Une ne pouvait pas, car elle était saoule. C’est comme si j’entendis le pantalon de chacun tomber sur les chevilles. Des virils en toc. Le silence revint, un peu.

« On veut consommer entre nous, point c’est tout »

Maintenant que le prurit était passé, il n’y avait plus tant d’énergie. Les deux autres rapports se passèrent dans une attention bruyante, sur un fond de sifflement méprisant, d’attaques contre les représentants de la région et du parc naturel régional qui, eux aussi, se firent conspuer parce qu’ils eurent la sottise de défendre les éoliennes qu’ils avaient autorisées. Sur moi des regards de certains étaient persistants, fixes comme des viseurs. À aucun moment les organisateurs de la sauterie ne m’épaulèrent pour maintenir la salle dans des limites civilisées. Il y eut bien quelques jolies propositions, mais de questions pertinentes, peu. La plupart n’étaient que des avis non débattus lors des ateliers, des opinions définitives. Même la connaissance du sujet de la transition énergétique laissait à désirer : on était souvent dans l’approximation, la futilité, les idées reçues épaisses avec toujours la certitude d’être dans le vrai. Quant à la nuance, effrayée, elle avait passé son chemin pour s’en aller à Évreux. On y arrive, n’ayez crainte.

En fait, j’exagère, il y eut bien une proposition qui était souvent revenue : l’autoconsommation. Pourquoi, en dépit de la difficulté de l’atteindre et de la menace qu’elle pourrait porter sur l’égalité d’accès au service public de l’électricité si elle était laissée à la liberté de chacun ? « On veut consommer ce qu’on produit, vivre entre nous».

Une catharsis qui ne profite qu’au système

Ce débat n’en fut pas un. Il fut une séance d’autosatisfaction des gentils tournée contre les méchants dont il ne s’agissait pas d’entendre les avis, mais d’écraser sous le bruit du mépris. Ces offensés de l’État qui ne les écoute pas ne voulaient pas discuter, mais s’écouter parler dans le silence de la censure. Mus par leurs émotions, incapables de ne voir autre chose que leurs souffrances, sans doute réelles, ils avaient ramené le débat de la transition énergétique et les questionnements très légitimes sur la mode éolienne à la dimension, vertigineuse, de leurs nombrils. Du coup, on n’y comprenait plus rien. Ils étaient contre les éoliennes, mais pourquoi ? Tout ce qu’on entendait, c’était pas de ça chez nous, avec une sémantique qui puait un peu. Il fallait s’intéresser à eux, car leur offense méritait une juste réparation. Seule leur plainte comptait. Leur cri devait envahir l’univers. Cela valait d’écraser la nuance et la politesse. Pourtant, je comprenais que derrière l’éolienne, c’est le silence insupportable de l’État qu’ils visaient, l’inutilité des débats publics qui pousse à crier. Justement. Afin que l’arbre ne cachât plus la forêt, il aurait fallu organiser préalablement à ce débat une séance de catharsis pour que l’on puisse proposer au garant des propositions factuelles, raisonnées et rationnelles. La raison après l’émotion. Quel intérêt y avait-il à faire évacuer en public, devant un garant de la CNDP, les souffrances et les ressentiments ? Comment pouvait-il y avoir débat constructif, factuel quand on était à fleur de peau ?

J’ai vu dans cette ville le mauvais visage de l’écologie militante, celui de la mentalité d’ancien combattant qui se considère à jamais menacée, parce que c’est ainsi qu’elle perdure. J’ai vu dans cette salle des victimes se revendiquer uniquement en victimes et exiger de l’autre qu’on les plaigne. Avec des brutes pareilles qui pratiquent l’intolérance en brandissant la tolérance, les industriels de l’éolienne peuvent continuer leurs petites affaires sans inquiétude.

Paul François, un homme avec une majuscule

Et maintenant, Évreux. Quel bonheur.

En décembre 2017, Paul François, le paysan qui a réussi à faire condamner Monsanto pour son intoxication aiguë au lasso, un pesticide, m’avait demandé alors qu’on causait ensemble à Lyon de bien vouloir animer les rencontres annuelles de son association. L’homme est singulier. Meurtri, abîmé, malade, autant épuisé par le poison que par le combat judiciaire pour faire reconnaître sa maladie auprès de la Mutuelle sociale agricole (la MSA), il aurait toutes les raisons d’être agressif, vindicatif et caricatural comme les outragés de l’éolienne. Il pourrait se vautrer dans l’émotion, se draper dans la toge impériale de la victime médiatique, et faire pleurer dans les chaumières en décrivant ses malheurs, bien plus graves que ceux des pleurnichards égocentriques de l’Occitanie. Et on n’y trouverait rien à redire car il souffre chaque jour, Paul. Lisez son livre !

Et bien, c’est étrange, Ô miracle, il ne l’est pas, victime.

