Agroforesterie: l’arbre paysan, totem d’une agriculture qui se cherche

En février dernier, les chercheurs, agriculteurs, associatifs, forestiers et personnels administratifs concernés par l’agroforesterie ont fait coutume, comme on dit en Nouvelle-Calédonie. Ils ont fait le point sur l’état de l’art en la matière, sur ce mot valise, ce serpent de mer, ce moulin à prières agité dans toute réunion agriculturo-écolo digne de ce nom, l’agroforesterie…

… « Oui, d’abord, faut remettre des haies partout, que les vilains agriculteurs ont arraché ». « Non, faut pas, parce que nous, ça nous emmerde, ça fait baisser les rendements ». Évidemment, la vérité est ailleurs, dans le dialogue, dans la raison plus que l’émotion, car l’émotion est puissante aussitôt qu’on aborde l’arbre « paysan ». Il est un peu à l’agriculture ce qu’est le loup pour les éleveurs pastoraux : un totem, sur lequel chacun plaque ses peurs et ses envies. Objet de fantasme, acteur social, symbole des pouvoirs, l’arbre rend les hommes excessifs, ce qui en dit long sur eux-mêmes. Un miroir dans lequel on perçoit l’avenir de notre agriculture.

L’endroit où il faut aller : RMT.

Mot récent venu du Canada aujourd’hui fameux, l’agroforesterie est à la mode. Chacun l’emploie à tout bout de champ, y lit ce qu’il veut. Après tout, quiconque voit son propre soleil au travers de la haie. Et d’ailleurs, la haie, qu’est-ce que c’est ? Érigée en symbole dévasté du remembrement agricole, elle est devenue l’idéal écologique à atteindre : qui la plante et sait l’entretenir est à ranger dans le camp du bien, qui la soustrait aux paysages est reconnu comme un ennemi de l’avenir. Nouveau totem, la haie, et sa forme idéale, le bocage, mais aussi le pré-verger et le chemin creux, sait clore les esprits dans une vision passéiste de l’avenir, et cliver les débats. Essayez un peu pour voir dans un dîner. La Beauce ? Non ! Le bocage, rien que le bocage ! Souvent, en vérité, la haie cache l’arbre, qui doit rester au centre de la réflexion. L’arbre dans le paysage, sorti de la forêt, planté dans les champs, seul ou accompagné, dans le champ de vision de l’agriculteur. L’arbre-paysan, appelons-le comme cela, qui attire le regard autant que la vache et la poule, l’arbre qui inscrit la parcelle dans le paysage, interroge l’itinéraire de culture autant que l’héritage à transmettre à la génération suivante. Peut-on élever et cultiver avec lui  La réponse est oui. Mais pas de façon uniforme. En matière d’agronomie, et d’écologie, il faut avant tout se méfier des solutions toutes faites. Le prêt-à-penser et l’idéologie s’interposeront toujours entre l’homme et la nature…

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Des haies symboliques de ce qu’on ne voulait plus voir

Voilà pourquoi le ministère de l’agriculture a décidé d’en parler lors d’un important colloque qui s’est tenu le 1er février en son siège. Mais continuons un peu dans l’histoire avant d’en parler.

Inspirée de ce qui se fait sous les tropiques depuis que l’homme les parcourt, l’agroforesterie est un mot un peu technique plaqué sur une réalité fort ancienne. L’arbre a toujours existé dans les campagnes, sinon, Jules César, dans la Guerre des Gaules, n’aurait pas eu tant de mots à l’encontre des Celtes. À son époque, celle qui n’était pas encore la France était déjà striée de haies et ponctuée de bosquets derrière lesquels l’ennemi pouvait se trouver. Les troupes républicaines des années 1790 perdues en Vendée et les GI’s coincés en Normandie durant l’été 1944 ont fait le même constat. La haie est belle, elle est belle parce qu’elle marque des linéaires, du coup, elle enferme jusqu’à fâcher. Dans la rage qu’ont eue bien des paysans à la pourfendre durant les années 1960, il y avait aussi l’envie de respirer, de voir au-delà de ces bouchons qui avaient enfermé leurs ancêtres dans des rapports sociaux de soumissions multiples à des notables, dans un entre-soi qui les séparaient du reste de la société en les retenant au passé. Maintenant que la rage est passée, que l’émotion a été évacuée, les agriculteurs en reviennent, souvent, aux faits, et regrettent devant le journaliste enquêteur de n’avoir désormais plus assez de haies, de bosquets et d’alignements devant chez eux. Quand l’arbre n’est plus un acteur social cristallisant les maux des hommes, il redevient ce qu’il est, un arbre.

Quand divaguait le troupeau

L’arbre paysan n’est donc pas récent, cela dit, la haie, dans son acception la plus large, est très proche de notre temps. En fait, comme l’a brillamment écrit Stéphane Sachet, doctorant au Centre Émile Durkheim de l’Université de Bordeaux, on peut la voir comme le symbole du rapport entre le paysan et la terre qu’il exploite, l’indicateur du conflit immémorial entre lui et le noble.

