Les associations écolos, se professionnaliser ou mourir?

Comme toutes les associations de protection de la nature, le vénérable Groupe ornithologique et naturaliste Nord (le célèbre GON) est confronté à une situation inédite : maintenant que l’écologie est devenue un sujet politique, il lui faut s’éloigner de son militantisme pour emprunter la route de la professionnalisation, afin de répondre aux demandes des collectivités et des entreprises…

… Une révolution mentale et organisationnelle pour une structure qui fête son demi-siècle, dans un contexte budgétaire terrible. Qui l’a fêté en septembre dernier, j’y étais. J’ai pu observer le courage d’une association qui a montré à tous ses contradictions afin de savoir comment continuer à exister dans les cinquante prochaines années.

Parce que si rien n’est fait, nous irons à la catastrophe. En fait, la catastrophe est déjà là, à lire au pied de la lettre communiqués de presse d’ONG, articles de journalistes et exhortations de personnalités. Le monde est en train de mourir, par notre faute. Ne voyez-vous pas ces insectes qui ne s’écrasent plus sur nos pare-brise ? N’entendez-vous pas ces oiseaux tellement silencieux ? Ne sentez-vous pas cette terre qui n’exhale plus rien ?  N’entrons-nous pas dans nos villes par des champs immenses et des ZAC anonymes qui ont rendu les abords si monotones ? La biodiversité petit à petit disparaît et le silence s’abat sur la campagne, seulement brisé par les détonations des chasseurs. L’avenir s’annonce lugubre. Pourtant, bien qu’elles soient toujours en retard, les choses avancent. On parle aujourd’hui d’écologie, de climat, de pollutions, de nature, comme jamais auparavant. Les choses sont passées dans le langage commun, elles deviennent les filigranes de nos réflexions. La loi a aidé. On a beau être un peuple très peu naturaliste, encore moins écolo, notre pays n’est pas dans le pire état naturel qui soit. Parce qu’il y a un État, chez nous, qui en impose encore à des services publics compétents, et considère qu’une nation civilisée se doit d’avoir des règles, des lois, y compris pour préserver ce qui fonde nos identités, la nature au sens le plus large. Élus, aménageurs et usagers de la nature commencent à envisager les effets de seuil et les effets domino qui font qu’urbaniser ici pourrait avoir bien des conséquences demain, pour un coût que la collectivité, appauvrie par la Crise et la façon - libérale - d’y répondre, ne peut plus se permettre. Chacun a compris que l’on ne peut plus pulvériser les champs ni maltraiter les bêtes sans risques. Alors que les questions environnementales font les gros titres, la société donne une conscience à l’animal et interroge industrie et agriculture sur la provenance et la constitution de leurs produits. Le monde change, décidément.

Et ce changement, les associations l’accompagnent, car elles sont souvent les seules interlocutrices des élus et des usagers de la nature, à la fois vigies, militantes, contestataires et partenaires. Émotives et techniques, engagées et professionnelles, elles sont un peu comme les maîtresses d’école des images d’Épinal, entièrement dévouées à leur cause, à la fois bonnes et autoritaires, douces et irascibles. Sans les associations, ou ONG, si l’on veut faire chic, la conscience environnementale en serait encore où elle était il y a un demi-siècle, c’est-à-dire nulle part. Sans elles, il n’y aurait jamais eu la loi de 1976, fondamentale, ni le Grenelle, ni la nouvelle loi sur la biodiversité d’août 2016. L’une d’elle s’est réunie en septembre près d’Armentières, dans le Nord pour fêter son cinquantenaire.

Une histoire de justiciers

C’est le GON.
Le Groupe ornithologique et naturaliste du Nord est une institution. C’est en France une des plus vieilles et des plus respectées des associations de protection de la nature. Ce jour de septembre, elle a réussi l’exploit de se mettre à nu pour son anniversaire, à s’interroger sur elle-même, à entendre les regards extérieurs. Elle s’est remise en cause pour savoir que faire pour espérer être encore là dans une cinquantaine d’années. Une querelle entre anciens et modernes, entre passé et avenir, très significative de ce que l’on voit partout en France. L’écologie est à un tournant, les associations doivent le bien négocier au risque, sinon, de disparaître, au profit de bureaux d’études qui n’ont pas toujours cette passion qui est l’aiguillon des pouvoirs publics et des usagers de la nature.

