Il avait deux Kanjis sur sa poitrine

Hugo, 23 ans, était le fils de mon copain Stéphane Sarrade. À sa demande, je diffuse le texte qu'il a écrit en mémoire de son garçon, abattu au Bataclan. Stéphane m'a dit: « N'oublie jamais de dire à tes enfants combien tu les aimes ». Oui, chers lecteurs et lectrices, n'oubliez jamais. Jamais.

Hugo, 23 ans, était le fils de mon copain Stéphane Sarrade. À sa demande, je diffuse le texte qu'il a écrit en mémoire de son garçon, abattu au Bataclan. Stéphane m'a dit: « N'oublie jamais de dire à tes enfants combien tu les aimes ». Oui, chers lecteurs et lectrices, n'oubliez jamais. Jamais.

Hugo, mon fils était allongé, un drap blanc remonté jusqu’aux épaules. Il dormait, son visage était serein et magnifique, rayonnant comme celui d’un jeune adulte de 23 ans. Je me suis surpris à imaginer de quoi allait désormais être peuplé ses rêves : de Rock au Bataclan et d’informatique, de l’amour de son amie Lise, de celui de sa famille et de ses amis. J’ai dû à regret quitter cette pièce froide comme la mort, où séparé de mon fils par une vitre, je venais lui dire l’amour de sa mère et de tous les êtres qui avaient croisé sa jeune vie.

Les cris de douleurs de la centaine de familles rencontrées à l’institut médico-légal résonnent encore dans ma tête. Les yeux rougis des volontaires de la croix rouge, de la protection civile et des fonctionnaires que nous avons croisés, témoignent aussi de leur engagement et de leur empathie.

Je ne connais par  les personnes qui ont pris la vie de ces jeunes adultes. Je n’ai pas de haine pour vous car il n’est possible de haïr que des êtres humains. Par vos actes, vous êtes à jamais déchu de cette condition humaine. Vous souhaitez le chaos et la division du peuple français en vous servant de Dieu comme alibi alors qu’il ne vous demande pas de générer cette ignominie. Je pense d’ailleurs à vos parents qui vivent à cet instant la perte d’un enfant qui s’est transformé en bourreau. Sachez de toute façon vous n’aurez ni notre haine ni notre dignité. Il peut être fort celui qui abat, mais il est encore plus fort celui qui se relève.

De jours sombres s’annoncent, pour accompagner Hugo dans son denier lieu de repos. Et puis il y aura après. Quel monde avons-nous à créer pour cette génération de jeunes adultes et pour le petit frère de Hugo, citoyen du monde ?

D’une part, jamais nous ne devrons succomber à la tentation du repli nationaliste et de l’extrémisme. D’autre part sortons de cette naïveté de croire que l’homme est foncièrement bon et naturellement enclin à aimer l’autre. Dans le monde réel, Il faut combattre l’obscurantisme, l’illettrisme, le dogmatisme, le racisme sous toutes ses formes et dans tous les sens. Sous prétexte d’être le pays de la tolérance, nous ne devons pas accepter que s’exprime librement l’intolérance. Il ne faut plus tolérer des agissements et des mouvements de haine qui peuvent conditionner les plus jeunes et les plus faibles d’entre nous. Hugo se moquait parfois de moi parce que j’avais fait mon service militaire. Cela lui semblait étrange et surréaliste. Pourtant c’est lui qui avec tant d’autres sont morts pour la France, parce qu’ils étaient Français. Ce qui va me hanter, c’est que parmi les lâches qui les ont assassiné, il y avait des français. Quel sens à donner à tout cela ?

Hugo n’avait rien d’exceptionnel à part le fait pour sa mère et moi d’être notre fils. En 23 ans il n’a jamais proféré un seul mot raciste ou violent. Avec une adolescence compliquée par la séparation de  ses parents, les premiers amours, les choix d’études il se sentait dans le doute et l’angoisse. Nous étions au Japon tous les deux en 2011 et il m’avait dit combattre ses démons et mon amour était impuissant à l’aider. Il m’avait dit qu’il devait avancer et que le jour où il se sentirait libéré de tout cela il se ferait tatouer sur la poitrine les 2 kanji qui forment le mot « Liberté » en japonais.

Fin octobre 2015, il est rentré de vacances du japon et a passé la soirée chez moi à Paris. Tard dans la soirée il nous a montré les 2 kanji sur sa poitrine. C’est la dernière fois que je l’ai vu et son merveilleux message a été de me dire : Papa, je suis libre et prêt à avancer dans la vie.

La police m’a expliqué que Hugo a pris une balle dans l’aine. Sans vraiment comprendre pourquoi, j’ai pensé au poème de Arthur Rimbaud « le dormeur du Val ».

Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;

Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine,

Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.

Repose en paix Hugo, ta mère, ton frère, ta belle-mère, tes grands-parents, tes oncles et tantes, tes cousines et tes nombreux amis te gardent à jamais dans le cœur.

Dors sous le soleil mon fils, mon bébé, mon ami et mon confident. Que tes rêves éternels soient peuplés d’espoirs et d’étoiles.

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