Durant des siècles, en dépit de l’inégalité des sociétés médiévales, la survie générale impliquait une conscience collective de la nécessité de préserver les biens naturels. Les champs étaient donc ouverts, et les pâtures, vaines ; l’on pouvait glaner, faner et glander ; faire paître sur les communs, qui étaient nombreux. Clôturer n’allait donc pas de soi, dans des paysages essentiellement faits de forêts, de landes et de clairières, délimités ici et là par des fossés ou des tas de paille. Le bétail se nourrissait en divaguant sur les communs, éparpillant ainsi son précieux fumier, parce qu’il lui était interdit de fouler les terres cultivées tant que celles-ci étaient en pousse ou en récolte. Lorsqu’elles devenaient vaines, en automne, enfin les bêtes pouvaient-elles y manger. Les haies véritables, protectrices, n’existaient qu’autour des enclos et des fermes. L’arbre médiéval n’était que forestier, car la forêt était pour l’élite le symbole de son pouvoir et la source de son gibier, tandis que pour le paysan, elle était lieu de pacage, épicerie, stock d’énergie et aire de braconnage. D’où d’interminables conflits d’usage qui ont rythmé l’Ancien régime.

Au cours du XVIe siècle, pour les résoudre, naîtront en Angleterre les premières législations autorisant l’enclosure… des forêts, au profit évidemment de la noblesse. Un mouvement majeur d’appropriation d’une ressource commune, qui finit par gagner la totalité de l’espace agricole vers le premier quart du XIXe siècle, provoquant dès le milieu du XVIIIe siècle un formidable exode rural qui accéléra la Révolution industrielle, les fabriques embauchant les bras paysans qui n’avaient plus à s’employer dans les champs.

L’arbre, propriété privée

En France, les choses allèrent plus lentement car l’État, de plus en plus centralisé, s’est consciencieusement opposé à la volonté de mainmise de la noblesse sur ses terres. Et oui, la monarchie absolue n’a pas que détruit des châteaux pour asseoir son pouvoir, elle a aussi arraché. N’ayant pas oublié la Fronde, Louis XIV signe en 1667 un édit conférant aux communs un caractère inaliénable. Les choses s’éclaircirent avec les Lumières. Les physiocrates et les premiers agronomes ayant montré l’intérêt d’une polyculture-élevage fondée sur la conservation du fumier (et l’introduction des légumineuses dans les rotations), on comprit que pour ce faire, il fallait en finir avec les communs où se perdait l’engrais issu des voies naturelles. Alors commença-t-on à clôturer, et l’on s’empressa ensuite de le faire quand, pendant la Révolution, les paysans se vengèrent sur les forêts (et le gibier), attributs espérés de leur assujettissement à la noblesse. On finit par manquer tant de bois, que l’on planta au bord des chemins et autour des parcelles, à la fois pour avoir de nouveaux arbres, et en finir avec la dilapidation des ressources des biens communs, désormais séparés en propriétés privées. Ce sera un échec, par résistance du monde paysan.

En définitive ce n’est qu’au début du XXe siècle que ce qu’on appelle l’agroforesterie prendra son visage complet, celui d’une polyculture-élevage généralisée aux dépens de l’agrosylvopastoralisme multiséculaire. Inscrite dans le paysage par les alignements d’arbres, les bosquets et des chemins creux, ceux qui, avant, encadraient le bétail vers les landes et les clairières, plutôt que les terres cultivées. Et ensuite ce fut le grand remembrement.

Agroforesterie, agroréalisme ?

Aujourd’hui, l’arbre paysan revient, et puisqu’on l’avait oublié, on le pare de toutes les vertus. L’arbre tient le sol, conduit l’eau, fait de l’ombre, abandonne ses feuilles qui deviennent matière organique, il brise le vent et atténue les écarts de température, il accueille des auxiliaires de culture et avec ses branches, on peut faire de l’énergie. Et avec ses feuilles, du fourrage ou de la litière. Que des avantages. Toutefois, les éleveurs voient en l’arbre seul la méchante perspective d’une agglutination du bétail, toujours propice aux maladies infectieuses et, in fine, à une mauvaise qualité du lait. Les cultivateurs considèrent parfois sobrement l’ombre portée, qui n’aide pas à maintenir les rendements. D’autant que le tracteur et la moissonneuse n’aiment pas s’aventurer trop près. Pourtant, l’ombre peut aussi en pays sec et ensoleillé provoquer un décalage de la pousse de l’herbe, un capital pas négligeable en été, quand les voisins sans arbres en sont déjà au foin.

Sous l’arbre, qu’il soit en haie, aligné, en bocage ou pré-verger, le microclimat peut être aussi favorable à l’herbe qu’au bétail et aux affaires. Il en donne même des idées à ces autres structures qui captent le soleil, les panneaux photovoltaïques. Oui, la terre située dessous n’est pas forcément condamnée. À certaines conditions. Des conditions qui ne sont pas les mêmes partout et doivent guider les choix de gestion des haies paysannes. L’arbre isolé dans son champ n’est pas forcément une bonne idée. En milieu sans reliefs, sur des terres superficielles, sur ces champagnes pénibles, les haies n’ont peut-être pas un rôle déterminant pour empêcher l’érosion des sols et le ruissellement de l’eau. D’autant que l’on sait que c’est le couvert herbu permanent qui est le plus efficace en la matière. L’allié de l’arbre. Il n’est d’aucune utilité quand le vent souffle, par contre. En plaine, alors, quelles essences planter, et sous quelle forme

Là où il y a du relief, à l’inverse, l’arbre en alignement est nécessaire. Mais si les parcelles sont trop grandes, ou bien le foncier par trop contraint, ne vaut-il pas mieux le planter en petites forêts ou grands bosquets à des endroits stratégiques et ainsi retrouver… un agrosylvopastoralisme Il est important de planter des arbres, il faut prendre du temps pour savoir où les mettre. En mettre en bordure de champs de céréales Il n’y a que des avantages, certes, mais il s’agit aussi de ne pas oublier que la marge du paysan se fait sur les derniers quintaux, que l’ombre portée peut éventuellement diminuer.

