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Billet de blog 31 janv. 2022

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Rabhi, Hulot, deux stars effacées

Une courte réflexion sur l’effacement de Pierre Rabhi et Nicolas Hulot,

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Rabhi, la sobriété malheureuse

La cour lèche, lâche et lynche. Dès lors que le gourou lui est moins nécessaire, elle qui en acceptait tout, qui le défendait avec les griffes et les dents, elle se détourne, se retourne contre lui et une fois qu’il est à terre, le piétine en espérant faire oublier son souvenir. Lâche et hypocrite, la cour a démembré le cadavre de Pierre Rabhi avant qu’il ne soit en terre.

En relisant les mails et commentaires des gens outrés de mes anciens propos dits ou écrits sur la pensée de l’homme de l’Ardèche, j’aurais dû participer à leur curée post-mortem. De son vivant, Rabhi était inattaquable car porteur de la clé du nouveau monde. Dire que sa philosophie était tellement individualiste qu’elle ne risquait pas de porter atteinte au système, que ses grandes idées étaient souvent vagues, qu’il maniait les poncifs mieux qu’un coach de bien-être en entreprise, que l’antroposophie était une supercherie, que la permaculture ne pourrait jamais nourrir toute l’humanité, que la sobriété choquait les pauvres, que son entourage l’avait coupé des gens et fait de son mouvement une quasi-secte, c’était se faire insulter et menacer. Il ne fallait pas ne serait-ce qu’effleurer « Pierre », statufié de son vivant, aujourd’hui déboulonné.

Pourtant, je n’ai jamais attaqué l’homme. J’ai toujours reconnu que sa pensée, aussi cucul soit-elle, avait marqué une étape majeure dans la prise de conscience de la société qu’il y avait de sérieux choix à faire. Car même s’il brassait de l’air, il avait créé un mouvement qui avait fertilisé partout. La sobriété heureuse a fait bien plus pour l’écologie que mes cinquante livres et des milliers de documentaires télé.

Aujourd’hui, alors qu’il est mort, les mêmes qui allaient lui lécher les ongles de pied chez lui en Ardèche font la moue. Leur silence est terrible. Gêné. Gênant. Dégueulasse. Mais Pierre Rabhi aurait dit des horreurs. Rendez-vous compte : un vieil homme, très croyant, d’histoire et d’origine patriarcale, estimait que femmes et hommes devaient rester à leur place. Quelle découverte ! Quel drame ! La peur de choquer homos, lesbiennes, trans et féministes étouffe le passé. Pierre Rabhi n’était pas un saint, il n’était pas pur, il doit donc être rejeté !

Ce sont les mêmes qui durant des années lui ont massé les pieds qui sont à l’œuvre. Les mêmes qui sont allés baiser à plusieurs reprises la pantoufle du pape pour recueillir et diffuser son message climat-compatible.

Copie d’écran © UshuaiaTV/ TF1. Une émission d’Ushuaia TV Le Mag, avec Pierre Rabhi, Denis Cheissoux, Cyrielle Hariel, et ma pomme.

Hulot n’a jamais existé

Il est un queutard, ce que tout le monde savait depuis son premier livre formidable, Les Chemins de traverse, où il révélait son grand appétit pour les femmes. Pourtant, il fut un temps où ses équipes l’appelaient le « commandant couche-tôt » tant sur le terrain il fut à un moment très à cheval sur l’hygiène de vie. 

J’ai travaillé à deux reprises pour sa fondation. Une fois durant trois ans où j’ai conduit les « missions de découverte océanographique » à destination de mômes difficiles du 18e arrondissement de Paris, une autre dans l’écriture d'un long texte de propositions intitulé « chapitre 2 » en vue de présidentielles oubliées. Je l’ai fréquenté, un peu, je me suis réuni avec, je l’ai croisé, bonjour, comment tu vas, qu’est-ce que tu en penses, des relations de bureau. Après, je l’ai animé lors de débats, des mots échangés, un peu de connivence, des amis communs, rien de plus.

Si ce n’est le même constat réalisé à propos de gens réellement célèbres : Hulot, comme Rabhi, comme tant d’autres, plus que la plupart toutefois, étaient entourés d’une cour nombreuse, bavarde et globalement inutile. Composée de technos à dents très longues et de fans enamouré(e)s, de beaucoup de précieuses ridicules parlant à sa place, jouant avec d’autant plus d’assiduité le jeu de la séduction que « Nicolas », comme chacun l’appelait, surtout celles et ceux qui ne l’avaient jamais croisé, imposait de par sa stature, son métier et sa nature très soupe au lait. Le monde tournait alors autour de lui, chacun voulait en être. La célébrité pousse au cannibalisme, chacun veut ramener chez lui, pour la montrer, s’en habiller, une parcelle de la star. Le pouvoir ramollit les dignités, car sa puissance donne envie. 

Alors, ça a dérapé. C’était inévitable, bien que je connaisse des collaboratrices de Hulot qui n’ont jamais rien eu à subir, parce qu’elles ont disent-elles su en rester à une relation d’employée à patron, introduisant un rapport de force qui suffisait à calmer l’agitation hormonale du grand homme. Encore faut-il toutefois savoir dire non à un homme qui n’entendait que le oui, lui qui considérait toute remarque comme une critique à son endroit. 

Il y a beaucoup de fausseté dans l’entourage d’une star, une atmosphère qui pue l’avidité. La cour, c’est le magasin des huiles essentielles toutes répandues : avidité, jalousie, désir, haine, violence, fascination, amour. La comédie humaine qui abolit les distances, des usages qui rompent les barrières de l’intime.

Quoi qu’il ait commis, et il est difficile de s’y retrouver dans le flot des accusations où l’on finit par confondre une main sur le genou et une tentative viol, Hulot a déjà été jugé par les mêmes qui ont éliminé Rabhi. Il est sale, il a sali des femmes, alors il devrait être aboli de notre mémoire collective. Hulot n’existe donc plus. Les écolos et les confrères qui ne juraient que par lui, qui l’assaillaient sur son 06 pour recueillir ses augures, font désormais comme s’il n’avait jamais existé. Comme s’ils et elles découvraient qu’il ne pensait souvent qu’à ça. 1984. L’histoire est réécrite, les mots qui fâchent sont supprimés.

Pourtant, Hulot a été le successeur de Cousteau. Le commandant, épouvantable macho, père dégueulasse, mari horrible et patron odieux, a mis la mer en tête de millions de Terriens et sauvé l’Antarctique. Hulot a placé la planète entière derrière chacun de nos yeux. Ne cachant rien de ses émotions ni de ses peurs, il nous a communiqué son émerveillement. Il incarne à lui seul deux générations. L’évolution de son rapport au monde, de son regard sur la nature, est celle de la plupart d’entre nous. Il s’agirait de ne pas l’oublier, ou alors, il faut aussi effacer les œuvres de Picasso, ce bon gros harceleur de femmes. L'histoire est toujours réécrite par les vainqueurs du moment.

Hulot et Rabhi nous ont tous changés.

© EPE. Présentation d’Act 4 Nature, animée par mes soins. Discours de clôture par l’alors ministre Nicolas Hulot.

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