Hérault, inondations, nitrates, Europa City, Mille Vaches… alimentation : Cessons de ruiner notre sol !

Montpellier est hors de l’eau, et la pluie est en question. Quatre mois en deux nuits, cela n’est pas commun. Ni même surprenant, pensent sans le dire les climatologues : tout cela correspond à ce que prévoient leurs modèles.

Pour autant, l’eau qui tombe ne galoperait pas si vite si le sol qu’elle rencontre était encore capable de l’absorber. Or, une prairie retournée en champ de maïs, une pâture transformée en pavillon-gazon-thuya, un champ couvert d’un parking, ce sont autant de patinoires livrées aux précipitations. Sans frein, l’eau dévale, ravine, se salit de pollutions, grossit les rivières qui débordent sans prévenir.

Et ça tombe bien, les sols, c’est l’objet de mon dernier livre, qui sort demain 1er octobre ! Et de Rencontres nationales que j’animerai à Caen les 13 et 14 octobre. Petit extrait avant ce petit billet. 

"Le sol, le sol outragé, le sol brisé, le sol martyrisé, mais le sol libéré ! Libéré par lui-même, libéré par son peuple invisible avec le concours des agriculteurs de la France, avec l'appui et le concours de la France tout entière : c’est-à-dire de la France qui se bat. C’est-à-dire de la seule France, de la vraie France, de la France éternelle », voilà ce qu'aurait pu déclarer Mon Général à Tante Yvonne, quand celle-ci démariait ses carottes à Colombey-les-Deux-Églises."  (autres extraits en fin de texte)

 

Attachée de presse : Francine Brobeil (fbrobeil@flammarion.fr, 01 40 51 31 29)

 

Du Dust Bowl aux Lapalissades

Cela fait près de quatre-vingts ans qu’aux États-Unis l’alerte a été donnée, et à peu près comprise : les sols, trop travaillés, finissent en général par s’en aller. Dans les années trente, celles de la Crise, des millions de fermiers américains et canadiens durent abandonner leurs parcelles transformées en désert. La terre si fertile s’était résolue en nuages de poussières, délogeant les buissons qui, soumis au vent, roulaient comme des boules. Ce Dust bowl, image argentique (John Ford, Dorothea Lange) et littéraire (Steinbeck, Sprinsgteen) de la Grande dépression, fut un désastre humain et économique : les États-Unis durent acheter du blé à Staline.

Encore présenté comme la conséquence d’une renverse climatique, d’un assèchement brutal du climat des Grandes plaines, le Dust Bowl fut en réalité le résultat du labourage trop profond et trop fréquent d’une terre qui ne pouvait le supporter. Les Indiens se contentaient de fouir durant leur camp d’été, les blancs labourèrent. Depuis, les fermiers US font attention. Ils enfoncent le soc moins que chez nous. Les Brésiliens, aussi : le soja OGM est « sans labour » et même « semis sous couvert ». L’agrocécologie est parfois facétieuse.

Chez nous, justement, il a fallu attendre un peu plus longtemps, le début des années 1990, pour qu’enfin l’on parle des sols, par la voix des époux Bourguignon, en rupture d’Inra.

Depuis la fin de la Guerre, la hausse phénoménale des rendements permis par le mariage de la mécanique et du chimique a aveuglé le monde agricole tout en le sortant de la misère et de la marginalisation sociale. Résumée à quelques nutriments que l’industrie sait fabriquer plus vite que l’écosystème-sol, la nutrition des plantes a pu se passer de celui-ci. Considéré comme un simple crumble tenant droit les tiges, le sol a pu être maltraité sans que peu ne s’en émeuvent. Labours profonds, sols nus entre les récoltes, engrais en perfusion : non seulement les terres sont parties à vau-l’eau, s’érodant et se ravinant sous la pluie et le soleil, elles ont aussi perdu beaucoup de leur matière organique. Parce que les lombrics et les champignons symbiotiques des plantes, maîtres (avec les bactéries) du réseau de décomposeurs et de transformateurs de la matière organique en éléments minéraux fondamentaux, ont été court-circuités et abîmés.

Aujourd’hui, la recherche française redécouvre l’eau tiède en se penchant à nouveau sur les sols. La publication en 2005 du Millenium Assessment l’avait il est vrai beaucoup perturbé : mais oui, sans les sols, il n’y a pas d’alimentation possible… et un sol maltraité finit sur la route, ne filtre plus la pollution, ne retient pas l’eau, ne capte plus de carbone, ne peut plus nourrir plantes et arbres. La perte des multiples services qu’il nous offre se chiffre en dizaine de milliards chaque année.

 

 

 

26 m2 chaque seconde, mais oui…

Et l’on en a perdu ! Le taux de matière organique moyen des sols français a été divisé par deux ou trois selon les régions. Les sols picards et bretons sont dans un état alarmant : la vie qui s’y trouve souffre plus qu’ailleurs. Les lombrics y sont dix à vingt fois moins nombreux que dans une prairie, les champignons sont trop discrets. Pour autant, ces sols ne sont pas « morts », comme le disent volontiers les apôtres du catastrophisme. Dans notre pays, aucun sol n’est exempt de formes de vie, pas même un sol gavé de métaux lourds ou une terre à blé. Mais beaucoup, déstructurés, auraient besoin de temps pour reconstituer leur matière organique, et se reconstituer tout court.