Enfin, l’arbre paysan ne vit que s’il est entretenu. Or, la culture de la taille et de la multiplication s’est perdue en maints endroits. Et ça ne s’improvise pas. Mal tailler, c’est un risque pour la santé de la haie comme celle de l’apprenti bûcheron. Bien tailler, c’est une profusion de fourrage, de litière, de fruits, de bûchettes, de plaquettes et de charbon de bois sans créosote pour le barbecue.

Une mémoire perdue, sauf Outre-mer

« Le mot agroécologie est un mot de recherche. Pour moi, c’est tout simple : associer les arbres et les productions agricoles, de façon à produire avec moins d’intrants ». Fabien Liagre, fondateur de la Scop Agroof, un bureau d’études, a ouvert les débats du 1er février avec le regard de l’historien. L’agroforesterie, ce sont des systèmes très variés et très anciens, sans doute contemporains du Néolithique, qui restent chez nous peu connus et reconnus, car de la mémoire en a été perdue. Aux lendemains de la Guerre, on a appris aux agriculteurs à se passer de l’arbre, rien d’étonnant à ce qu’aujourd’hui ils méconnaissent pour beaucoup les systèmes traditionnels : l’époque est à la simplification. Pour se remettre les choses en tête, « on ferait bien de regarder un peu mieux ce qui se passe en Outre-mer, où des systèmes agroforestiers traditionnels perdurent », conseille M. Liagre. Il est vrai que comme l’a rappelé Marie Thomas, de l’AFB (Agence Française pour la Biodiversité), on trouve encore dans les trois parcs nationaux ultramarins (Réunion, Guadeloupe et Guyane) « des cultures ancestrales de sous-bois telles que la vanille, le café ou le cacao ; les jardins créoles pour le maraîchage et la culture sur abattis-brûlis », parce que contrairement en France, les savoir-faire n’ont pas été perdus par-delà les océans. Reconnus par la marque « Esprit Parc national » (EPN), dont le cahier des charges prend un peu à ceux de l’agriculture biologique et des appellations d’origine protégée, ces savoir-faire font l’objet de plans de valorisation (VALAB en Guadeloupe, Écotone 1 à la Réunion et des campagnes de communication en Guyane)

Mais revenons-en à la définition de l’agroforesterie.

Sa typologie reste à faire. Très imparfaite, elle peine à fournir ne serait-ce que des statistiques fiables : « Entre les parcelles, on aurait en Métropole 168 000 ha de terres agricoles couvertes d’arbres, soit 500 000 km de linéaire de haies et de bocages. En intraparcellaire, on serait à une dizaine de milliers d’hectares ». La Scop Agroof anime justement la mise en place d’un observatoire national dans le cadre du RMT (Réseau mixte technologique) Agroforesteries. « Il existe de toute façon mille et-une agroforesteries qui exigent de développer nos connaissances en partenariat avec les premiers concernés, les agriculteurs, sans leur donner de leçons ».

C’est l’Oasys jusqu’à dix ans

Il vaut mieux, en effet, car après leur avoir demandé de couper, la société exige maintenant qu'il veuille bien cultiver et élever sous les arbres, en dépit des défauts que le monde agricole leur trouve parfois : à l’ombre, ça pousserait lentement… « Mais non ! Avec notre unité expérimentale, Oasys, on a démontré sur 90 ha de prairies temporaires vouées à l’élevage laitier que les arbres peuvent être utilisés comme fourrage, quand l’herbe ne donne pas », s’enthousiasment ensemble Sandra Novak et Christian Dupraz de l’Inra (Institut national de la recherche agronomique). Oasys est une expérimentation conduite à l’Unité expérimentale Fourrages, environnement, ruminants de Lusignan, dite Ferlus, près de Potiers. Mûrier blanc, frêne, orme, aulne de Corse, tous ces arbres taillés en têtard encadrent des prairies que l’on fait pâturer au maximum, sur lesquelles on pulvérise le moins d’intrants possible. Les 72 vaches sont des Prim’Holstein croisées avec des Jersaises, « que l’on fait vêler au printemps et en automne, pour être bien en phase avec le pâturage, et l’on a également allongé la durée de lactation », jusqu’à 16 mois. Des pratiques qui étaient celles d’avant la simplification.

Avec Oasys, on redécouvre que l’herbe pousse moins vite sous les arbres, certes, mais que du coup, elle continue de grandir quand, ailleurs sur la prairie, elle a cessé de croître. « Avec ce décalage de pousse obtenu grâce à ce qu’on appelle l’effet parasol, l’herbe est encore verte en été »… Un avantage alors que le changement climatique stresse les prairies. « Cela dit, on ne peut pas généraliser, il y a de nombreux facteurs en jeu ».

