Un imaginaire de conquête pour la gauche

Le contraste est saisissant entre le succès de Podemos en Espagne et les résultats des dernières élections régionales. En France, c'est le Front national qui fait le plein de voix. La «gauche de gauche» va d'échec en échec, malgré l’impopularité des partis de gouvernement. Pourquoi ne parvient-elle pas à convaincre ?

Selon certains médias et une partie de la classe politique, le succès du FN s'expliquerait par une «droitisation» de la population française. Un facteur inexorable auquel l’offre politique devrait s’adapter, dans une fuite en avant dont on ne peut que craindre l’issue. Nous faisons une autre hypothèse : si la gauche ne parvient pas à mobiliser, c’est qu’elle manque d’un imaginaire fort et d’un projet de transformation sociale porté par les classes populaires et moyennes.

La première question que posent les résultats des élections régionales, c’est celle de l’abstention. Un électeur sur deux n’a pas voté au premier tour, un rapport qui atteint 76% chez les 18-24 ans.

Résultats du premier tour des élections régionales 2015 (à partir des chiffres du ministère de l’intérieur) Résultats du premier tour des élections régionales 2015 (à partir des chiffres du ministère de l’intérieur)

Que signifie cette abstention, que les sondeurs attribuent principalement aux jeunes, aux ouvriers et employés [1] ? On peut gager, sans trop prendre de risque, qu’elle témoigne d’un désintérêt vis-à-vis des élections, qu’elles qu’en soient les raisons. Et ce désintérêt n’a rien d’anecdotique. Comme le note Pierre Bourdieu dans ses cours sur l’Etat, nos démocraties modernes ont, entre autres, vocation à « faire en sorte que le peuple entre dans le jeu et soit pris au jeu, à l’illusion politique ». Mais ajoutait-il, « pour être pris au jeu politique, il faut un minimum de chances au jeu [2] ».

Arrêtons-nous un instant sur les « chances » des jeunes, classes populaires et moyennes au « jeu politique ». Au nom de quelles conséquences concrètes devraient-ils croire à « l’illusion politique » ? Répondre à cette question mériterait de plus longs développements. Contentons-nous de dire que ces chances semblent minimes : entre les promesses non tenues, les trahisons de la gauche socialiste, les impuissances de la gauche de transformation sociale (souvent reléguée au rang de faire valoir de la première)… La gauche politique apparaît comme indigne de confiance ou inefficace, c’est-à-dire incapable d’apporter une amélioration significative dans la vie quotidienne. Restent les concessions arrachées par la gauche de gauche, ou des politiques de subventions volontiers électoralistes, qui demeurent le dernier cache-sexe du socialisme municipal… Non, cela fait longtemps que les élections ne changent plus la vie.

Et cela n’a rien d’étonnant que ceux qui n’ont rien – ou si peu – à attendre du système politique ne s’en détournent. Dans le Monde Diplomatique de juin 2015, Serge Halimi signe un éditorial titré ironiquement « Droitisation, mode d’emploi », dans lequel il s’interroge sur la désaffection de certains leviers de l’action politique (« cortèges protestataires, participation aux élections, exercice du pouvoir »). Halimi y voit la conséquence du blocage politique de certaines aspirations majoritaires, comme celle de redistribuer des richesses. N’ayant plus « rien à gagner », les catégories populaires se détourneraient des leviers de protestation prévus dans le système politique pour un choix plus radical, celui de l’auto-exclusion, de la « sécession » . A ce titre, l’abstention serait à mettre au même plan que la désaffection des syndicats et des mouvements sociaux, jugés eux aussi inefficaces et incapables de changer concrètement le cours des choses.

Cette analyse est intéressante car elle permet d’envisager un premier élément d’explication des échecs électoraux des partis de la gauche radicale. Ceux-ci seraient associés (à tort ?) à ces leviers de l’action publique qui ont échoué à apporter un quelconque changement substantiel. A un mode de protestation poussiéreux et inefficace qui s’inscrit dans un système politique de plus en plus rejeté en bloc. Halimi cite un autre aspect qui alimenterait la coupure entre des partis de gauche dans un rapport « légitimiste » au pouvoir et un électorat en rupture avec le système politique : la disparition des cadres issus des classes populaires. Un aspect qui renvoie aux travaux de Julian Mischi sur le Parti communiste français [3].