Présidée par une figure de l’écologie, et mon ancien prof de botanique à Lille 1, José Godin, docteur ès sciences à la retraite, le GON jouit d’une réputation de sérieux et d’indépendance en partie liée à sa naissance dans le monde universitaire. Voire, d’académisme un peu rigide. Ici, on fait de l’observation rigoureuse, à partir de laquelle on soutient des revendications robustes. Une association assez masculine. « C’est l’histoire commune aux associations de protection de la nature », nous éclaire Rémy Luglia, historien spécialiste de la question. « En France, le courant naturaliste est né dans le milieu universitaire et scientifique où il n’y a longtemps eu que des hommes. » Contrairement aux États-Unis et à l’Angleterre où la défense de la nature a été portée sur ses fonds baptismaux essentiellement par des femmes. « Là-bas, ce sont les épouses de la bonne société qui ont été les premières à alerter sur la disparition des oiseaux, le pigeon migrateur et ceux dont les plumes agrémentaient leurs chapeaux. » Florence Merriam Bailey, la duchesse de Portland, Alexandra du Danemark et les femmes des grands industriels américains sont à l’origine des premières lois de défense des animaux dans le monde anglo-saxon. Quoi de plus normal, finalement, dans une culture à la fois très naturaliste, et beaucoup moins segmentée que la nôtre. Savez-vous quel est le troisième livre en langue anglaise le plus lu en Grande-Bretagne ? Après la Bible et le tout-Shakespeare, il s’appelle « The natural history and antiquities of Selbourne in the County of Southampton. » Écrit par un pasteur, Gilbert White, publié en 1789, ce livre d’observations méticuleuses de la nature ordinaire continue d’être réédité. Des millions d’exemplaires. Il n’a été traduit en France qu’en 2011…
Chez nous les écrits de Buffon, Fabre, Cousteau ou Pelt ne sont connus que des initiés. L’écologie scientifique est elle-même née loin de l’hexagone, en Allemagne, en Russie et aux États-Unis. Le premier périodique spécialisé en langue française est né en 1969, cinquante-six ans après le premier en langue anglaise. « Ce n’est qu’en 1912 que la première société de protection des oiseaux a été créée en France, au départ pour protester contre la probable disparition du macareux, alors chassé pour sa viande, » reprend Rémy Luglia. Née de la vénérable société d’acclimatation, la Ligue de protection des oiseaux (LPO) existe toujours, et le GON en est partenaire. En 1912, elle comptait une cinquantaine de membres. Les adhérents des sociétés équivalentes anglaises, allemandes ou américaines se chiffraient alors par dizaines de milliers. « En France, le premier fil conducteur de la protection des espèces a été l’utilitarisme, le second, la beauté, puis la souffrance et enfin l’extinction des espèces. » Au départ, on défendait avant tout les oiseaux utiles à l’agriculture, c’est ensuite qu’on s’est préoccupé des souffrances qu’on leur infligeait, « comme dans le Nord les pinsons dont on brûlait les yeux au fer rouge, pour qu’ils chantent dans les concours. »
« Les mineurs pratiquaient beaucoup, et c’est contre cette pratique que moi, alors instituteur, j’ai fondé le groupe des jeunes ornithologues, à Hénin-Beaumont. Avec Lucien Kerautret et M. Lagache, qui faisait partie de la LPO, on a ensuite créé le GON dans un bistrot d’Hénin », se souvient Robert Lefebvre, adhérent numéro 6 du GON. Lequel signalait les mauvaises actions aux gendarmes, et M. Lagache se portait ensuite partie civile. « C’était bien une réaction contre les exactions commises contre la nature, qui s’inscrivait bien dans une époque contestataire, et fort peu naturaliste. », ajoute Michel Delsaut, professeur d'éthologie à la retraite, et un des plus anciens adhérents.