Beaucoup aussi n’existent tout simplement plus, car la France, vice-championne du monde en étalement urbain, derrière les États-Unis, les a recouverts de béton, de macadam, de maison, de rocades, de ronds-points… de fermes ou de gazon-thuya ce qui, vis-à-vis de l’eau et de la biodiversité, revient à peu près au même. Les sols morts, ce sont ceux-là, car autant la terre poussiéreuse de la Beauce pourrait redevenir bien vivantesi on lui fichait un peu la paix durant une dizaine d’années, autant une terre sous un parking a peu de chances de redonner à nouveau des fleurs. Avec 26 m 2 de terres fertiles qui disparaissent chaque seconde, l’étalement urbain est, avec la systématisation du trio labour profond/sol nu/pulvérisations, la plus grande menace pesant sur la « Terre de France », comme on disait au service militaire.


Une nouvelle révolution agricole : le sol

Les chercheurs cherchent et se rendent compte que la réponse, bien étayée par la théorie, se trouve entre les mains des agriculteurs. Or, et c’est formidable, des marginaux de plus en plus nombreux s’essaient à moins travailler leur sol. Non par conviction « bio », mais avant tout par un calcul économique : le tracteur, les pesticides et les engrais, ça coûte de plus en plus cher. Le seul fait de moins labourer, moins profond, divise par deux la facture de gasoil et par trois la puissance demandée au tracteur. Mais sans labours, ou presque, la terre se couvre d’adventices. Alors l’agriculteur pulvérise, tout en cultivant des plantes de couverture entre les rangs des cultures de vente, et en rotation entre celles-ci. Il pratique ainsi un « semis direct sous couvert » qui fait de l’ombre aux mauvaises herbes, favorise les champignons, entretient le sol et… apporte, après fauchage ou écrasement, la matière organique aux décomposeurs. Pas militants, ces agriculteurs sont des productivistes assumés qui ont redécouvert le sol par un calcul économique, et se sont dits en le regardant qu’ils pouvaient peut-être faire autrement. Par exemple en replantant des arbres ou des haies, après avoir constaté que la parcelle était partie sur la départementale pendant l’orage. Beaucoup de ces agriculteurs « différents » redécouvrent aussi… le fumier, engrais organique hors pair, qui, bien étalé en boudin (on dit en andain) et régulièrement retourné, donne un compost remarquable. Tous reconnaissent, comme les agronomes et les pédologues, qu’on ne fait pas mieux qu’une prairie : le sol y est dans un état quasi-forestier, c’est-à-dire poche du Graal agronomique. Or, une prairie, ce sont des vaches, et les vaches, ce sont des éleveurs dont les revenus dépendent de nous. Acheter - mesurément - de la viande et du lait, c’est aussi soutenir une agriculture au sol.

 

Une révolution agricole est en gestation. Comme leurs pères et grands-pères des lendemains de la guerre qui avaient dû affronter la majorité immuable pour imposer l’agriculture « conventionnelle », les agriculteurs-au-sol d’aujourd’hui, peu nombreux, peu soutenus, mal formés, sont en train de se regrouper pour s’épauler et apprendre. La nouvelle loi d’orientation agricole se promet de les aider. Les sols iront mieux. Si tant est que l’on mette un terme à l’étalement urbain. Mais sans une révolution foncière, en France, on n’y arrivera pas, or, cela suppose une réforme profonde du droit et de la notion même de propriété, héritée de la Révolution. Comment sortir de la pathologie française de la possession, c’est un autre billet… que vous avez déjà lu.

 

(© FD, à Mosnay, près d’Argenton-sur-Creuse, cet été)

 

Billet repris, sous une autre version, sur Reporterre (L'agriculture intensive et le bétonnage détruisent les sols - Reporterre)

Enquête sur le sujet dans Ça M'intéresse d'octobre.

 

Extraits (pour rire un peu) :

Sur Europa City (entre autres développements) :

"Pfff, fait le groupe Auchan, foin de polémiques, car presque tout cela est à nous – Europa City, Sarcelles et le Blanc-Mesnil. S'il y a des morts, on les enterrera en famille. Et puis Europa City jouira d'un avantage indéniable : les quelque 80 ha de terres agricoles acquis au prix fort (300 ha en comptant tout) seront métamorphosés par le génie des Mulliez en magasins, évidemment, mais aussi en cafés et restaurants (30 000 m2), cinés, piscines, hôtels (2 700 chambres) sans oublier la piste de ski comme à Dubaï et un parc d'attractions de 50 000 m2 ainsi qu'on en use dans certains mal américains. Tout ce bonheur dans un « lieu de vie » convivial et respectueux de l'environnement, cela va sans dire, la connexion en plus – partout l'on ira relié au Wifi gratuit, sous la lumière zénithale diffusée par des plafonds ouverts. On se demande bien pourquoi certains maugréent. 11 500 emplois directs sont promis, mais combien seront détruits à Aéroville, O'Parinor et ailleurs ? Combien dans les commerces des centres-villes voisins, dont le taux de vacance est déjà de 10 % ? Combien de ces temples sans esprit seront équipées de caisses automatiques ?"