Le Front national se vante quant à lui d’être une option « anti-système », on pense notamment à sa dénonciation de l’« UMPS », et à ses velléités à « sortir » des cadres politico-économiques (sortir de Schengen, sortir de l’Union européenne, sortir de l’OTAN…). Il est mis en scène comme tel, de manière sulfureuse, dans les grands médias. On peut envisager que cela contribue à son capital de sympathie auprès de ceux qui ont fini par rejeter en bloc le système politique. Il faut tout de même noter qu’il existe d’autres exemples de partis qui parviennent efficacement à jouer la carte de l’« anti-système ». Tous ne sont pas de droite, comme en témoigne le cas de Podemos en Espagne, qui ne se revendique officiellement ni de la gauche, ni de la droite, et qui dénonce la « caste » politico-financière ainsi que le « PPSOE » (contraction des sigles des partis conservateur et socialiste).

Suffirait-il d’adopter une posture « anti-système » pour séduire les électeurs déçus du système politique ? Pas sûr. Comme le notent Fabien Marcot et Sylvie Aebischer dans une tribune parue ces derniers jours [4], le positionnement en dehors de l’échiquier politique classique du NPA ou de Lutte ouvrière ne les a pas conduit à devenir des partis de masse. Au positionnement « anti-système » du FN s’ajoute un projet de société qui a l’ambition d’être majoritaire et d’occuper la centralité du paysage politique, et qui est articulé avec une vision du monde « cohérente ». Le FN mobilise un imaginaire fait de catégories simples : d’une part l’idéal de la France éternelle, protectrice, pure en quelques sortes, et de l’autre l’ennemi, le « mondialisme », la finance internationale, les « barbares » immigrés et leurs alliés qui s’en prennent à la France, aux conditions de vie, à l’emploi et à la culture des français. C’est « nous » contre « eux », et le « nous » puise sa force dans l’idée de grandeur de la France.

C’est un aspect important du discours du FN en direction de ceux qui ne se reconnaissent pas dans le fonctionnement actuel de la société, qui sont exploitées ou dans des situations dominées culturellement et économiquement : il leur fournit une justification, une image positive et enfin une fierté à travers la glorification de l’identité française (et dont le pendant est la dépréciation de toute altérité). Cet opium de l’identité, destiné à une partie de la population qui se sent déconsidérée, s’accompagne du sentiment d’appartenance à quelque chose de plus grand, un collectif, sentiment renforcé par la dénonciation de celles et ceux qui sont « différents ».

L’identité ouvrière a longtemps été, dans la conception marxiste, le pendant « universaliste » de l’identité nationale. Le prolétariat était, dans le discours du Parti communiste, la force sociale motrice du progrès social, à travers la lutte des classes. L’identité ouvrière y était fondamentalement positive : ceux qui s’en réclamaient pouvaient être fiers d’être, en quelques sortes, les sujets de l’histoire. Si l’identité française est aujourd’hui instrumentalisée par le Front national, l’identité ouvrière a permis de forger un sentiment d’appartenance et une fierté commune sur lesquels s’appuyer pour former une base sociale et une force politique internationaliste.

Il semble désormais que la majorité des forces de gauche considère les classes populaires, en surplomb, comme objets de l’oppression et non comme sujets de la transformation sociale. « A ne plus penser la société en terme de lutte des classes, le Front de gauche se cantonne à défendre "les opprimés", "les pauvres", "les exclus" » notent très justement Fabien Marcot et Sylvie Aebischer. Une conception qui, tacitement, « exclut les exclus » du champ politique, réservé à classe moyenne « conscientisée » ; et qui renvoie aussi à la question de la composition sociale des partis de gauche.

La disparition des catégories populaires comme sujets de l’action politique va de pair avec l’absence d’un projet de société et d’un projet stratégique. La dialectique communiste opposait un « nous » à un « eux » de classe, et proposait comme horizon l’avènement d’une autre société. Au « nous » de classe s’est substitué la « société civile », les « citoyens », catégories dont on ne sait pas exactement ce qu’elles recouvrent. Et il ne s’agit plus de lutter pour changer la vie et le monde, mais pour « ralentir la catastrophe » comme l’écrivent Fabien Marcot et Sylvie Aebischer : « Qui croit que des forces politiques dont le programme tient en un drapeau, quelques slogans de manif […] et une série de mesures parasyndicales peut raisonnablement incarner une alternative ? ».

Il ne s’agit pas ici de jeter la pierre aux mouvements sociaux, voire des ONG, qui jouent un rôle important pour « ralentir la catastrophe » à de nombreux égards. Des combats importants et nécessaires, mais dont il faut mesurer la limite. Ils ne remplacent pas la construction de forces politiques qui doivent chercher à constituer une majorité sociale pour un véritable changement. Cela suppose de pouvoir opposer un véritable projet de société, un imaginaire cohérent et efficace pour combattre l’hégémonie du néolibéralisme et la progression du FN.

