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Le Club de Mediapart mar. 27 sept. 2016 27/9/2016 Dernière édition

Voies sans issue du social-libéralisme

Mouvement social contre la loi travail, impopularité record de l’exécutif, adhésions en chute libre… Les élections présidentielles de 2017 s’annoncent mal pour le Parti socialiste. Élaboré sur fond de marketing électoral, son projet libéral ne semble plus à même de rassembler une majorité sociale.

Les initiatives se multiplient au PS pour renouer avec la société civile (la «grande alliance populaire») voire la gauche («eh oh la gauche»). Mais elles apparaissent toutes aussi lunaires que les déclarations des cadres socialistes selon lesquelles le pays ne serait « jamais allé aussi bien ». Depuis la victoire de François Hollande en 2012, les débâcles électorales se succèdent. Les orientations prises par le gouvernement ont durablement creusé un fossé entre le PS et son électorat. 

Pour mieux en comprendre les tenants et aboutissants, il est utile de revenir un an avant les élections présidentielles de 2012. Les stratèges socialistes étaient alors à l’œuvre pour élaborer la stratégie électorale du PS. Plusieurs pistes étaient alors évoquées. Deux d’entre elles sont particulièrement éclairantes quant aux évolutions de la doctrine du PS et aux orientations du futur gouvernement socialiste[1].

La première est détaillée dans le rapport de la fondation Terra Nova[2]think-tank du PS, publié en mai 2011. Pour ses auteurs, la classe ouvrière ne serait «plus le cœur du vote de gauche.» Ils suggèrent de constituer une nouvelle coalition autour de divers groupes («diplômés», «jeunes», «minorités et quartiers populaires», «femmes»). Cette « France de demain » se rassemblerait, non autour d’enjeux socio-économiques, mais de valeurs culturelles progressistes : «elle est tolérante, ouverte, solidaire, optimiste, offensive.» Mais elle ne serait pas majoritaire : c’est pourquoi elle devrait chercher à nouer des alliances, et se tourner de préférence vers les classes moyennes plutôt que les classes populaires. Ces dernières seraient plus sensibles aux thèmes de prédilection du Front national, «protectionnisme culturel, protectionnisme économique et social».

Le Plaidoyer pour une gauche populaire, manifeste publié quelques mois plus tard sous la direction de deux cadres socialistes, Laurent Baumel et François Kalfon, propose une stratégie inverse[3]. Ses auteurs s’inscrivent en faux contre «l’exaltation de la différence identitaire et culturelle» et la «posture libertaire et naïve». Ils souhaitent opérer la «reconquête des couches populaires et moyennes intégrées». Mais d’emblée, l’idée de changer de politique économique est exclue. Pour séduire un électorat attaché à la «valeur travail», il faudrait baisser les impôts des ménages modestes et «ne pas se laisser enfermer dans l’image du parti de “l’assistanat”». Sur le plan culturel, les auteurs en appellent à s’emparer des questions identitaires, et prendre en compte «les valeurs dites “morales” ou “traditionnelles”». Comme le notent Benoît Bréville et Pierre Rimbert, cela supposerait de «mettre en sourdine des promesses liées au vote des étrangers, à l’antiracisme et au "mariage pour tous", ainsi que par un rejet clair du "multiculturalisme" et du "communautarisme"[4]».

Ces grandes considérations sur la société française doivent être prises avec précaution. D’abord, parce qu’elles tendent à essentialiser différents secteurs de la population en leur associant des préférences politiques fixes et simplistes. Ainsi le rapport de Terra Nova associe-t-il les classes populaires à «des valeurs socio-économiques qui les rattachent à la gauche » et à « des valeurs culturelles conservatrices (ordre et sécurité, refus de l’immigration et de l’islam, rejet de l’Europe, défense des traditions…)». A l’inverse les classes moyennes seraient dotées « de valeurs culturelles de gauche mais de valeurs socio-économiques de droite.» Les deux études contribuent ainsi à construire une « demande » électorale sur la base de ce qui s’apparente à une vision fantasmée des différentes catégories sociales.