Paul François a réussi à s’extraire de ce statut bien pratique, ultra-valorisé dans notre société qui adore les opprimés (enfin, tant qu’ils restent sur des combats manichéens). Étrange, difficile pour les médias : voilà un homme qui devrait être sans cesse monté sur un prétoire, déclamer bruyamment pour se plaindre et dénoncer, pleurer et hurler, caricaturer les industriels et les agences sanitaires en riches méchants et les paysans en pauvres bougres sans défense, et qui reste sur la mesure, la nuance et jamais ne se laisse embarquer dans la facilité. Mais comment fait-il ? Vouloir l’interdiction des pesticides ne l’empêche pas d’affirmer que prohiber le glyphosate n’est possible qu’après avoir au préalable formé à l’agronomie les paysans, en particulier ceux et celles qui ne labourent plus, ou si peu. Paul François, c’est l’antidote contre Marie-Monique Robin qui ramène tout à elle, qui ne supporte pas de partager la lumière et s’est arrogé le pouvoir de dire ce qui est bien et mal. Un homme rare.

La volonté de comprendre

Le colloque de l’association de Paul François, Phyto-victimes, s’est logiquement déroulé à son image. Dans une organisation, le chef déteint sur tout le monde. Lever 5 h 30, train à 6 h 45. Voiture jusqu’à la fac parmi des rues vides. Parking en face d’un Mac Do presque aussi volumineux que le cinéma. Accueil souriant, proclamations de petite taille, les messages sont sobres. Les murs ne hurlent pas, c’est bien, quand on est encore fatigué. Sur l’affiche, le slogan « Pesticides & santé, tous concernés » suffit à poser le débat en lettres blanches sur fonds noir. Un peu classique, mesuré, le ton est là. La photo en bas à droite est celle d’un enfant debout dans un champ de blé encore vert qui regarde au loin un tracteur flou en train de pulvériser. Simple comme la réalité. Il y a dans l’amphithéâtre une table avec le livre de Paul (Un paysan contre Monsanto, paru chez Fayard) qui est en vente, et une autre avec du café, gratuit. Paul n’est pas là, car il est bien trop fatigué. Il a délégué une vidéo pour souhaiter bonne réussite à tout le monde. Pendant une journée, devant une bonne soixantaine de personnes effectivement concernées, beaucoup dans leur chair, des chercheurs et des directeurs se sont succédé. On a discuté de l’histoire des pesticides, du scandale de l’amiante qu’il faut toujours avoir en tête, de l’épidémiologie du cancer dans le monde agricole. Le niveau était élevé, les chercheurs pédagogues. L’avocat de Paul François expliqua l’état de la loi, de la justice en la matière. De sa lenteur, de ses accès de lucidité, parfois.

Dialoguer avec l’accusé

Après un déjeuner sans alcool, car on était à la fac, on revint autour de tables rondes. Le directeur de la MSA et son médecin national ; le directeur de l’Anses et sa directrice adjointe se tenaient prêts à affronter l’amertume générale. Les paysans souffrent de ce qu’on leur a enseigné à pulvériser, il y a aussi des riverains qui ne savaient pas ce qui leur tombait dessus. La mutuelle sociale agricole a fermé les yeux, se retranchant derrière la sempiternelle absence de lien de cause à effet et l’inexistence des pathologies constatées dans les tableaux des maladies professionnelles. Pratique. L’Anses est chaque jour accusée de compromission avec les industriels, seule explication pour des avis sanitaires que l’opinion trouve toujours trop pudiques et donc, suspects. Il faut qu’il y ait des coupables. Paul François a largement fait la fête à la MSA dans son livre, et la fête avait continué durant la matinée. Ces messieurs-dames allaient se faire déchaumer.

En fait, ils ressortirent bien vivants. Et même satisfaits. Car ce public qui ne leur était pas acquis, qui était un reproche vivant à leur gestion de ce qui n’est pas encore une crise sanitaire d’ampleur comparable à celle de l’amiante, mais on y arrive ; ce public qui n’a pas été tendre est resté civilisé, respectueux, au moins du courage qu’il fallait d’oser se mettre face à lui. Pas de sifflements, de huées, d’insultes, pas de censure ni d’opinions tranchées, pas une seule fois n’ai-je eu à intervenir pour calmer les ardeurs. Même ce médecin emporté contre les pesticides comme personne, qui sut déraper sans se vautrer dans le ridicule. On s’écoutait, à Évreux. On interrogea la FNSEA qui disait ne pas savoir faire sans pesticides sans lui envoyer de bidon de chlordécone à la figure. Les victimes n’étaient pas indignées, elles étaient courageuses, voulant que les choses changent en comprenant ce qui leur était arrivé, sans flétrir pour autant leur écœurement ni leur fureur.

Deux visages de la société d’aujourd’hui, deux visages de l’écologie. Le sectarisme des idiots utiles du système là-bas, l’ouverture de constructifs ici en Normandie. Celle-là me fait continuer ce métier chaque jour amoindri par le régime des plaintifs dont je me demande s’il n’a pas contaminé Nicolas Hulot. Le ministre se lamente beaucoup sur son sort mais que fait-il ? À voir le gâchis qu’est la loi sur l’alimentation, on peut répondre par « rien ». S’indigner en permanence ce n’est décidément pas avoir du courage. Quand on accepte l’ombre d’un ministre de l’agriculture qui se croit toujours sous Pompidou, on ferait mieux de se taire. Et de laisser place à quelqu’un d’autre, mais à qui ? Voilà où en est l’écologie au niveau de l’État. Heureusement, elle avance, se banalisant, dans les territoires de la République. Tiens, la région Pays-de-la-Loire vient d’installer sa stratégie de biodiversité, élaborée avec la plupart des représentants des usagers de la nature. Il n’y a eu qu’un seul vote contre. Une association de petits propriétaires forestiers. 

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