A ce titre, vouloir reproduire un schéma qui n’est pas ou plus en adéquation ni avec le régime socio-économique actuel, ni avec les références culturelles de la société actuelle n’aurait aucun sens. Ce n’est évidemment pas la remise au goût du jour de la lutte des classes des trente glorieuses qui nous sortira de l’impasse. S’ils ne peuvent être transposés tels quels, plusieurs modèles peuvent cependant être utiles pour repenser un imaginaire de transformation sociale.

Citons l’exemple de la Bolivie. Dans un entretien donné à La-bas si j’y suis [5], le vice-président bolivien Alvaro Garcia Linera revenait en 2008 sur les conditions qui ont permis l’arrivée au pouvoir du Movimiento al Socialismo (MAS) d’Evo Morales. Il souligne l’importance de la rencontre entre les mouvements indigènes émergents et le mouvement ouvrier issu des luttes contre la dictature. Ce dernier subissait défaite sur défaite, incapable de comprendre et d’intégrer les revendications des « nouveaux » travailleurs précaires, dans un contexte où les anciennes structures ouvrières avaient en grande partie été dissoutes par la précarisation.

Les mouvements indigènes ont fourni une base sociale, une vigueur, une culture qui, seule, serait restée dans un schéma purement ethnique. Le mouvement ouvrier a apporté une vision politique et universaliste, qui, seul, demeurait hors-sol. A l’intersection de plusieurs mécanismes de domination, les revendications des paysans indigènes rejoignaient les intérêts de pans isolés de la société bolivienne : travailleurs précaires, mouvements de femmes, classes moyennes urbaines qui n’entraient pas dans les vieux schémas syndicaux. A l’image de l’ouvrier dans le mouvement ouvrier traditionnel, le paysan indigène, dominé économiquement et culturellement, est devenu un acteur de changement social dans une perspective universaliste de changement social. Le mouvement indigène paysan a développé un discours hégémonique en direction des autres secteurs exploités. La synthèse politique originale du MAS, propre au contexte bolivien, a permis des alliances larges, fédérer le mouvement social bolivien, et construire une majorité sociale.

« On ne peut pas être marxiste en Bolivie sans être indianiste. L’indianisme est la manière dont une structure conceptuelle générale s’enracine localement. Ça a été le vrai problème de la gauche bolivienne. Ils pouvaient évoquer Marx, mais ils ne comprenaient pas la Bolivie. Il n’y avait pas d’indiens selon eux. Ce sont les Quechua et Aymara qui ont dû apprendre à la gauche qu’ils existaient. En même temps une lecture seulement indianiste de la société est en partie aveugle parce qu’elle ne voit pas les différences sociales entre les indigènes. Elle reste dans une vision culturaliste de la société. Elle ne peut pas comprendre le pouvoir économique et politique. La grande qualité de cette génération est d’avoir couplé le marxisme et l’indianisme, qui lui a permis de convertir un grand réveil social dans un projet de pouvoir. » (Alvaro Garcia Linera, Là-bas si j’y suis, juin 2008)

Cette préoccupation de construire une base sociale, une majorité sociale, et d’occuper une position centrale dans l’échiquier politique est au cœur du projet de Podemos. Il n’est pas étonnant qu’un des « stratèges » du jeune parti espagnol, Íñigo Errejón, s’inspire directement du cas de la Bolivie, et de manière plus générale, des victoires des gauches latino-américaines. « Non pas pour copier, mais pour traduire, reformuler, s’emparer de l’arsenal de concepts et d’exemples » précise-t-il dans un texte hommage à Ernesto Laclau. A cela s’ajoute une autre préoccupation, celle de gagner la bataille des idées, qui est aussi la bataille du sens :

« Le processus de construction de l’hégémonie se révèle comme une dynamique de négociation permanente, d’hybridation et de bataille pour l’institution du sens, pour l’appropriation de signifiants valorisés par la communauté – patrie, justice, changement –, mais aussi pour l’attribution aux adversaires de signifiants dépréciatifs, qui isolent et stigmatisent – élites traditionnelles, corrompus, néolibéraux, traîtres à la patrie. [ … ] C’est une guerre de positions, au sens le plus libéral de l’expression gramscienne : une lutte pour aligner les positions, ordonner le champ politique, de telle manière que cela produise du consensus pour l’acteur hégémonique. » (extrait de la thèse d’Errejón, cité dans un article de Ludovic Lamant sur Mediapart [6])