Tout noter, tout savoir

Que fait le GON ? Il observe, enregistre, mémorise. Montée par Cédric Vanappelghem, la base de données de l’association est le pilier du système d’information régional sur la faune (SiRF). Répondant à une directive européenne, les données de SIRF sont des éléments essentiels de la connaissance, coulés dans le marbre par la loi sur la reconquête de la biodiversité d’août 2016 qui impose à tous les « fabricants de données » de les mettre gratuitement à disposition de quiconque saura les faire parler. Espèces, lieux, dates, observations et cartes devraient être des éléments de réflexion pour les élus ayant des velléités d’aménagements.
Le GON forme, aussi. « En 2012, on a lancé, sur le modèle de ce qui se faisait en Belgique une formation à l’ornithologie en 18 cours et 18 sorties sur le terrain, avec à chaque fois 3 à 6 heures passées ensemble », explique le référent de ce cursus étonnant, Gaëtan Cavitte. Ni diplômant ni reconnu, le cursus s’étale sur trois, voire quatre niveaux, comme un bon vieil itinéraire universitaire. Une attestation est délivrée à la fin du niveau suivi. « C’est tout public, on y accueille aussi bien des étudiants, des retraités, peu d’actifs cela dit ». Entre 60 et 80 personnes ont été formées, beaucoup sont devenus des adhérents. Tout cela pour la somme très modique de 400 euros, soit un peu plus de dix euros le cours ou la sortie de terrain. « On vend un produit qui n’a pas d’équivalent sur le marché, ce qui nous permet d’échapper à la fiscalisation. On se demande quand même si l’on ne devrait pas être reconnu comme organisme de formation professionnelle, car il y a de l’argent dans la formation, mais cela nous ferait entrer dans la complexité administrative. » Et puis il faudrait trouver plus de formateurs, qu’il faudrait payer, donc, augmenter le prix de la formation. Équation difficile. D’autant « qu’il y a une forte demande sur les insectes, mais on en revient toujours au même, comment faire » . Dans un mouvement bénévole, tout repose sur les bonnes volontés, et in fine, sur le temps. Et sur le faire savoir. « Nous, on fait de la transmission, c’est tout ce qui compte, mais on a du mal à le faire savoir. Qui connaît le GON, franchement ? Pas grand-monde, car on ne sait pas communiquer. » Ni vendre au juste prix nos données, notre formation, bref, notre expertise.
Véronique Buriez savait, elle. Impliquée, concernée, elle a eu envie de se former. Cette institutrice a toujours été « proche de la nature. Mon père faisait de la botanique, mes grands-parents étaient agriculteurs, j’avais envie d’aller plus loin, pour savoir ce que j’avais devant chez moi. » Et elle a découvert plus que des noms, de l’anatomie et des familles taxonomiques, ce qu’est un écosystème, les interactions qui les fondent. « Ma sensibilité était déjà là, elle s’est beaucoup accrue. Peut-être ai-je pris conscience de la fragilité des choses, et en même temps de la complexité. Je pense que je ne vois plus l’écologie de la même façon, avant c’était plus caricatural, plus théorique. Aujourd’hui, j’ai une approche plus rationnelle, je conçois mieux les tenants et les aboutissants. » Moins d’émotionnel, plus d’objectivité, un sens critique plus affûté, Madame Buriez a plus d’assurance dans son analyse quand elle entend des choses, quand elle agit au quotidien. La formation lui a délivré une certitude : ce qui marche c'est vraiment d'aller à la rencontre des gens, leur montrer des choses concrètes, près de chez eux, sinon, ça reste théorique. » Un peu comme le GON, finalement, qu’elle trouve elle aussi très mauvais communicant. « C’est un groupe de passionnés, de militants pour certains, et pour beaucoup ils sont très compétents. Mais il faut reconnaître qu’ils ne savent pas communiquer, ou plutôt, leurs modes de communication, destinés aux experts, ne touchent pas le grand public. En fait, ils s’adressent à des gens déjà convaincus. »

Montrer la nature

En ce qui la concerne, Coralie Burrow s’adresse parfois aux gens qui passent. « On les voit, dans les salons où on a des stands. Il y a une prise de conscience, ça se sent. Les gens ont du mal à croire que deux tiers des espèces communes ont disparu. En même temps ils confondent, car ils croient que c’est la chasse qui en est la cause. » Issue d’une famille franco-anglaise très portée sur la nature, Coralie Burrow s’occupe de l’antenne du GON en Cambrésis, dont elle assure que ce n’est pas là un « pays » aussi pauvre en nature qu’on veut bien le croire. Les apparences de ces champs monotones seraient donc trompeuses. Après une thèse sur les sols, elle a rejoint un bureau d’études. Elle s’étonne encore du manque de connaissances des gens, qu’elle emmène sur le terrain, en randonnées nature. « On part de très loin, faut dire. Les gens en savent souvent moins que leurs enfants » Pour améliorer les connaissances, il s’agirait d’aller les voir ailleurs que dans des salons bio ou nature qui drainent forcément un public au moins conscient des choses. « Mais cela demanderait du temps, or, on est bénévole. Il faudrait aussi qu’on investisse les écoles, qu’on y fasse des actions, des potagers, sinon, ce seront toujours les chasseurs qui parleront de nature aux enfants… » Le monde de la chasse a signé une convention avec le ministère de l’Éducation nationale qui lui permet de parler de nature, sa vision de la nature, à tous les élèves de France. « Il y a les entreprises, aussi, qui ne savent pas trop quoi ni comment faire. Elles cherchent à être accompagnées, mais le GON a du mal avec elles… »