Soyons plus précis. Lorsqu’on fait des simulations, l’arbre qui pousse n’a aucun impact sur les cultures qu’il regarde durant ses dix premières années d’existence. C’est après que les interactions se voient, qu’il peut être, réellement, un problème. Oui, en faisant de l’ombre, l’arbre entraîne à partir de cet âge une réduction du rendement pour des variétés qui, il faut le rappeler, ont toutes été développées pour croître… au soleil. Demain, on peut imaginer que les semenciers travaillent sur des variétés optimisées pour l’ombre, ce qui contraindrait définitivement la peur des agriculteurs. « Ils ont raison de râler, il ne faut pas le cacher, c’est donc à nous, chercheurs, de leur dire que cela reste de toute façon avantageux sur le long terme, et de leur proposer des solutions, comme la coupe des arbres les plus vieux » qui font une ombre gigantesque. Il faut donc pratiquer des éclaircies. Couper. Mais sur quelle base scientifique ? Peut-on modéliser ? Non. « On a fait une expérience sur une parcelle : sous des noyers, l’orge a fait 100 % de rendement, alors que l'année d’après, le blé dur n’en a dégagé que 40 %, ce que personne n’était capable de prévoir. » La vie oblige à l’humilité car elle empêche de la réduire à des paramètres reproductibles en laboratoire.

L’expérience - et d’autres - montre tout de même une réduction du parasitisme des bêtes et une augmentation du nombre et de la diversité des auxiliaires de culture (les insectes qui mangent les insectes ravageurs). « Il y a aussi sans doute un rôle dans l’augmentation de la fertilité des sols, à la fois par un accroissement de la quantité des éléments minéraux liés au travail des racines des arbres, et aussi, peut-être, en raison des liens existant entre arbres et plantes via les mycorhizes ». Lesquels mycorhizes (cette symbiose entre plantes et champignons) savent aller chercher le phosphore dans le sol.

Des haies de parasols

Donnons un chiffre, qui se retient mieux que des phrases. Un arbre tout seul, c’est la catastrophe, car les vaches se regroupent dessous, s’agglutinent, et les maladies se transmettent. Le bon équilibre se situerait sans doute entre 30 et 50 arbres par hectare, selon les paramètres pris en compte. Voilà qui est dit. Qu’en pensent les agriculteurs ? « C’est vrai que les vaches toutes couchées dans leurs bouses sous un arbre, ce n’est pas ça qu’on veut. », expliquent Jean-Charles Vicet, de la Chambre d’agriculture de Loire-Atlantique et Olivier Dupas, éleveur laitier de la GAEC des Trois chemins à Ligné. Sur les parcelles de ce dernier, onze kilomètres de haies ont été plantés depuis 1997 pour répondre à un problème simple : comment drainer l’eau sans que cela coûte ? « On s’est dit que les arbres pouvaient le faire à notre place, en « perforant » les parcelles. » Succès. Qui a inspiré d’autres agriculteurs de Loire-Atlantique, une quarantaine en tout qui ont décidé de créer un collectif consacré à l’agroforesterie. « L’agroforesterie au service de la performance économique et environnementale des élevages », c’est son nom, mène aujourd’hui une étude d’une durée de trois ans portant sur les bénéfices de l’arbre des champs.

Les premiers résultats sont convaincants : deux fois plus de carabes (des insectes qui aiment dévorer les limaces) qu’avant, même si la diversité spécifique n’a pas changé ; au contraire des coccinelles dont la biomasse n’a pas évolué, alors que leur diversité a crû d’un tiers ; quant aux chrysopes (des névroptères) et aux syrphes (des mouches), le bonus se constate sur les deux paramètres à la fois - biomasse et biodiversité multipliées par deux. « En ce qui concerne le rendement des cultures, aucun de nous n’a constaté de baisse », précise M. Dupas. « Par contre, pour les animaux, le bénéfice est évident : les génisses recherchent bien l’effet parasol des arbres aux heures les plus chaudes de la journée, et ce sont celles qui passent le plus de temps debout, elles pâturent davantage et se déplacent moins pour boire ». Bref, en comparaison avec des génisses privées d’arbres (des… parasols, dans l’étude), les vaches qui bénéficient d’ombre se sentent mieux. Mais quels arbres ? « Pas d’arbres isolés, surtout pas ! Non, des arbres isolés… en ligne ». Des haies à trous, finalement.

L’exemple venu de l’Aisne

Des haies qui sont bonnes avec le gibier, selon Sophie Morin de l’ONCFS (Office national de la chasse et de la faune sauvage) qui a travaillé sur la question avec Jean-Pierre Sarthou, de l’ENSAT (École Nationale Supérieure Agronomique de Toulouse). « Le gibier aime la haie bien hétérogène, large, avec un ourlet herbacé, un roncier bien développé et des arbres de haut jet », bref, une haie multistrates telle qu’on l’imagine, une HLM à espèces, pleine de niveaux, qui va de l’herbe à l’arbre en passant par toutes les hauteurs d’arbustes. À la condition expresse qu’elle soit bien entretenue - ce qui ne veut pas dire pour autant taillée au carré ni en rideau. Et qu’elle ne soit pas isolée au milieu d’une plaine : « le tout est qu’on ait plein de haies différentes, interconnectées ». La référence n’est donc pas le bocage archétypique, la carte postale de la Vendée, mais l’arbre… connecté à ses semblables sous des formes que l’homme décide et entretient. L’arbre multiple et entouré d’herbe, insistent les deux chercheurs, car c’est là que vivent ou se cachent reptiles, amphibiens et oiseaux. Si le sanglier s’en fiche, lui qui préfère les gros boisements, le renard, le chevreuil et l’ensemble des mustélidés sont des animaux qui ont besoin de paysages mosaïques, d’une polyculture-élevage dessinée par des réseaux d’arbres. D’arbres même très anciens, d’arbres creux qu’affectionnent particulièrement la genette et les rapaces nocturnes. Sous leur feuillage, les turdidés (pigeons, tourterelles et compagnie) aiment à nicher dans la strate arbustive. En automne, ces oiseaux roucoulant mangent les fruits de l’aubépine, du prunellier et de la mûre. En décembre, quand il n’y a plus rien, ils dévorent les fruits du lierre et de l’églantier. Et les chasseurs sont contents.

