Le FN, c'est la défaite des écologistes

Pourquoi la troisième voie n'est-elle pas l'écologie politique ? Pourquoi est-ce, toujours, le FN ? Nécessité politique d'avoir un croque-mitaine, désespoir, rancune, inculture, certes. Aussi, la médiocrité d'une écologie à la française incapable d'écrire un nouveau récit, alors que tout lui donne raison.

Trente ans qu’on l’attendait depuis son lancement par François Mitterrand en 1983, et le voilà, les bottes cirées : le FN est sur le podium ! Belle victoire pour celui qui avait par ce calcul voulu déranger la droite et implanter face à tous le croque-mitaine idéal pour disqualifier un adversaire. L’ogre borgne ainsi ravaudé fut l’os jeté en pâture aux déclassés, aux ouvriers oubliés par les apôtres de la modernité ; de bien commodes apeurés car l’on pouvait en désignant leurs dents, leur bave et leurs cris moquer l’évidente médiocrité. L’indécrottable racisme, forcément, le ridicule nationalisme, évidemment. Ce fumier humain, cette désespérance, cet effroi de ceux et celles qui se sentent trop seuls face à des repères qui n’existent plus, sans qu’ils sachent pourquoi, le FN l’a étalé, l’a fait vieillir ; il a mûri, il  s’est affiné, il est aujourd’hui un compost, qui, demain, fleurira. Mais non, j’exagère : « nous avons compris l’exaspération des Français etc. », dimanche soir comme depuis trente ans. 

La victoire posthume de Mitterrand

Cela dit, ces fleurs de FN n’auraient jamais si bien poussées sans cet engrais efficace qu’est l’inculture. L’oubli. Pourquoi tant de jeunes ont voté pour lui ? Parce que l’avenir leur est chichement compté par leurs parents, certes. Quel avenir pour eux ? Des diplômes médiocres, qui les mettent déjà en concurrence avec leurs équivalents Indiens ou Chinois. Un monde du travail pathogène. Une retraite aux calendes grecques. Un logement impossible. Et un environnement dégradé, et un climat délétère. Certes. Aussi, l’absence totale de culture politique, due au mépris pour les politiques, qui l’ont bien cherché. N’oublions pas surtout le simple mépris pour la culture. « L’histoire, ça sert à rien ! », disent les lycéens et des pédagogistes utilitaristes. Alors on oublie, parce qu’on ne compare plus, on est sans souvenirs. C’est plus simple. On est fasciné par les monuments, les batailles perdues, par la Sainte-Trinité dictatoriale sans cesse encensée par les émissions de télé, Louis XIV-Napoléon-De Gaulle, on se prosterne devant les lieux de pouvoir lors des journées du Patrimoine, mais on ne s’intéresse pas à l’histoire. On préfère les clichés aux récits qui ont fait la Nation. Le FN est le fruit de la noce de la médiocrité politique et de la bêtise intellectuelle autosatisfaite d’une société qui est au bout d’elle-même.

Le désastre de l'écologie politique

Pourquoi n’est-ce pas l’écologie politique qui incarne l’envie de trouver un autre chemin ? Pourquoi le FN est-il le seul à faire espérer encore ? Pourquoi en ces temps de Cop21 à succès (ne boudons pas notre plaisir), alors que tout donne raison aux militants de la première heure, les écologistes ont-ils fait un score grotesque aux Régionales ? Pourquoi n’est-ce pas eux, l’alternative aux partis corrompus par l’âge ? C’est en fait la seule question intéressante soulevée par ces élections. On sait que le monde ne peut qu’aller vers la sobriété, et EELV fait un gâchis !

Une étrangeté, en dépit du constat de l’accablante médiocrité du personnel politique de l’écologie française. Pourquoi voter pour eux puisqu’ils ont l’air d’être comme les autres ? Cette nullité n’est en réalité que l’écume des choses, car l’écologie, telle qu’elle est portée en France, ne peut pas donner envie.

La pensée complexe ne fait pas de bonnes élections

Une étrangeté, décidément, car de conférences en débats, de rencontres en réunions publiques, l’écologie est présente partout. Elle est même devenue, grâce à la réforme grenellienne des documents d’urbanisme, l’occasion de la démocratie participative, qui n’est pas en vain mot. Allez voir les débats sur les trames vertes et bleues, par exemple. Un miracle, dans notre monarchie refoulée. Des gens de tout bord discutant de la position des haies, de la situation des zones humides, de l’intérêt d’une route, et qui du coup, chemin faisant, envisagent leurs territoires, relisent son passé, cartographient son présent, projettent son avenir. Et en modifient le cadastre sans se rendre compte que c’est par l’objectif de biodiversité qu’ils l’ont fait. Statistiquement, ces gens votent beaucoup FN, car ils sont de territoires ruraux, pauvres, oubliés. Et pourtant, l’écologie du quotidien leur a fait voir une possibilité d’avenir par eux seuls imaginée, tandis qu’ils conspuent l’écologie politique parisienne, celle des bobos-bien-mis-beaux-qui-parlent-plusieurs-langues et manient des concepts dans des concept-stores végétariens.