La troublante banalisation de l'écologie

Christophe Luczak a un regard plus large. Membre du GON depuis 1982, il en a été vice-président. « Je n'ai plus le temps. » Professeur des universités, il officie à la station marine de Wimereux, à côté de Boulogne-sur-Mer. Comme tout chercheur, il doit aller à la pêche aux financements pour faire vivre ses thésards et ses laboratoires. « Là, on fait des études sur l’impact des largages de boues de dragage, pour les services portuaires. On fait de l’argent ce qu’on veut, on n’est pas « acheté », bien au contraire. » Les écologistes, les naturalistes, ont souvent des pudeurs avec le monde de l’entreprise, avec l’argent. Quiconque en touche est soupçonné d’être vendu au grand capital. « C’est bête, car ce qui manque au GON, c’est bien les sous, et puis un soutien institutionnel ». Auteur de « Evolution des populations d'oiseaux communs dans le Nord-Pas-de-Calais », livre qui lui a valu beaucoup de présence sur les médias nationaux, Christophe Luczak déplore l’invisibilité de l’association, qu’il ne s’explique pas vraiment. « Est-ce que c’est une étiquette qu’on nous met dessus ? Il y a sans doute une confusion du grand public entre écolo et naturalistes, un amalgame entre écologie de terrain et écologie politique. » Du coup, pour les gens, le GON serait un refuge d’écolos de salon, ou d’écolos catastrophistes attendant la fin des temps. « Après, faut balayer devant notre porte. Les combats qui ont été faits, des réserves naturelles, des réservoirs de biodiversité ont été créés, c’est bien, mais on ne s’est pas trop occupés de ce qu’il y avait autour, de la biodiversité commune. Faut pas s’étonner que ces zones protégées soient parfois perçues comme des jardins privés pour les militants écolos. »
Il n’en reste pas moins que les choses ont avancé. Christophe Luczak voit de plus en plus d’étudiants pour un nombre croissant de formations en écologie. De militants, la volonté chevillée à l’âme et au corps de changer le monde, les étudiants sont devenus des… étudiants comme les autres. Rançon du succès d’une écologie passée dans le langage commun ? Oui, c’est la preuve que l’on a progressé. Mais voilà, la conséquence c’est qu’on a des étudiants normaux, pas vraiment passionnés. On a de moins en moins de naturalistes, ils veulent juste trouver du boulot  Il y a donc du boulot en écologie, ce qui n’était pas le cas quand M. Luczak était étudiant. « C’est vrai, mais bon, certains de mes étudiants, ils ont l’air complètement déconnectés, comme si la nature, ça ne les intéressait pas beaucoup. Ils ont un sujet de thèse comme s’ils allaient à l’usine. » Un bon réservoir de professionnels, toujours est-il, qui sera plus attiré par les bureaux d’études ou les collectivités que par les associations dont le militantisme - et les salaires, quand elles ont des salariés - peut rebuter des gens qui n’ont pas la fibre.

