Confinement : sortir de l'autoritarisme médical

À les voir jubiler de leur pouvoir réaffirmé, les médecins hospitaliers créent le doute : n'aurait-on quitté le règne des mathématiques financières pour celui des modèles mathématiques d'infectiologie qui semblent désormais devoir s'imposer à la politique pour dire notre vie ?

Dans un papier du magazine de La Recherche paru le 22 avril, Jean-François Toussaint, médecin à Hôtel-Dieu, ancien président des États Généraux de la Prévention et Andy Marc, chercheur en biostatistiques, tous deux chercheurs à l'Institut de recherche biomédicale et d'épidémiologie du sport (IRMAS), en appellent à "Sortir d'un confinement aveugle." Enfin ! Enfin deux vois importantes se sont élevées contre l'enfermement imposé, dont les avantages ne savent pas aux yeux.

Pourquoi empêcher tout le monde, alors que, selon le Point épidémiologique hebdomadaire du 16 avril, « Les enfants sont peu concernés par cette épidémie et représentent moins de 1 % des patients hospitalisés et des décès. Les personnes âgées de 65 ans et plus sont en revanche, fortement touchées par cette épidémie, elles représentent 69 % des patients hospitalisés et plus de 92 % des décès. Les patients présentant des comorbidités sont également fortement concernés et représentent 84 % des décès et au moins 67 % des patients hospitalisés en réanimation. » ?

Selon le ministère de la santé, par comorbidité, il faut comprendre, dans l’ordre, le diabète, l’hypertension artérielle, les diverses pathologies cardiaques et pulmonaires et l’obésité.

Plutôt que de repérer, tester puis isoler ces personnes à risques, on a préféré assigner tout le monde à résidence. Un choix politique que n’ont fait ni la Suède ni les Pays-Bas, pour des résultats à peu près identiques aux nôtres. Un choix politique dont il faudra mettre au regard de la mortalité évitée la mortalité accélérée par le confinement. Et à un moment, quand on pourra se montrer impudique, viendra la question qui dérange : les 120 milliards perdus par la France - pour l’instant - auront servi à quoi ? À combien auront été rachetées ces vies qui, compte tenu de leurs morbidités associées, n’auront pas été emportées mais hâtées vers la fin ? La pollution de l’air accélère la mort de 48 000 personnes chaque année en France, qui présentent le même tableau de facteurs aggravants que celles terrassées par le Sars-Cov-2, et pourtant, on n’a jamais dépensé le moindre milliard pour leur porter soin ni changer l’environnement qui leur est fatal.

On me répondra que la vie n’a pas de prix, en particulier celle de nos « anciens ». Je répondrai qu’on les a pourtant laissés crever en regardant un moment ailleurs, là où les vieux ont été relégués dans des mouroirs au nom pudique d’EHPAD qui ont l’avantage de masquer à nos yeux la déchéance physiologique que l’on n’assume plus. Des établissements où l’espérance de vie est en moyenne de 2,4 ans.

Sans doute cette forme d'autoritarisme qu’est le confinement vient-elle planter ses racines dans la peur atavique de mourir comme un vulgaire animal, qui nous ramène à l’essentiel de notre histoire dont la première cause de mortalité était l’invisible surgissant au hasard d’une infection. Sans doute y a-t-il aussi un tantinet de calcul politique afin de masquer l’absence de vision politique : protéger les plus fragiles, les personnes âgées, qui, elles, votent, ça ne mange pas de pain, quand bien même sera-ce au prix du pain de chacun. Ainsi le néolibéralisme peut-il présenter un visage humain.

Il y a aussi autre chose.

Le politique est allé quémander son discernement auprès de médecins. Qui ne sont là, en France, que pour soigner des maladies. Pas pour penser la santé selon les canons de l’OMS qui la définit comme tout ce qui concoure au bien-être des gens. La décision du confinement a été laissée à des ingénieurs en mécanique humaine pour qui une pandémie est avant tout une loi mathématique immuable. Après avoir vécu sous le règne des mathématiques financières, nous voici soumis momentanément à celui des modèles infectiologiques, sans pondérations sociales, économiques, culturelles, psychologiques et épidémiologiques. Je confine, donc je suis. Tout, ou rien. Ainsi moi médecin infectiologue ai-je la jouissance de pouvoir affirmer que j’ai sauvé des vies. La santé publique, ça devrait pourtant être un maillage de dispensaires et de médecins de famille qui écoutent, réparent et repèrent, ce n’est pas uniquement des mandarins isolés dans leurs hôpitaux coupés de la recherche, des naturalistes, des cliniques privées, des crèches, des centres sociaux, des maisons de retraite, des infirmières libérales, des psychologues, des écoles et des docteurs de campagne. On ne répondra pas au Sars-Cov-2 uniquement avec un antiviral et un vaccin, mais aussi, et surtout, en repérant dans la population les misères physiologiques et en luttant fermement contre ce qui les nourrit, la malbouffe et une hygiène de vie malheureuse, avant tout. On n'avancera pas tant que les médecins continueront de mépriser les vétérinaires qui, eux, elles, savent mieux que quiconque ce qu'est une zoonose et une mécanique édpiémique. Une épidémie, ça se freine, ça ne s'arrête pas. Tout cela, c’est de la santé publique qui est à la médecine ce que l’aménagement du territoire est à l’architecture. Encore que le risque épidémique a chuté à Paris avec grau baron Haussmann !

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.