Le réchauffement de la démocratie

Qu'est-ce que m'inspire la Cop21, m'a demandé l'excellent quotidien La Voix de l'Ain ? Et bien ce que je ressens à force de parler avec des gens : le climat, c'est de l'eau, l'eau, c'est des sols, les sols, c'est le foncier, le foncier c'est le pouvoir…

J’écris ce texte au moment où j’apprends la mort de Hugo, le fils de mon copain Stéphane Sarrade, ce texte lui est dédié.

Il est mort à 23 ans d’une balle dans l’aine venue tout droit du canon d’une kalachnikov tenue par un gamin sans doute pas plus âgé que lui. Un gamin de chez nous, qui revenait d’une région du monde où, d’après la revue Nature Climate Change, les conditions de vie seront tout simplement impossibles à la fin de ce siècle. Elles le sont déjà, certes, mais là on parle de conditions de vie physiologiques. Au-dessus de 35 °C, écrivent les chercheurs, le corps humain n’en peut plus avant longtemps. C’est la limite de viabilité de la machine. Il a fait 81 °C un jour de 2003 en Arabie saoudite. Le 31 juillet dernier, on a mesuré un bon 75 °C au sud de l’Iran. Au lieu des 45 °C habituels. Et bien en 2100, ce sera cela tous les jours de l’été.

Tant mieux pour l’Arabie saoudite, épouvantable régime assassin à l’origine du salafisme, du wahhabisme, et de l’idéologie mortifère qui anime les refoulés massacreurs de la semaine dernière ; tant pis pour le Moyen Orient, un des berceaux du néolithique et des premières civilisations de l’histoire. Et pour nous ? De cette région invivable, où la demande agricole ne peut qu’augmenter, nous arriveront des flots de migrants attirés par notre bonne fortune.

 

Notre bonne fortune, oui, car si le réchauffement climatique ne fait qu’accentuer l’existant, c’est-à-dire la sécheresse là où elle sévit déjà, si elle va affecter en conséquence tout le Moyen-Orient, le Maghreb, la bande sahélienne, le Soudan, l’Éthiopie et le bassin du Congo ; si elle va à l’inverse inonder le Bangladesh et toute la côte occidentale de l’Asie du sud-est ; il ne devrait pas beaucoup affecter nos conditions de vie.

 

Nous avons le bonheur de vivre sous un climat tempéré, celui qui, historiquement, jetez un œil sur une carte, a fait la puissance des nations d’aujourd’hui. Ni trop chaud, ni trop froid. Ni trop sec, ni trop humide. Tempéré, quoi… Un tempéré qui sera plus sec en été, plus doux en hiver, à mesure que nos pays descendent vers le sud. Mais un tempéré riche, car nos sociétés, en dépit de la Crise, le sont toujours. Un tempéré technologique, scientifique, culturel, civilisé.

Il n’y a donc pas lieu de bien s’inquiéter. À condition que l’on se prépare à vivre dans un autre monde, où le tempéré le sera moins, où les ressources naturelles seront moins abondantes. Où, surtout, l’eau, nous causera des problèmes.

 

L’eau ? Oui, l’eau. Nous n’en manquerons jamais, simplement sera-t-elle plus capricieuse. Elle l’est déjà. N’avez-vous pas remarqué qu’elle commence à nous manquer, en été ? Qu’elle tombe moins souvent sous forme de neige, en hiver ? Que lorsqu’elle s’abat sur nos villes, en automne et au printemps, c’est en deux jours ce qu’elle faisait en un mois, au point de faire sauter les plaques d’égouts ? Que les rivières sont en étiage chaque année plus tôt ? Qu’elles débordent plus violemment ? L’eau du ciel est plus variable, moins prévisible.

Or, entre l’eau du ciel et nous, il y a le sol. Il y a son trajet entre l’air et la rivière. Il y a sa célérité à aller de l’un à l’autre. Il y a donc ce sur quoi elle tombe. Est-elle absorbée par une prairie ? Dévale-t-elle un parking ? Fait-elle « splatch » sur une lame de battance ? Notre adaptation au réchauffement climatique, c’est tout simplement cela : le trajet de la goutte d’eau.

Le réchauffement affecte d’abord le cycle de l’eau. Et l’eau disponible dépend de l’usage que nous faisons de nos sols. Donc de notre aménagement du territoire et de notre façon de travailler les terres agricoles. Nous adapter aux nouveaux caprices de l’eau nous oblige ainsi à revoir la qualité et la quantité des sols lui étant favorables. C’est-à-dire à mettre en question à la fois nos itinéraires agricoles, et… nos régimes fonciers. Autrement dit le droit de propriété tel qu’il existe en France.

 

Le réchauffement interroge in fine l’organisation de nos territoires, la culture collective du paysage, rural et urbain. L’idée même que nous avons de la Nation. Et cela a déjà démarré : mine de rien, sans s’en rendre compte, élus et techniciens ne contredisent plus l’idée de penser l’avenir de façon transversale, politiquement et thématiquement. De penser l’eau à l’échelle d’un bassin, d’une rivière, en même temps que le sol. Ce qui signifie oublier la commune, penser le sol comme un bien commun, consulter le citoyen et éliminer les chevauchements administratifs.

Le réchauffement climatique, c’est en fait la redécouverte de la démocratie, et une redéfinition de la République. Et cela, croyez-moi, des structures comme Hélianthe aident beaucoup.

 

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