Sans cesse aller au parquet

« Au service de la faune  pourrait être le slogan du GON. D’abord par là où elle est née, la Justice. Comme d'autres associations, le « groupe », depuis sa création, repère les infractions, les dénonce, les porte au Procureur de la République, et suit les dossiers. C’est en particulier le travail d’un historique, Alain Ward. « Lorsque la faune est en danger, lorsque des politiques mettent à mal la protection des habitats et des espèces, je suis là . Et bien là. Alain Ward reconnaît que c’est toujours très compliqué.  Il y a une raison simple : on porte plainte, mais, pour pouvoir le faire, sous peine de voir la plainte classée sans suites, il faut à la fois avoir un procès-verbal bien circonstancié, et une plainte déposée contre quelqu’un. C’est difficile. Et quand il s’agit de chasse, cela ne peut se faire qu’en collaboration avec l’ONCFS qui détient les procès-verbaux », or dans le Pas-de-Calais, la coopération avec les chasseurs se passe mal. Dans le Nord, les choses vont à leur terme. « Enfin, j’exagère, car globalement, la réponse de la Justice, c’est une catastrophe, parce que c’est totalement à l’appréciation du juge : pour la même infraction, on va avoir un rappel à la loi, ou alors on va avoir une condamnation exemplaire. » Voilà pourquoi certains juristes spécialisés réclament la création d’un parquet « vert », spécifique, constitué autour de magistrats dûment formés, instruits et spécialisés.
Ce qui ne change pas, ce qui est homogène par contre, c’est la nature des infractions. Il n’y a pas d’évolutions, on a toujours des tirs sur les espèces protégées, sur les rapaces en particulier, avec en plus une politique de désinformation totale de la part de certains membres de la fédération des chasseurs, qui disent à leurs troupes que s’il n’y a plus de gibiers c’est à cause des busards et des renards. Les agriculteurs font attention aux rapaces, grande avancée de ces dernières années comme a pu le constater Coralie Burrow dans le Cambrésis, mais du coup, ils se retrouvent parfois en conflit avec des chasseurs qui leur reprochent d’être devenus des écologistes parce qu’ils ne détruisent plus les nids de ces « nuisibles ». « Au début des années 1980, il n’y en avait quasiment plus, dans le Nord-Pas-de-Calais », se souvient Christian Boutrouille, le spécialiste des busards du GON. « Il est revenu parce qu’il est une espèce protégée depuis 1972, mais pas parce qu'on a fait attention à lui sur le terrain!  Mais je reconnais que s’il y en a plus, c’est sans doute aussi parce qu’il est peut-être un peu moins persécuté, comme il l'était par les agriculteurs et les chasseurs. » Et puis, comme l'espèce est protégée, on y fait plus attention, donc, on cherche à la voir systématiquement. Alors on la voit plus, c’est statistique. « Il y a aussi la conservation des sols qui se développe et fait que les prairies, les champs, ne sont plus, ou moins, retournés. Il y a donc plus de campagnols, car leurs terriers ne sont plus détruits par le soc de la charrue, et cela attire le busard. »

« De toute façon, comme disait Alain, qu’on porte plainte ou pas, ça ne sert pas à grand-chose :  il y a rarement des suites, et les fédérations de chasse ne disent jamais rien contre leurs membres qui détruisent les nids de busards dans les champs, alors que c’est illégal. » Ni même quand ils prennent à partie les agriculteurs qualifiés de dangereux écolos. Pour noircir encore un peu plus le tableau, Alain Ward reprend la parole à propos du littoral français « on a toujours des trous de mares de chasse, partout. 157 km du domaine public maritime sont loués par les chasseurs dans les Hauts-de-France ! Ne vous y trompez pas, tout est artificiel, c’est une appropriation privée de ce qui est à nous tous. » Bref, dans les Hauts-de-France, quand ce n’est pas urbanisé, c’est chassé. « Mais ça change. J’ai vu des élus se démener pour protéger les amphibiens qui se faisaient écraser sur les routes, en mettant en place deux bâches et quelques seaux, ça ne coûte pas grand-chose, et c’est utile. »

Communiquer

La Justice agit à son rythme, qui n’est jamais celui de la frustration des victimes. Le GON la sollicite tout de même, sans arrêt. Il y a au moins une raison à cela : la communication. Porter plainte, dénoncer publiquement, cela attire les médias, cela donne un éclairage ponctuel sur des combats anciens, longs et douloureux. C’est aussi une façon de faire savoir aux grosses associations, aux « ONG » parisiennes, qu’il se passe des choses sur le terrain. « Il est important que des associations parisiennes ne perdent pas le pied dans les régions, il est intéressant à l’inverse que les gens qui sont au quotidien dans les problématiques régionales soient entendus, qu’elles soient présentes dans notre réflexion, sinon, on partirait toujours sur des plaidoyers et des réunions », estime Alain Naessens, un des administrateurs d’Humanité & Biodiversité, association présidée par Bernard Chevassus-au-Louis et dirigée par Sandrine Bélier, qui ont des carnets d’adresses et des entrées. « On a passé une convention avec le GON pour formaliser ce partage de bons procédés, d’informations. » Convention qui s’est traduite également par le portage national d’une pétition du GON sur cet invraisemblable constat que sur la Plage des Pauvres, dans la réserve nationale de la Baie de Canche, les chasseurs continuent de tirer, sans que le Préfet n’y trouve rien à redire. Sans doute estime-t-il, comme les chasseurs, que le tracé de la réserve a été réalisé il y a trente ans sans tenir compte des réalités du terrain, par des technocrates jamais sortis de Paris. Il n’en reste pas moins que le rôle du représentant de l’État est de faire appliquer les lois, dont celles qui interdisent de chasser dans la réserve naturelle de la Baie de Canche. « C'est du braconnage légalisé, un point c'est tout », résume M. Naessens. Comme tous les autres participants à cet anniversaire, il ne considère pas comme une bonne nouvelle les arbitrages régionaux systématiquement en faveur du monde de la chasse. « De l’ignorance plus que du calcul politique », analyse Philippe Vanardois, ancien responsable du centre de soins de Villeneuve d’Ascq, membre du GON depuis 1970 et dessinateur bien connu du monde de l’édition. « Moi je vois surtout le numérique, qui a permis à plein de gens de faire des images plus facilement qu’avant, à regarder les oiseaux, la nature. » Qui sait si cela n’a pas participé à la conscientisation du monde animal, qui est en train de révolutionner notre vision du monde ?