Cette guerre de position, qui la mène en France avec le plus d’efficacité ? C’est malheureusement le Front national. La gauche radicale a, quant à elle, soit abandonné l’ambition de « centralité », soit s’avère incapable de mobiliser une véritable base sociale car elle ne parle plus qu’à elle-même. Il ne faudrait cependant pas non plus surinterpréter les « leçons » que peut offrir l’exemple de Podemos, dont certaines sont par ailleurs discutables, comme le recours au pouvoir performatif de la parole du leader, qui permettrait de transformer la « plèbe » en un « peuple », inspiré de Laclau. Cette vision « caudilliste » est d’autant plus étonnante que la démocratie est au cœur du discours hégémonique développé par les mouvements indigènes en Bolivie, et qui s’inspire directement de la culture indienne. Le paradigme de la « bonne vie » (« buen vivir ») promeut une gestion commune et démocratique des ressources tournée vers la satisfaction des besoins. On peut le regretter, ce n’est pas l’aspect du cas bolivien qu’Errejón semble retenir, comme le note Ludovic Lamant. Autre question : jusqu’où s’approprier les symboles de l’identité nationale au nom de la bataille idéologique ? Errejón revendique par exemple l’affichage du drapeau espagnol dans les manifestations ; et Podemos s’est refusé à remettre en question frontalement la monarchie espagnole.

Enfin, la construction d’une gauche de transformation sociale ne saurait se faire par le seul pouvoir invocateur de stratèges politiques, aussi éclairés soient-ils. Et il serait illusoire de penser qu’il suffirait de s’émanciper de l’axe traditionnel gauche-droite, de contester au Front national son ambition de « centralité » et d’invoquer une majorité sociale grâce à un discours calibré qui permette une identification populaire. Le rôle des mouvements sociaux est central, dans le cas du MAS bolivien comme dans celui de Podemos. Le jeune parti espagnol n’aurait sans doute pas connu un succès si fulgurant sans l’extraordinaire vague sociale qui a secoué l’Espagne depuis le 15 mai 2011. Celle-ci a eu la particularité de mettre en mouvement une partie de la jeunesse espagnole largement dépolitisée à laquelle Podemos a servi de débouché électoral. Le MAS, qui se définit lui-même comme un parti de mouvements sociaux, n’aurait pas existé sans les mouvements indigènes paysans. Ces mouvements sociaux ont eu la particularité de mobiliser autour de revendications concrètes, inscrites dans la vie quotidienne. On pense aux mobilisations anti-expulsions en Espagne, ou les « marées blanches » pour la sauvegarde du service public de la santé.

Pour « conquérir les cœurs et les consciences », comme l’écrivent Fabien Marcot et Sylvie Aebischer, il faut que la gauche soit à nouveau perçue comme utile au quotidien. Au lieu de jouer la complainte des « exclus », il faut qu’elle fournisse des armes idéologiques organisationnelles au plus proche de la vie quotidienne, à l’image du mouvement autogestionnaire en Grèce (dispensaires, cantines, écoles autogérées…) qui a joué un rôle considérable dans une période de démolition sociale. Dans un monde de plus en plus perçu comme inégalitaire, il faut se donner les moyens de multiplier les luttes concrètes, et de retrouver le goût de la conquête de la justice sociale et écologique. C’est une des défaites de la gauche que la transformation sociale soit associée à des affects tristes. Un imaginaire de conquête reste à élaborer.

Notes

[1] Voir «  Élections régionales : qui sont les Français qui se sont abstenus au premier tour  ?  » sur le site de France télévisions http://www.francetvinfo.fr/elections/regionales/elections-regionales-qui-sont-les-abstentionnistes_1209285.html

[2] Dans Pierre Bourdieu, Sur l’Etat : Cours au Collège de France, Le Seuil, 2012, p564

[3] Voir «  Comment un appareil s’éloigne de sa base  » sur le site du Monde diplomatique http://www.monde-diplomatique.fr/2015/01/MISCHI/51938

[4] Voir «  Front de gauche : merci pour ces élections  !  » sur le site de Libération http://www.liberation.fr/debats/2015/12/13/front-de-gauche-merci-pour-ces-elections_1420419

[5] Voir «  Bolivie, une révolution en dents de scie  » sur le site de Là-bas si j’y suis http://la-bas.org/les-emissions-258/les-emissions/2008-09/juin-209/bolivie-une-revolution-en-dents-de-scie-10

[6] Voir «  La boîte à idées des intellos de Podemos  » sur le site de Mediapart https://www.mediapart.fr/journal/international/161215/la-boite-idees-des-intellos-de-podemos

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