Sur la Ferme des Mille Vaches (entre autres…) :

"Toutefois, sans même aborder la question de la charge environnementale d'un tel élevage, ni même celle du bien-être des vaches qui connaîtront moins leurs éleveurs que les seringues d'antibiotiques (plus on est de fous en stabulation, plus on risque de tomber malade de riantes infections), encore moins la question philosophique de son inscription dans une agriculture purement industrielle, il faut constater que le groupe Ramery a réussi à acheter ou louer en fermage pas loin de… 3 000 ha de terres sans que la Safer n'ait eu son mot à dire. Pourquoi une telle surface ? Parce que la loi oblige à épandre les boues résiduelles de l'unité de méthanisation (voir les pages précédentes à propos de l'épandage des lisiers, c'est la même chose), sur suffisamment d'espace pour que le taux d'azote soit inférieur aux normes. Avec mille vaches et 1,5 MW, le calcul montre qu'il faut environ 3 000 ha. Il paraît que la société « Côte-de-la-Justice » en aurait d'autres dans son portefeuille. On parle de 5 000 ha… »


Sur les nitrates :

"Le quart des dépenses énergétiques totales d'une ferme française est englouti dans les engrais. Or, s'il y a bien un produit déversé sur les champs qui pose problème, c'est lui. Pas le fumier, la mixture azotée. Un double problème en vérité. Le premier, bien connu, est celui de la pollution des eaux. Les engrais sont pulvérisés sur les cultures, une partie est absorbée par les racines, mais l'essentiel demeure dans le sol. Pas pour longtemps car celui-ci ne sait pas le retenir. Alors, à la pluie, l'azote est « lessivé », c'est‐à-dire qu'il s'en va, d'autant plus facilement et plus vite que le sol est nu et qu'il pleut. Pour le phosphore, par exemple, c'est plus de la moitié qui part à vau-l'eau ! Le ruisselle- ment, père de l'érosion, source d'inondations et d'ava- lanches de terre, conduit alors l'azote et le phosphore en masse vers les rivières, les étangs et les bords de mer où, sous forme de nitrates et de phosphates, il favorise le déve- loppement des algues et de la végétation aquatique (c'est le phénomène d'eutrophisation). Une pollution qui coûte très cher (de l'ordre de 800 a par habitant et par an, en France) car il n'est pas facile de transformer ces molécules dans les centrales d'épuration. Notre beau pays risque en conséquence de devoir payer très bientôt quelques mil- lions d'euros à l'Union européenne pour dépassement des normes et non-respect de la directive nitrates de 1991."



Quatrième de couverture :

L’équivalent d’un studio : voici la surface de terres fertiles dont la France est amputée chaque seconde, sous la pression du macadam, des zones pavillonnaires et des hypermarchés dont notre pays est champion. Comment une telle situation est-elle possible, alors que nous peinons déjà à nourrir une population mondiale en pleine explosion ?

C’est pour le savoir que Frédéric Denhez a mené cette enquête corrosive, sillonnant le territoire, sondant les agriculteurs « conventionnels » ou convertis au bio, les maires, les chercheurs, etc. Et ce qu’il a découvert glace le sang : non content de se raréfier, le sol ne parvient plus à assurer les services qui le rendent inestimable. Nivelé, démembré, laissé à nu, labouré en profondeur, soumis à d’inquiétants polluants et à la spéculation… la dégradation de ce bien commun millénaire, garant de notre alimentation et de nos paysages, appelle à une profonde révolution des mentalités.

Empêcheur de penser en rond, l’auteur propose une série de solutions à adopter d’urgence, tout en revenant sur bon nombre d’idées reçues comme l’intérêt du tout bio, les bienfaits du « zéro carbone », etc. Un livre choc, au confluent des maux qui affligent notre société.

 

Chapitrage :


PROLOGUE. Le sol, la vie


I. Coup de froid sur les sols… ou toutes les raisons de se pendre


II. L'agriculture, une histoire de fumier


III. La paysannerie labourée par la PAC


IV. Sous les hypers, la terre


V. La terre, valeur refuge du financier inquiet


VI. Mais après tout, le sol, on peut peut-être s'en passer, non ?


VII. Darwin avait raison : il ne faudrait pas labourer


VIII. Rhabillons nos champs !


IX. Pulvérisons !


X. 10 pensées pour les sols


 

ÉPILOGUE. Une révolution est en marche

 

 

 RENSEIGNEMENTS PAR ICI  N'oubliez pas : du 15 septembre au 21 octobre, la FÊTE DE LA SCIENCE fait un zoom sur les sols !


Une question ? N'hésitez pas à nous contacter. 


Nous avons la chance d'avoir un très grand amphithéâtre pour ces rencontres, alors n'hésitez pas à parler de ces rencontres avec votre voisin...
 
Sol Contre Tous ?

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