Les auteurs revendiquent néanmoins le sérieux de leur travail, qui est étayé à grand renfort d’enquêtes d’opinion. Rien d’étonnant à cela : leurs auteurs sont experts en sondages, spécialistes de la communication ou consultants. La démarche de ces études empruntent largement au marketing : il s’agit moins de définir un projet politique clair et cohérent que de construire une «offre politique» en additionnant des parts de marché électorales hétérogènes. Une contrainte forte s’applique néanmoins : les deux études prennent d’emblée pour acquis la conservation de l’ordre économique dominant. Dès lors, la discussion porte essentiellement la dimension « sociétale » du projet socialiste. Tout se passe comme s’il s’agissait de trouver l’emballage adéquat, qui permettrait de faire mieux passer la pilule amère du libéralisme économique.

Le rapport de Terra Nova et le Plaidoyer pour une gauche populaire ne demeurent pas moins des documents intéressants, ne serait-ce que pour comprendre la manière dont les dirigeants socialistes peuvent se représenter les choix d’orientation à leur disposition. Rien n’indique que leurs auteurs aient directement influencé les orientations du gouvernement après la victoire du PS en 2012. Ils apportent néanmoins un éclairage intéressant sur le quinquennat de François Hollande.

Ainsi la campagne du candidat socialiste est-elle placée sous le signe de la jeunesse et du « changement ». Ses promesses fortes sur le plan sociétal, telles que le droit de vote des étrangers, s’inspireraient davantage de la voie tracée par Terra Nova. Et l’adoption en mai 2013 par la majorité socialiste de la loi sur le « mariage pour tous » s’inscrit dans cette démarche. Mais cela ne dure pas : le curseur de l’exécutif évolue ; l’arrivée à Matignon de Manuel Valls en mars 2014 marque ce changement d’orientation.

Ce n’est pas exactement le retour de la « valeur travail » appelé des vœux de Laurent Baumel et François Kalfon. Mais cela s’y apparente, avec le triomphe de la « valeur entreprise », et le désormais célèbre «j’aime l’entreprise» de Manuel Valls, en aout 2014 à l’Université d’été du Medef. Cette déclaration ne s’adresse pas seulement aux grands patrons ; la figure positive de l’entrepreneur, qui «créé l’emploi», devient un modèle à suivre pour tous. Elle s’incarne dans l’idéal-type du chef de petite ou moyenne entreprise proche de ses employés, travaillant d’arrache-pied – malgré les «charges» – leur assurer un salaire ; créer des emplois et être utile à l’économie française. Les grands patrons ne seraient, après tout, que des chefs de PME qui auraient réussi (et non des exploiteurs sur-rémunérés, défiscalisés, et qui contribuent à mettre sous pression, en tant que principaux donneurs d’ordres, lesdites PME).

Avec les nouveaux dispositifs mis en place – micro et auto-entreprises notamment – de nombreux salariés sont par ailleurs invités à goûter aux joies de l’entrepreneuriat. Quand bien même cela s’apparente souvent davantage à une forme de salariat dissimulé – permettant flexibilité totale et absence de cotisations sociales. Le discours de l’entrepreneuriat porte bien au-delà des actifs : ainsi à l’école, à l’université ou encore au pôle emploi, enfants, étudiants, ou chômeurs se doivent désormais de se former à l’«esprit d’entreprise» contre la tentation de « l’assistanat ». «Si j’étais chômeur, je n’attendrais pas tout de l’autre ; j’essaierais d’abord de me battre» résumait ainsi Emmanuel Macron, au micro de Jean-Jacques Bourdin[5].

Ce discours permet au gouvernement de justifier le « socialisme de l’offre », et ses cadeaux fiscaux massifs et sans contreparties. Dans la mesure où aider les entrepreneurs, c’est favoriser l’emploi, « il est absurde de parler de cadeaux faits aux patrons » annonce Manuel Valls à l’Université d’été du Medef. Quand bien même lesdits cadeaux bénéficient majoritairement aux grandes entreprises, et non au « lumpen-entrepreneuriat » que constituent les petites entreprises et autres auto-entrepreneurs. Le même discours sert à justifier les réformes successives du marché du travail pour donner davantage de marges de manœuvres aux entreprises… y compris pour licencier.