M. Sarthou illustre le propos de sa collègue par l’exemple d’un agriculteur de l’Aisne, Jacques Hicter.

Les 320 hectares de cet homme-là regardent à plat le soleil, le gel et la pluie à quelques kilomètres de Saint-Quentin. Fait pour l’invasion, ce paysage à deux dimensions n’a jamais inspiré les peintres. Il ne provoquait même plus d’émotion chez les chasseurs qui se sont retrouvés fort dépourvus quand la charrue a paru : le remembrement, le machinisme et la chimie avaient tellement abîmé les populations habituelles d’oiseaux et de mammifères que les fusils ont détourné leurs mires vers le sanglier d’élevage et les oiseaux des zones humides. Lorsque Jacques Hicter reprit la ferme de ses beaux-parents en 1984, il n’y compta qu’une quinzaine de couples naturels de perdrix grise. Aujourd’hui il en a plus de quatre-vingt.

Le besoin de retrouver le plaisir de chasser chez soi autre chose que du faisan gavé de maïs a conduit l’agriculteur à complètement revoir sa façon de cultiver. Pour avoir des oiseaux, il faut des nids, et pour avoir des nids, il faut des endroits où les cacher. Donc, des herbes. Hautes. Où les planter sur des parcelles gigantesques sans aucune autre perspective que l’horizon ? Tous les cent cinquante mètres. M. Hicter s’est servi de l’obligation européenne de faire des jachères pour en installer en bandes larges de dix mètres. Il a donc planté des végétaux comme le chou, le sorgho, le millet ou l'avoine, qui montent haut. Et puis, il a planté des arbres à fleurs. La combinaison a plusieurs avantages : la perdrix a maintenant un repère, elle sait où se réfugier et pondre. Elle a aussi un garde-manger car évidemment, les insectes ont appris à profiter de l’aubaine, dont bénéficie en retour Jacques Hicter. Les carabes s’enfoncent sous la terre pour aller débusquer les limaces, et cela lui fait des milliers d’euros d’économies de biocides chaque année. Beaucoup plus que cela en vérité, car la vie étant revenue dans les champs, grâce aux plantes et aux haies installées en lanières, Jacques Hicter ne laboure plus. Il déchaume, c’est tout, et sous-sole tous les deux ans.

Les pucerons préfèrent la débroussailleuse

Les insectes, parlons-en. « Les haies en augmentent le nombre et la diversité, mais parfois, il faut bien le dire, au détriment des cultures, car, par exemple, la viorne boule de neige et le fusain sont les hôtes du puceron noir de la fève. » À éviter si vous comptez vous lancer dans la culture de la féverole. La diversité et le nombre des « bons » insectes dépendent aussi de la façon dont on s’occupe des arbustes. Il vaut mieux les couper avec une bonne lame bien affûtée plutôt que la faucheuse qu’on voit manipulée par les tracteurs sur les bords de chemin : avec des coupes bien nettes, franches, propres, les insectes rubicoles peuvent accéder à la moelle des tiges, y creuser un tunnel pour pondre, et ensuite entreposer pour nourrir les larves des pucerons vivants mais paralysés, dont celles-ci se nourriront pour se transformer. C’est le cas des Aphidinés, une famille de guêpes. « En Russie, on l’a vu quand on est passé des toits de chaume aux toits de tôle : les cultures qui ne connaissaient jusqu’alors pas les pucerons ont été envahies. Pourquoi ? Parce que le chaume, constitué de tiges coupées dans les haies, est un formidable garde-manger à pucerons pour les larves de ces guêpes ».

L’herbe, décidément

Et le carbone ? Isabelle Bertrand, de l’Inra (Institut national de la recherche agronomique), s’est penchée dessus. A priori, avec l’exemple de Jacques Hicter, on induit que la matière organique étant supérieure, le sol d’une culture bordée par une haie doit être un joli puits. « C’est dur à évaluer, car dans le monde de la recherche, on a que 700 références scientifiques sur les sols des haies, contre plus de 20 000 sur les sols cultivés ! » Et puis, quand on analyse le carbone, on considère quoi exactement ? Les arbres ? Avec les arbustes ? Avec l’herbe ? Jusqu’à quelle profondeur ? Et encore, quel type de carbone ? Avec l’agroforesterie, on aurait un surplus de stockage de 0,2 à 0,3 t de carbone par hectare et par an. C’est faible. « L’effet limitant est l’apport en matières organiques, notamment par les cultures intermédiaires ». Plus on en met, plus on stocke de carbone, notamment avec les engrais verts, ceux qui viennent de la coupe ou de l’enfouissement de ces cultures d’hiver, plantées pour ne pas laisser le sol nu sous les éléments. « L’autre élément important à connaître est que le stockage se fait sous la ligne d’arbres : la bande enherbée est un puits de carbone très conséquent. » D’où l’intérêt pour l’agriculteur soit d’élargir cette bande, soit d’en augmenter la diversité végétale. Plus la bande enherbée est spacieuse et riche, plus elle stocke. L’herbe profite de l’arbre qui profite d’elle, et les deux ne se portent jamais aussi bien qu’avec les champignons, « qui maximisent les interactions biologiques et diminuent les pertes par lessivage ou émission de gaz à effet de serre, tout en augmentant le stock de carbone », car les champignons recyclent les nutriments lentement, plus efficacement, et travaillent le sol en profondeur. Le bilan n’en est que meilleur. « La question que l’on se pose in fine est quelle est l’étendue de l’effet bénéfique de l’arbre, à partir de son tronc ? » La réponse n’est pas encore connue.

