‘L’Empereur’ : conte vaudou de Makenzy Orcel. Haïti zombifié

« Hasard du calendrier, cette sortie de ‘L’Empereur’ alors que le peuple haïtien manifeste en nombre ces jours-ci pour casser les velléités dictatoriales à peine voilées du dirigeant haïtien actuel et de ses alliés. Dans l’indifférence du monde »

 © Josué Azor © Josué Azor



« Les dieux se mêlaient aux vivants. Les fétiches ressemblaient à des cadavres d’enfants. Le baobab était une déesse forte, de haute taille, parée de tous ses bijoux, avec ses dizaines de seins retombant, lourds, onctueux, tels des fruits mûrs. Déesse indifférente aux courbettes, aux fleurs, aux grandeurs qu’on lui prêtait. Midi. La terre se faisait brasier. On pouvait à peine parler, respirer. Ça déboulait encore, nombreux, élus, inspirés, ombres prodiges revenues en terre natale exprès pour la fête. Et ces scènes qui ne m’ont jamais quitté... »

« Toc toc toc ! »

L’incipit minimaliste promet futur amer et rétablissement rapide de l’ordre. Une trappe s’entrouvre le temps du roman tandis que la force frappe à la porte, le temps de revisiter mentalement une vie, celle d’un homme à la mémoire emplie de vévés (ces symboles dessinés par les prêtres vaudous autour du potomitan, lieu de passage des esprits), des sons d’Hounto le loa tambour, de la volupté d’une femme aussi et, en embuscade constante, du visage terreur de l’Empereur.

« Il n’est pas donné qu’à l’Empereur de faire usage des mots. Les façonner à la mesure de son cœur, sa colère, ou sa folie. Quelle parole éclusant la blessure n’accuse pas par elle sa perte ou son éternité ? La tienne était dure, intouchable. Elle nous rappelait au bon souvenir des dieux. Son but était d’intercéder en notre faveur. Nous sauver. Nous anéantir. Tuer la vérité, la moralité, le passé. Transformer l’autre en machine à obéir. » 

L’Empereur, houngan tyrannique régnant sur son troupeau de moutons noirs. Aucune barrière pour retenir les dociles si ce ne sont ces chaînes imaginaires savamment installées dans les crânes : colère des dieux et certitude de n’être rien. Le lakou (organisation des habitations autour de la maison patriarcale en réaction au modèle de la plantation coloniale. L’Histoire n’est jamais loin) est son royaume, les femmes qu’il possède quand il veut ses brebis, les hommes et les enfants ses zombies.

« Tu pouvais commander aux montagnes d’aller se jeter dans la mer si celles-ci gênaient ta splendeur. Le premier mouton qui sortait de la bergerie sans que tu l’y autorises, qui exprimait son mal-être, était aussitôt puni, banni, maudit. »

L’Empereur, bòkò opportuniste qui ne recule ni devant la pédophilie ni le viol avilie, brise les individualités, les volontés. Le personnage principal sans nom, enfant trouvé au bord d’une route, restavec (‘reste-avec’, enfants pauvres haïtiens placés en domesticité) transformé en « amuseur de divinités », en joueur de tambour cérémonial, se fera prendre sans ménagement par le maître-bouffon qui n’entend tolérer aucun regard défiance. Un supplice qui rappelle celui d’Ayiti, trompé par des dirigeants aussi mystificateurs que l’Empereur. Car ce dernier ne se contente pas de soumettre le troupeau mais il insulte aussi le vaudou, ce qu’il représente, tel un Papa Doc grimé en Baron Samedi : les loas originaires du Dahomey ne répondent pas plus aux incantations de l’habile illusionniste qu’aux suppliques secrètes des moutons de ce conte cruel. La mémoire du pacte de sang signé au son de l’assotor par les esclaves à Bois-Caïman en 1791 (début du soulèvement qui mènera à la Révolution de 1804) trahie par l’utilisation cynique du culte ancestral par un tyran aux petits pieds. Le Vieux Mouton, ancien houngan, avait vu clair, percé l’usurpateur. Il en perdra ses yeux : l’Empereur comme les autocrates du moment ne tolèrent pas les oppositions.  

« Ces imbéciles de moutons, tu savais les abêtir, les écraser, leur imposer des transes et combien de chimères. Dévier leur regard de leur existence réelle. Semer en eux des espoirs vains. Faire passer avant eux les absents [...] En guise d’une famille, tu as instauré l’Etat. Un régime inégalitaire. L’esclavage. Tes enfants n’étaient pas tes enfants. Tes femmes ni impératrices ni reines, ni manman dlo, mais marges pliées devant ta prééminence, sacrifiées à la gloire du berger. » 