Second aspect de la politique du gouvernement Valls qui évoque les thèses du Plaidoyer pour une gauche populaire : le retour des valeurs « traditionnelles » conservatrices que Baumel et Kalfon associent aux classes populaires. Ce tournant est flagrant s’agissant des questions identitaires : politiques migratoires répressives, multiplication de déclarations stigmatisant la communauté musulmane… Au point que Marine Le Pen déclare qu’elle a «l'impression de se lire» lorsqu'elle entend Manuel Valls parler d'Islam. Sans compter le projet d’insérer dans la Constitution la déchéance de nationalité, abandonné à ce jour, qui reprenait une revendication de longue date du Front national. Autres valeurs associées aux classes populaires : l’ordre et la sécurité. Sur ce plan aussi, c’est la surenchère : la «guerre contre le terrorisme», déclarée après les attentats du 13 novembre 2015, a justifié l’adoption d’un dispositif pérenne de surveillance d’exception qui n’est pas sans rappeler le Patriot Act, adopté aux Etats-Unis après le 11 septembre. Elle s’est accompagnée de l’instauration d’un état d’urgence prolongé.

Mais cette réorientation conservatrice n’a pas porté ses fruits ; en témoigne l’impopularité record dont jouissent François Hollande et Manuel Valls en cette fin de quinquennat. Difficile donc d’éclipser les conséquences désastreuses de la politique économique du gouvernement. Car la prolongation, voire la radicalisation des orientations mises en œuvre par Nicolas Sarkozy a provoqué les mêmes effets : inégalités en progression constante, alors que les banques et entreprises du CAC40 affichent des profits insolents. Hausse continue du chômage, malgré les annonces répétées sur «l’inversion de la courbe du chômage». Une enquête parue dans Les Echos annonce que 87% d’un échantillon représentatif de Français jugent mauvaise la politique économique du gouvernement.

Les éléments de langage sur «l’esprit d’entreprise» ou la «guerre contre le terrorisme» ne pèsent pas bien lourd face à la réalité de la précarité qui progresse dans la société française. Ce ne sont plus seulement les classes populaires qui sont frappées de plein fouet par les conséquences des politiques néolibérales. C’est désormais une partie de la classe moyenne qui est touchée, en particulier les jeunes, qui subissent chômage généralisé, multiplication des stages, et dont les perspectives d’avenir sont peu enthousiasmantes. Selon une enquête de 2014, près de la moitié des 18-25 ans considéreraient que leurs conditions de vie seront pires que celles de leurs parents[6]. Et le discours idéologique du gouvernement («tous entrepreneurs», voire le « tous milliardaires » d’Emmanuel Macron) de voler en éclat devant la réalité du monde du travail («tous précaires»). Le succès des mobilisations contre la « loi travail » en témoigne.

La remise en cause de cette orientation économique désastreuse n’est pas à l’ordre du jour. Le gouvernement semble toujours plus déconnecté de la réalité et des mobilisations qui traversent le pays. Dans une récente allocution télévisée, François Hollande a affirmé que le pays « n’est jamais allé aussi bien ». Manuel Valls a quant à lui d’ores et déjà annoncé la couleur en vue des élections de 2017 : «il y a l’économie et le chômage, mais l’essentiel, c’est la bataille culturelle et identitaire.» Cet entêtement pourrait bien coûter cher au Parti socialiste ; mais il est encore trop tôt pour annoncer son effondrement. L’impopularité des politiques économiques libérales n’a pas empêché les victoires électorales de leurs plus zélés promoteurs, à l’instar de Nicolas Sarkozy. Et les stratèges du parti socialiste parient sans doute sur le «vote utile» des électeurs de gauche face à la droite et le front national pour continuer à peser dans le jeu électoral.

Le PS se désagrège lentement mais une nouvelle force de gauche tarde à lui contester sa centralité à gauche. Cette situation bénéficie, en premier lieu, au Front national. Ce dernier apparaît désormais comme un pôle idéologique central dans le débat politique, pris dans une surenchère sécuritaire et identitaire. Dans ce contexte, le Front national développe un imaginaire fait de catégories simples : d’une part l’idéal de la France éternelle, protectrice, pure en quelques sortes, et de l’autre l’ennemi, le « mondialisme », la finance internationale, les « barbares » immigrés et leurs alliés qui s’en prennent à la France, aux conditions de vie, à l’emploi et à la culture des français. A travers le récit qu’il propose, le Front national construit un « nous », une identité collective, des intérêts communs… et un « eux » : les ennemis de la France. «Il est en train de construire un peuple» comme l’explique Chantal Mouffe[7].