L’arbre, élément d’un système qu’il bouleverse

Président du comité agroécologie de la Fondation de France, Jacques Wéry, professeur à SupAgro Montpellier, résume assez bien les propos de ses confrères et consœurs : « Il faut voir ce que l’arbre apporte à l’agriculture, en réalité. Car ce n’est pas parce qu’on en a planté un qu’on résoudra aussitôt tous les problèmes ». L’agroforesterie, pas plus que l’agroécologie, ne doit être parée de toutes les vertus. L’arbre ne peut s’entendre, se voir, se concevoir qu’avec ce qu’il y a autour, en particulier la strate herbacée et les cultures. « Par exemple, si l’on prend en compte l’érosion des sols et la qualité de l’eau, l’arbre a un rôle moins important que la couverture permanente des sols ». L’arbre est donc l’élément d’un système, qui incite toutefois à repenser les systèmes agricoles actuels en fonction de lui. « Cela va plus loin qu’une réflexion agronomique, car planter des arbres, c’est s’obliger au temps long, qui dépasse la vie de l’agriculteur ou de l’agricultrice qui a planté. L’arbre amène le temps long, il y a un aspect générationnel, celui de la construction d’un patrimoine qui, mine de rien, amène à une réflexion sur les sols ».

Une réflexion tout court sur la construction du paysage agricole. Planter des arbres, constituer des haies, des vergers, certes, mais pas n’importe où. Où en mettre ? « Penser le temps long, penser le temps du sol, penser le temps du travail ; penser l’espace, sa fragmentation par l’arbre ; penser le paysage dans sa dimension hédonique ; penser les racines, et pas seulement ce que l’on voit », c’est plus complexe que de penser simplement à labourer et pulvériser.

Voilà une définition de l’agroforesterie qui ne déplaît pas à Olivier Picard, le président du CNPF (Centre national de la propriété forestière), l’équivalent de l’ONF (Office national des forêts) pour les propriétaires privés (75 % de la forêt française, avec 11 millions d’hectares et 20 % du territoire). « On s’occupe de la forêt et des bosquets, pas des haies. Mais on voit bien que l’arbre n’a pas la même forme. En forêt, la lutte à mort pour la lumière et l’eau oblige l’arbre à grandir tout droit, alors qu’isolé, il s’étale, s’épanche. Voilà pourquoi on se dit que planter des arbres par-ci par-là dans un champ de blé cela n’a aucun sens », car cela ferait chuter le rendement de l’agriculteur. Par contre, entre les parcelles et le long d’un cours d’eau, cela a un intérêt pour retenir le sol, l’eau de ruissellement, etc. « Sur des paysages à relief, avec des courbes de niveaux, moins sur des plaines, où l’herbe jouera mieux son rôle. Par contre, en plaine, c’est l’effet coupe-vent qui sera à rechercher ». L’agroforesterie telle que des écolos l’imaginent, à sa façon tropicale, là où elle a démontré depuis des milliers d’années son efficacité, celle qui a inspiré ici la permaculture, est un fantasme chez nous, car elle nécessiterait tellement d’arbres que la mécanisation serait impossible. « Par contre, en zone sèche comme en Provence, l’agroforesterie non sous forme de haies ou de bocages, mais de sylvopastoralisme, a un avenir ».

Plutôt que planter des arbres dans les champs, les remettre là où l’on ne cultive pas, là où il y a des prairies : des bosquets, des boisements, des forêts éclaircies par le pâturage, avec de l’herbe fraîche même en été. La forêt méditerranéenne réintroduite dans le système agricole par la transhumance de troupeaux qui, au moins, par leurs dents et leurs sabots, débroussailleront pour le plus grand bonheur des pompiers. Après les champs en lanière de M. Hicter, la redécouverte de l’agriculture pastorale médiévale par une réflexion de l’arbre dans son territoire de production agricole. « La forêt paysanne », comme l’habille joliment M. Picard. « Il y a un autre paramètre, c’est la surface : on peut faire plus facilement de l’agroforesterie quand on a de la place », remarque Jacques Wéry, « car dès lors qu’on plante des arbres, on fragmente l’espace ». Un effet mathématique facile à comprendre.

La châtaigne et le poulet

Théorisation difficile, rêverie rousseauiste de certains, l’agroforesterie est une réalité pour le monde agricole. Trois exemples très concrets l’illustrent.

Le premier nous vient du Limousin, avec Isabelle Masle, de la chambre d’agriculture de Haute-Vienne et Julien Pillard, éleveur et fondateur du GIEE AfroFOREVERI. « On a redécouvert la châtaigne. Et c'est en relançant la filière qu’on a redécouvert les mérites des haies ». Historiquement, la châtaigneraie couvrait un tiers du territoire du Limousin. L’arbre orne les vitraux de la gare de Limoges, il formait le logo de la région Limousin, c’est dire. Mais il a perdu de son intérêt pour les agriculteurs, qui se demandent aujourd’hui quel peut être l’intérêt de récolter encore de la châtaigne quand on a du mal à vivre de ses vaches ou de ses champs. 