On peut appeler cela une dissonance cognitive, une schizophrénie, une incapacité à vouloir pour les autres ce que l’on a réussi à avoir pour soi. Appelons cela plutôt complexité. Aussi vertueuse soit-elle, la pensée écologiste est complexe, car elle oblige à tout considérer, dans le temps, l’espace et les disciplines de la connaissance. C’est possible à une échelle locale, quand on a l’objet face à soi, c’est virtuel, autrement. La pensée du FN est à l’inverse très simple en toute occasion : il faut revenir en arrière, faire comme avant, et c’est d’autant plus simple que ça ne mange pas de pain, vu que le FN n’a jamais exercé le pouvoir. Enfin, pas sous son habit actuel. 

La victimisation, l’infantilisation, les deux mamelles de la France

Complexe, et gênant. L’avenir, demain, quoi qu’en dise, sera une remise en cause des piliers de notre mode de vie. De la voiture, du logement, de l’alimentation, de la consommation, des vacances. De tout ce pourquoi les gens se battent quotidiennement, parce que la société leur demande de le faire. Il faut consommer, consommer comme le voisin, rouler en voiture parce qu’il faut bien travailler en partant de la maison qu’on a achetée loin parce qu’elle était moins chère, pour un crédit épuisant qui ne trouvera de fin qu’à l’aube de la retraite, quand on l’aura. Et il faudrait que tous ces efforts fussent vains ?! Qu’ils fussent même le symbole de la gabegie d’une société toxique ? Renoncer à ce que l’on peine à obtenir n’est pas a priori le projet social le plus excitant. 

La société de consommation n’a pas besoin de consommateurs solvables, mais de consommateurs frustrés. Les pauvres sont sa litière. Et ils sont nombreux : en gros, la moitié de la France qui gagne, net, à peu près le smic. Qui veut consommer comme les autres, pour maintenir son rang, et n’a pas envie qu’on lui dise que c’est mal, parce que consommer c’est la preuve qu’on n’est pas - encore - dans la misère. L’écologie politique est de fait pour la majorité des Français une alternative crédible, car elle promeut de consommer différemment, d’aménager les territoires différemment, de créer des emplois différents, selon des symboles sociaux différents, mais elle est inaudible ! Car quiconque refuse d’entendre le porteur de nouvelles qui le dérangent intimement. Le syndrome de la femme battue : la perspective d’une autre réalité fait plus peur que le triste quotidien auquel on s’est habitué, pour le rendre supportable. En particulier dans une société qui a érigé la victime en héros moderne. La victime est l’acteur principal infantile et déresponsabilisé de notre comédie humaine : ce qui lui arrive n’est jamais de sa faute, on aime la plaindre. C’est l’autre, le gouvernement, l’étranger ou le « Gaulois », le maire-qui-nous-avait-pas-prévenu-qu’on-construisait-en-zone-inondable ou le technocrate qui est à désigner. Pas le pauvre malheureux. Qu’on caresse comme un chien.

Et pourtant, l’écologie est si proche des gens…

La victime n’écoute pas le porteur d’espoir s’il a des allures de prédicateur. Or, les messagers de l’écologie politique continuent de manier un discours accusatoire, catastrophiste, technique, désincarné, maniant de grands principes, dénigrant l’idée de progrès, redoutant l’État, fustigeant les entreprises, promouvant la si lointaine l’Europe, l’amitié entre les peuples, la bonté intrinsèque de l’homme etc. ; un discours qui, promettant in fine la pénitence par la sobriété pour éviter, c’est pas sûr, la guerre pour l’eau ou le pétrole, sous un climat de canicule, n’est pas désirable.

Comment adhérer à une perspective de bouleversement qui fait plus peur que la peur de l’évidence de notre décadence ?

Il manque à l’écologie un récit alternatif à la fois à l’eschatologie judéo-chrétienne et à la culture du progrès issue des Trente glorieuses. Il lui manque de se débarrasser de l’utopie pour l’envie. Il lui manque de dire que son projet n’est pas écologique mais politique, parce qu’écologique : s’adapter au changement climatique, c’est se préparer à un cycle de l’eau altéré, à suivre précisément le trajet de la goutte de pluie entre le ciel et la rivière pour éviter qu’elle ne dévale trop vite vers la ville, à privilégier et préserver en conséquence les sols de qualité, qui sont des réservoirs, ainsi à interroger l’aménagement du territoire et les pratiques agricoles, c’est-à-dire l’organisation du foncier, et donc, la répartition des pouvoirs et leur nature même. Et l’on s’aperçoit alors qu’en parlant sols, on parle prix de l’immobilier et coût de la voiture, on remet en cause l’organisation de la prise de décision et l’écheveau politique, le pouvoir du maire et les attributions des découpages administratifs. On révolutionne pour le bien commun.

Voilà, c’est ça, l’écologie : de la politique.

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