Cette démarche est à rebours de celle de Terra Nova et de la gauche populaire, qui consiste à partir d’intérêts qui seraient déjà donnés selon les différents secteurs de la société pour élaborer une « offre ». C’est une démarche politique qui avance un imaginaire et un projet de société, et l’objectif de transformer les subjectivités. Face au Front national et aux surenchères droitières du parti socialiste, la gauche ne peut pas se contenter de proposer un programme de rupture avec l’ordre économique dominant. Il faut faire de la politique, autrement. Il faut construire un « nous » inclusif, des centres urbains, des quartiers populaires aux campagnes, un imaginaire et un langage qui permettent de lui donner corps. Désigner clairement nos adversaires. Se forger de nouveaux outils de mobilisation.

Les mobilisations actuelles contre la loi travail pourraient s’avérer un point d’appui important pour ce travail de recomposition. D’une part, parce que ces mobilisations s’érigent contre un adversaire clairement identifié : le grand patronat français, représenté par le MEDEF décomplexé de Pierre Gattaz, et une classe politique, de droite comme de gauche, trop ostensiblement empressée à le satisfaire. Mais aussi parce qu’elles ont contribué à une large prise de conscience sur la précarité généralisée sur le marché du travail ; ainsi que sur ses conséquences désastreuses qui touchent désormais catégories moyennes et populaires. Elles portent des promesses de convergences de luttes jusque-là isolées. Enfin, ces mobilisations pourraient susciter le développement de nouveaux outils de mobilisation, dans un contexte où la flexibilité généralisée sape l’assise du travail syndical traditionnel au sein des entreprises. Elles pourraient constituer un point de départ pour repenser l’organisation des luttes dans le monde du travail, développer des formes d’organisation qui permettent de rassembler précaires, salariés, chômeurs, étudiants, mais aussi « lumpen-entrepreneuriat »… et constituer ainsi un arc de force plus large face au pouvoir du grand patronat.

 


 

[1] Benoît Bréville et Pierre Rimbert, « Une gauche assise à la droite du peuple », Le Monde diplomatique, mars 2015, https://www.monde-diplomatique.fr/2015/03/BREVILLE/52741

[2] Bruno Jeanbart, Olivier Ferrand et Romain Prudent, « Gauche : quelle majorité électorale pour 2012 ? », mai 2011. Bruno Jeanbart est directeur des Etudes politiques d'Opinion Way. Olivier Ferrand était haut fonctionnaire et fondateur et ex-président de Terra Nova. Romain Prudent est ancien secrétaire général de Terra Nova et aujourd’hui conseiller en communication de Stéphane Le Foll.

[3] Laurent Baumel et François Kalfon (sous la dir. de), Plaidoyer pour une gauche populaire. La gauche face à ses électeurs, Le Bord de l’eau, Lormont, novembre 2011.

[4] Benoît Bréville et Pierre Rimbert, Ibid.

[5] Macron: "Si j'étais chômeur, je n'attendrais pas tout de l'autre", Europe 1, 18 février 2015 : http://www.bfmtv.com/politique/macron-si-j-etais-chomeur-je-n-attendrais-pas-tout-de-l-autre-j-essaierais-de-me-battre-d-abord-864386.html

[6] Frustrée, la jeunesse française rêve d’en découdre, Le Monde, 25 février 2014 http://www.lemonde.fr/emploi/article/2014/02/25/frustree-la-jeunesse-francaise-reve-d-en-decoudre_4372879_1698637.html

Voir aussi la vidéo d’Usul « Les Jeunes (la génération Y) » https://www.youtube.com/watch?v=yMOlTGHpZKg

[7] Chantal Mouffe, philosophe : “Il n'y a pas de politique sans adversaire”, 15 avril 2016, http://www.telerama.fr/livre/chantal-mouffe-philosophe-il-n-y-a-pas-de-politique-sans-adversaire,141096.php

Et un peu d'humour en post-scriptum :

chafpafwmaerac9

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