L’intérêt ? Le bénéfice mutuel ! Répondent en chœur Isabelle Masle et Julien Pillard. « Je me suis installé en 2005, hors cadre familial. Je me suis lancé dans le poulet, Label Rouge, et dans la charte, il fallait planter des arbres. Lesquels ? Les anciens m’avaient conseillé de planter n’importe quoi, j’ai préféré mettre du châtaignier, l’emblème du pays », raconte M. Pillard. Mais que faire des châtaignes ? Les vendre, car cela rapporte. Du coup Julien Pillard a planté et replanté. S’est alors posée la question de l’entretien de ses 2 ha d’arbres, lourd en temps et en argent. Ras-le-bol du broyeur ! « Alors aujourd’hui j’ai mis 25 brebis, 25 vaches, qui coupent les branches basses à la place de la machine. Le fourrage bocager ! En plus de mes 8 800 poulets ». De l’agroforesterie, qu’il préfère appeler « optimisation maximum du foncier ». Et de la vie qui caquette, car les châtaigniers hauts dissuadent la buse de fondre sur le poulet, lequel n’hésite pas à gober le carpocapse, responsable de l’encre du châtaignier. Et en plus, les poulets, en grattant, aèrent le sol, et puisqu’ils le grattent en se dispersant partout où il y a des arbres, les maladies se propagent moins. Avis à la grippe aviaire : un élevage en parcours extérieur sous l'ombre des arbres est plus sanitairement correct que le même en hangar.

Paillage normand et barbecue gersois

Autre expérience sylvicole dans le département de la Manche, avec Eddy Cléran, de la Chambre d’agriculture. « Nous, on a initié en 1989, avec les agriculteurs qui étaient las de l’érosion des sols et du manque de protection contre le vent de leur bétail, un programme de replantation, qui s’adresse autant à eux-mêmes qu’aux particuliers ». Cinquante mille plants, soit 50 km de haies environ (si vous comptez bien, cela fait en moyenne un plant par mètre linéaire), sont ainsi enfoncés chaque année dans le sol du Cotentin par 5 associations de boisement créées en 2008. Des plants locaux fournis par des pépiniéristes locaux. Les arbres grandissent, il faut les couper, ce qui nourrit la filière bois-énergie dont le savoir-faire s’était un peu perdu : « cela faisait trente ans environ que l’on ne récoltait plus le bois des haies ». Une CUMA (Coopération d’utilisation du matériel agricole) a été montée pour proposer le matériel, des chaudières à bois déchiqueté ont été installées dans des collèges, mais la chute du prix du pétrole a réduit la rentabilité de cette filière naissante. « Du coup, on propose aussi le bois déchiqueté en paillage ». Ce programme de plantation ne se fait pas au hasard des demandes des agriculteurs, mais selon le diagnostic bocager propre à chaque exploitation, et les objectifs des documents d’urbanisme et de planification locaux (Scot, SRCE, TVB etc.). « En fait, l’agroforesterie c’est pour nous une façon d’optimiser l’espace, c’est une vision globale », assurée par une organisation collective propre au monde agricole, créée et menée par des paysans motivés. « On est sur un paysage bocager, dont les architectes, les agriculteurs, ne veulent pas que nul autre qu’eux viennent s’en occuper. »

Mehdi Bounab pourrait utilement les conseiller. « En Ariège, on a créé une filière spécifique à très forte valeur ajoutée pour inciter les éleveurs à maintenir leurs haies », explique ce conseiller de la chambre d’agriculture départementale. Après un diagnostic qui a duré près de huit mois, il s’est avéré que les paysans montraient un intérêt à maintenir leurs haies tant que leur coupe permettait de pailler les stabulations avec le bois fragmenté ou de servir de fourrage aux bêtes, en particulier avec le mûrier blanc et l’acacia, et de vendre des fruits comme la châtaigne. « À partir de là, on a créé une filière de vente de filets de bûches, de charbons de bois pour barbecue, d’allume-feu à partir des essences locales - frêne, hêtre et chêne pour les bûches ; acacia et châtaignier pour le barbecue ; peuplier, aulne et bouleau pour les allume-feu, en vente dans les supermarchés et jardineries ». Gérée par l’association bois-paysan, la filière est promue par les agriculteurs, sous le logo « bois paysan » auquel semblent adhérer les clients des grandes surfaces. Le bénéfice n’est pas que financier, pour les éleveurs, car outre la diversification des revenus, la haie leur apporte une relative autonomie fourragère et alimentaire, et une amélioration du bien-être de leurs animaux.