Se professionnaliser

Comment les institutions qui lui donnent des sous voient-elles le GON ?
Comme un partenaire. De la ville de Roncq pour un certain nombre d’actions de vulgarisation. De l’Établissement public foncier (EPF) pour lui garantir que la rénovation de ses nouvelles acquisitions ne nuira pas à la biodiversité, aux hirondelles et aux chauves-souris en particulier. « On le soutient depuis toujours, comme toutes les associations qui apportent de la connaissance, dans une logique de vouloir construire un observatoire régional de la biodiversité », explique Catherine Bardy, directrice adjointe de la Dreal des Hauts-de-France. L’État, via la Dreal, pilote la question de la biodiversité en compagnie de l’Agence de l’eau et de l’Agence française de la biodiversité (AFB). « On a plus de fonctions de pilotages et d’animations, que de fonctions de terrain, et en plus, dans les régions qui ont pris les choses en main, il n’y a plus forcément besoin des services de l’état. Le but est bien de construire une gouvernance régionale de la biodiversité », qui semble compliquée avec les Hauts-de-France qui ont pris les choses par le petit bout de la lorgnette, celle du viseur au bout du canon. La différence est frappante avec l’Occitanie ou les Pays-de-la-Loire qui ont pris réellement à cœur la compétence de la biodiversité conférée par la loi : elles ont ou sont en train de travailler à des stratégies régionales précises et chiffrées. Pour que la région des Hauts-de-France en revienne à de bonnes dispositions, le rôle du GON est fondamental, comprend-on la Dreal à demi-mot. Mais voilà, où sont les sous ? Il n’y aura plus de financement régulier, mais des réponses à des projets. Le milieu associatif fait partie de l’écosystème régional, il sera traité comme un de ses éléments. C’est un nouveau monde, c’est aussi un piège, car les associations tel le GON ne sont pas des sociétés, elles doivent rester des associations, ne pas perdre leur âme », tout en se professionnalisant afin d’être capable de répondre à des appels d’offres. Alors même que, aux dires de Me Bardy, « en Hauts-de-France, on a un déficit de structures professionnelles, de bureaux d’études (c’est un peu toujours les mêmes) ». Les associations pallient ce manque, sans avoir les mêmes armes, ni, souvent, la même volonté.

« Avec ceci de différent, et qui le différencie : le GON a une très longue histoire, qui, pour des partenaires comme la Dreal, est une garantie de pérennité et de sérieux. » Madame Bardy a presque tout dit. « On a un groupe de travail sur le suivi des travaux de restauration des zones humides, et l’on travaille avec le GON, en maîtrise d’ouvrages », explique Stéphane Jourdan, Chef du Service Milieux Aquatiques et Maîtrise d’Ouvrage de l’Agence de l'Eau Artois Picardie. Quand il y a des travaux à faire sur les cours d’eau, sur les seuils en particulier, l’agence finance en grande partie, et signe une convention avec les propriétaires, les collectivités. « Le GON, ce sont des nouveaux, chez nous. Du coup, on a dû les conseiller pour que leurs dossiers de demande de subvention soit recevable », les choses changent, décidément. Avant, une association tendait la sébile et les différents pouvoirs publics y donnaient, alors même que, souvent, elle les critiquait, voire, les traînait en justice. Bon an mal an, les financements étaient pérennes. Aujourd’hui, ça n’est plus le cas. La crise et l’Europe sont passés par là. La première a asséché les comptes publics tandis que la seconde s’est substituée à nombre de lignes d’investissements auparavant nationales, dont les régions sont désormais destinataires… et qu’elles distribuent selon des critères complexes qui nécessitent des demandeurs, des associations, une ingénierie réglementaire et administrative digne des bureaux d’études. « Avec tout cela, oui, le GON doit se professionnaliser, il faut qu’il aille sur des logiques de projet. Mais le bénévolat doit rester important, car c’est son âme », conclut, lapidaire, M. Jourdan.

Avec l’AFB, les choses sont plus simples. « On est alliés, objectivement. Le GON, et de façon générale les associations de protection de la nature, nous signale des infractions, ou participe à la qualification des faits en tant que « sachant », se réjouit Olivier Fauriel, Directeur Interrégional Normandie-Hauts de France de l’agence. « Il faut le dire, les associations militantes sont importantes car dans le cadre des procédures, quand il y a des atteintes au milieu, il est important qu’il y ait des parties civiles. C’est assez bien fait dans les milieux aquatiques avec les associations de pêche, et ça l’est avec le GON. » Tout le boulot d’Alain Ward n’a pas été vain. La direction territoriale de l’AFB fait la police de l’eau, et bientôt de la nature car elle est en train d’ingurgiter l’ONCFS (moyennant un changement de nom : l’AFB devient… l’OFB, O pour office), la Dreal n’en fait pas. Elle ne finance pas, la Dreal, si. « On est une agence d’appuis techniques, en fait, complètement financée par l’agence de l’eau, ce qui explique qu’on n’a pas de politique de maîtrise d’ouvrage. En Artois-Picardie ça se passe bien, les choses sont claires, » précise M. Fauriel qui sait mieux que personne à quel point les rapports entre agences de l’eau et AFB sont tendus dans d’autres régions. Récemment, Martin Malvy, le président de l’agence Adour-Garonne, a hurlé contre la ponction faite pour financer l’AFB, qui prive son agence d’une vingtaine de millions d’euros chaque année alors qu’il y a tant de travail à faire pour adapter le réseau à une pluviométrie et des usages qui changent. L’avenir s’annonce difficile pour les associations, confirme M. Fauriel. Ou, voyons les choses d’une autre façon, il se présente plus clair.  C’est quand même difficile de demander des sous, tout en tapant sur l’État. « Les associations gagneraient de la liberté en allant chercher des sous d’une autre façon que la subvention. Il y a un modèle qui fonctionne, c’est celui de la gestion de site protégé, une réserve naturelle par exemple, qui ouvre les droits de faire de la police. » Porter plainte ou dresser soi-même des procès-verbaux, on reste dans le même champ, celui d’une écologie qui peut être perçue comme « punitive », comme se plaisent à le dire les chasseurs des Hauts-de-France. « Il y a aujourd’hui de toute façon une exigence nouvelle, qui n’est pas celle du modèle de la société d’horticulture. Ce mouvement est assez inéluctable. » Le GON, comme d’autres, ne doit pas s’enfermer dans l’académisme, la rigidité revendicatrice, l’habit de « gardien du temple », selon le mot de Madame Bardy.
« Depuis que le directeur de l’association, Rudy Pischiutta, est là, cela fait maintenant quatre ans, les choses ont beaucoup changé, mais ça reste quand même un peu confidentiel, le GON. C’est une association très professionnelle, très sérieuse, avec des gens qui ont des difficultés à communiquer. L’association n’est pas aussi très politique, alors qu’on est en train de perdre le combat face à la région et les chasseurs. Quand il y a le moindre problème, le moindre membre devrait aller trouver son maire, son conseiller régional, son député, pour lui dire ce qu’on pense, on est quand même 700 adhérents, c’est même pas la question des subventions car on n’en a plus  ! » Alain Naessens résume très bien la haute marche que doit franchir le GON pour vivre encore un demi-siècle.