La cicadelle ne passe plus

Le Parc régional du Verdon est à l’origine d’un autre projet novateur. Elsa Barrandon le conduit depuis le début. « C’est le projet Regain. Ici, le remembrement agricole a conduit à la perte des vergers d’amandiers, il est corrélé à une augmentation de la pollution de l’eau, à une baisse de la fertilité des sols et à une stagnation des rendements. Depuis deux ans, on propose donc aux agriculteurs du plateau de Valensole de replanter ». Mais pas n’importe comment. « Celui qui est bien exposé au mistral, on lui propose des haies coupe-vent. Tandis qu’à celui qui veut faire du miel, on suggère plutôt des arbres fruitiers, mellifères. Dans tous les cas, ce sont des essences rustiques et locales. » Et dans tous les cas, l’emprise au sol ne dépasse pas trois mètres. Moyennant quoi il y a bien une baisse de rendement du blé dur, mais qui est en partie compensée par un étalement de la pousse, de même que pour l’herbe, c’est-à-dire un allongement de la saison de récolte, et un effet brise-vent manifeste. « Sans parler du fait que les arbres accueillent des oiseaux et des chauves-souris, qui mangent les insectes ravageurs de culture. » Le simple constat qu'ils brisent le vent transforme en outre les arbres en barrière à la cicadelle, un insecte très mauvais voilier qui est l'ennemi principal du lavandin, l’autre grande culture du plateau de Valensole. D’ailleurs, les ruchers grâce auxquels la plante odoriférante est pollinisée bénéficient après la récolte de cette autre source de nectar que sont les arbres à fleurs, ce qui atténue le besoin de faire voyager les ruches, dans une transhumance qui, parce qu’elle rend les abeilles agressives, stresse les colonies. Grâce un mécène, la Fondation l’Occitane, et la Région Paca, le PNR a pris en charge près de 90 % des 3 km de haies plantés chez 11 agriculteurs.

L’indispensable pédagogie des règlements…

« En Bretagne, chez nous près de Lannion, le bocage est encore bien conservé. Mais l’abandon des terres et le mauvais entretien des haies dégradent l’ensemble », déplore Catherine Moret, de Lannion Tregor Communauté. Le linéaire reste un des plus importants de France, malgré tout, un tiers a disparu depuis les années 1970, surtout au bord des routes. « Cela montre que la responsabilité est partagée entre agriculteurs et collectivités ». 60 % du linéaire de l’agglomération de Lannion est en bordure de route ou d’espaces collectifs. « On a perdu la connaissance : avant, on prélevait quand on avait besoin, aujourd’hui on ne le fait plus, c’est pour cela qu’on trouve chez nous des alignements de chênes têtards du même âge, qui mourront du coup tous en même temps. » Il faut réapprendre aux agriculteurs, aux propriétaires, aux gestionnaires que sont les collectivités comment lire la haie et couper ses arbres. « On accompagne tout le monde, on forme, on montre, on conseille sur les tailles, sur le choix des essences pour la replantation. Et on ne flique pas : on laisse la coupe libre, la seule chose qui est interdite, c’est la destruction et l’arasement du bocage ». Un accompagnement pédagogique bienvenu, car il faut dire que savoir ce qu’on peut faire est un sport cérébral pour quiconque, se noyant volontairement dans les documents administratifs, prétend rester dans les clous. Jusqu’à il y a peu, les agriculteurs avaient tout intérêt à dessoucher leurs arbres pour toucher les aides à l’hectare. « Avec le BCAE VII [Bonnes conditions agricoles et environnementales] introduit en 2015 la haie a été reconnue comme une surface agricole, avec obligation de la préserver. En 2003, c’était l’inverse… l’effet avait été immédiat, comme au temps du remembrement. » Cette évolution notable se met doucement en place, avec un besoin de cartographies précises, et surtout une demande de simplification : l’effet pervers du BCAE VII, c’est qu’aujourd’hui, la haie est considérée par le ministère de l’agriculture comme n’étant pas un alignement d’arbres, et que tout doit correspondre à une définition précise, dans le langage propre à l’administration. Pascal Ferey, vice-président de l’assemblée permanente des chambres d’agriculture (APCA), raille : « Demandez à un agriculteur, dans le bocage du Bessin, de mesurer la circonférence du têtard pour savoir s’il répond bien à la définition administrative du têtard, et vous verrez ce qu’il va faire : il va couper l’arbre ! ». Christophe Blanc, du ministère, lui répond : « La définition de la haie peut paraître tatillonne. Mais il faut pourtant bien fixer les choses ! Une largeur de 10 m a donc été retenue, et il a été indiqué qu’elle n’était pas un alignement d’arbres, car une haie peut ne pas être entièrement composée de ligneux. » Il est vrai.

Mais comme le rappelle avec bon sens Me Moret, la PAC et les règlements ne sont que des outils, c’est au monde agricole et à la société de les utiliser au mieux, et de pousser pour qu’au moins les nouveaux ne contredisent pas ceux de l’an passé. « Les choses avancent quand même, soyons positifs. Il faut laisser aux agriculteurs le temps d’inscrire la haie dans leur système. Il faut que les règlements soient modulables, car les services qu'on demande aux agriculteurs d’entretenir sont changeants. Je n’ai jamais entendu autant entendu le mot agroforesterie dans la bouche des agriculteurs ».

L’agroforesterie a remis l’arbre au centre de la réflexion agricole. Elle interroge, intrigue, fait sourire, embête, remet en cause, donne des idées, ouvre des portes. Il manque des savoirs, de la modélisation, de la cohérence, de la cartographie, des filières. La nécessité est grande de s’éloigner du prêt-à-penser et du formalisme administratif et scientifique pour qu’enfin l’arbre s’enracine à nouveau dans l’aménagement de nos territoires. C’est ce à quoi cette belle journée s’est employée. La haie ne cache plus l’arbre, l’arbre nous montre la forêt de petites initiatives qui sont en train de changer profondément le modèle agricole. L’arbre-paysan nous enracine à nouveau dans la réalité des choses.

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