Les associations au pied du mur

La banalisation de l’écologie met aujourd’hui les associations au pied du mur. Elles doivent se professionnaliser, car collectivités et, parfois, entreprises, leur demandent de l’aide. De l’aide pour rester dans les clous de la réglementation, de l’aide pour les aider à voir clair dans un projet d’investissement, de l’aide, pourquoi pas, dans de la communication, du « green-washing » qui, mine de rien, à notre époque où les réseaux sociaux portent le risque du « name and shame », oblige les entreprises qui le font à se tenir à ce qu’elles disent. Les choses n’avancent pas assez vite, eu égard à l’état de la nature, mais elles avancent comme jamais auparavant. On parle de biodiversité jusqu’à l’Élysée et dans les CA des entreprises du CAC 40 ! Certes ça n’est que des paroles, mais justement, ce sont des paroles, qui restent et qui engagent, qui démontrent l’évolution du langage commun. Le travail d’aiguillon des associations a conduit à cette évolution des consciences. Sans elles, personne ne serait tenu de penser à la nature. Il faut qu’elles restent ainsi, c’est ce que les pouvoirs publics et privés leur demandent afin de briser leurs monopoles de pensée. Mais parfois, elles sont elles-mêmes enfermées dans des certitudes qui les rendent incapables de répondre à la demande sociale d’aujourd’hui : uniquement militantes, dénonciatrices, celles-là s’enferment dans le rôle facile et assez lâche de l’ancien combattant qui vit sur le souvenir de ses combats et refuse par principe de faire un pas vers ses ennemis. Question de morale. De pureté doctrinaire. Il faut que le monde aille de plus en plus mal afin de justifier la demande de subventions. Il faut sans cesse porter plainte pour prouver qu’on existe et, à l’occasion, récupérer des dommages et intérêts qui viennent un tout petit peu grossir les budgets taris par la crise.
Oui, les associations de protection de la nature sont au pied du mur. Celui de l’argent, qu’elles trouvent très sale, alors qu’elles en manquent tant. La honte d’aller en réclamer en vendant leur savoir et leur expertise les prive de rémunérations importantes, prévues justement par la loi pour garantir la transparence - relative - des projets d’aménagement. Cet argent va à des bureaux d’études qui pêchent parfois par une méconnaissance du terrain socio-économique, et se contentent de copier-coller leurs rapports. Pourquoi les associations ne pourraient-elles assurer ce travail ? Leur structure duale garantirait le sérieux : aux salariés le travail concret, les faits, aux bénévoles la relecture militante, la forme. En fait, les associations sont au pied de leur propre mur, de celui qu’elles ont érigé afin de ne surtout rien changer. Le bénévolat est une chance, il s’avère être un poids dès lors qu’il faut désormais compter sur des contrats pour continuer à vivre. Or, il fonde la notion juridique des associations. Faut-il changer celle-ci, née en 1901 ? Sans doute ! Il s’agirait au moins de clarifier les rapports entre bénévoles et salariés, de préciser qui fait quoi, à l’image, peut-être, des fondations qui séparent bien l’opérationnel (salarié) du contrôle (bénévole), l’action (salariée) de la doctrine (bénévole). De grands mouvements comme France Nature Environnement sont en train de suivre cette voie. Beaucoup de Centres permanents d’initiatives pour l’environnement (CPIE), aussi. Certains, ceux de la région Pays-de-la-Loire par exemple, se déploient vers les entreprises afin de les conseiller, de les mettre en relation, de les accompagner sur certains projets, de former leurs personnels et, surtout, afin de se faire connaître du monde économique. Lequel, ensuite, ne peut plus considérer l’écologie comme étant strictement du domaine politique ou de celui de la chasse. La communication est justement l’autre mur, au pied duquel les associations se trouvent. Communiquer, oui ! Mais sans tomber dans le piège du catastrophisme, du millénarisme judéo-chrétien qui tue dans l’œuf toute initiative. Si tout est fichu, pourquoi en parler encore ? Pourquoi reprocher aux « gens » de ne rien faire puisque la catastrophe est déjà là ? Communication grand public, qui devrait démontrer que les associations restent là pour défendre in fine ce bien commun qu’est la nature. Oui, les associations sont des lobbyistes, pourquoi ne l’assument-elles pas ? Le faire débloquerait sans doute des ardeurs à se comporter comme tels, en faisant, d’une façon ou d'une autre, de la politique.

Cet anniversaire du GON a été remarquable en ce sens que tout y a été dit. Ressenti, puis dit, au fil de la journée. L’association sait ce qu’elle ne peut occulter si elle veut perdurer. Elle le sait parce qu’elle a accepté de se mettre à nu devant tout le monde en disant, « suis-je encore belle ? » Touchée, mesurée, évaluée, elle a désormais son portrait entre les mains. L’écologie est devenue un sujet politique, elle doit être elle-même un acteur social de premier plan. Le courage dont le GON a fait preuve lors de son cinquantenaire donne de l’espoir pour l’avenir. Comme dans toute structure complexe déstabilisée par l’air du temps, le GON doit avant tout cela à des hommes et des femmes qui ont su provoquer sans renier, incarner sans écraser. Des personnes qui, mine de rien, subtilement, timidement, font entrer l’écologie dans la banalité politique. À l’image de Rudy Pischiutta, je les vois émerger et tout changer, ils me rendent humbles et admiratifs.

 

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