 © Josué Azor © Josué Azor


Le vaudou haïtien, ce syncrétisme longtemps méprisé et pourchassé (avant une reconnaissance officielle sous Aristide en 2003), culte animiste considéré obscène et diabolique par les colons puis pratique superstitieuse paysanne à combattre d’après les églises catholique et protestante (qui n’hésiteront pas à encourager les pouvoirs successifs à frapper, la « campagne des rejetés » en 1939 par exemple) mêle sorcellerie du Bénin et rites chrétiens imposés par les esclavagistes européens. Tantôt accusé d’archaïsme, d’être un frein au développement du pays, tantôt transformé en symbole de la résistance noire, fierté commune et liant national. Détourné et utilisé politiquement sous la dictature Duvalier père (qui en fit une arme au service de sa théorie fumeuse du "noirisme"), puis repris par l’intelligentsia pour justement lutter contre les dictatures Doc. Pourfendu ou élevé au rang de rempart culturel contre l’ingérence au même titre que le créole, le vaudou irrigue l’histoire et l’inconscient haïtiens. Donc aussi le trésor universel qu’est la création littéraire insulaire. De Jean Price-Mars et son mouvement indigéniste (se réapproprier  le culte des esclaves et par-là même le souvenir de l’Afrique originelle) à Jacques-Stephen Alexis, de Yanick Lahens à Lyonel Trouillot en passant par Marie Chauvet et tant d’autres : nombreux sont les écrivaines et écrivains à avoir utilisé le merveilleux du vaudou pour chanter l’âme du peuple haïtien et dénoncer les tortures de cette terre, les troubles jeux américains, français, les humanitaires colons et les coups d’Etat machettes. Makenzy Orcel, qui dans ‘Maître Minuit’ et ‘L’Ombre animale’ avait déjà laissé danser ses mots avec les invisibles, s’inscrit avec ‘L’Empereur’ dans cette lignée prestigieuse, ce travail de réappropriation, de sauvegarde culturelle et de métaphore politique. 

Le roman s’aborde donc sous cet angle singulier, celui du rapport pour le moins complexe du peuple haïtien au vaudou. Hollywood, ses grimaces horrifiques autour du feu et ses coqs décapités de nuit sous les cris hystériques d’acteurs caricaturaux - travelling-gros plan-c’est dans la boîte, les ménagères de l’Ohio et de la Creuse vont frissonner - n’ont jamais paru aussi lointains et grotesques. 

« Bref, ce pays est une mer de cochonneries. Une tombe. Celles et ceux pour qui c’est une chance, un lieu vivable, ils ne sont pas d’ici, ils ne le connaissent pas, sinon à travers leur fumeuse mission et leur petit plaisir mesquin. Sans parler des nantis qui ne font que bâfrer, bâfrer... Comme si on n’avait qu’à se boucher le nez pour que la charogne devienne du jambon. » 

Le Fâ (art divinitoire béninois venu de l’ancienne Égypte) ne servira guère à notre personnage sans nom pour lire l’avenir de son pays. Ni le sien. Pas plus que son passé d’ailleurs, lui qui n’évoque même pas ses propres parents ni la cause de leur disparition; comme si le territoire normalement protecteur de l’enfance n’avait duré que quelques secondes sur l’horloge de sa vie. Comme si s’évaporer ou mourir n’était plus rien. Ne comptait même plus, rendu là. Enfants sacrifiés des rues, qui eux ne sont pas des personnages mais bien réels. 

Désormais échappé du lakou, il livre des journaux dans les quartiers populaires de Port-au-Prince gangrenés par la criminalité, ou dans ceux ultra-sécurisés d’une haute bourgeoisie qui se barricade, pour le compte d’un patron qui appelle ses maîtresses « mes truies » et traite ses employés comme des cloportes. 

L’Empereur et le capitaliste : les deux faces d’une même pièce. Jumeaux dominateurs et broyeurs d’espérance, si gourmands des zombies dociles, de leur sueur et de leur sang.

« Quel rapport entretenir avec l’Autre intérieur pour éviter qu’il nous tienne à sa merci ? Est-il seul ? Combien sont-ils, cachés dans les buissons de l’inconscient, à s’octroyer le droit de nous canaliser ? »

L’antihéros de ‘L’Empereur’ sombre-t-il dans la schizophrénie, voix intérieures qui le guident, tel ce personnage dans ‘Maître Minuit’ jamais remis de sa rencontre avec les macoutes et qui prit la voie de la folie ? Serait-ce un loa qui entend le posséder et le guider tandis que les sons des tambours raisonnent encore dans sa tête ? L’Autre est plutôt sa conscience qui connaît les maux et les solutions mais ne peut agir seul. Que faire seul si les autres célèbrent encore les empereurs, celui-ci ou le prochain, et courbent l’échine devant l’esclavagiste moderne ? 

l'écrivain Makenzy Orcel © Francesco Gattoni l'écrivain Makenzy Orcel © Francesco Gattoni

Elle, la femme, apparue dans un bus, unique instant de félicité dans une existence sans lumière, le nommera P. Une lettre, c’est déjà bien. Pourquoi un nom entier pour un être en survie ? Gâchis. Mais la parenthèse érotique coûtera cher, sept jours de bonheur semblent encore trop. Lancé à la recherche de cette apparition déjà évaporée, l’Autre prendra le dessus et le mènera au geste irréparable. « Toc toc toc ! »

L’Empereur’ est peut-être un hommage à ‘Dézafi’, roman créole de Frankétienne adapté en français sous le titre ‘Les Affres d’un défi’ en 1979. La zombification du peuple par un maître pervers y était traitée. Mais Makenzy Orcel ajoute sa noirceur et son pessimisme douloureux, rappelle qu’un homme seul ne peut rien contre un système sinon payer son éveil par le sacrifice. Les illusions mènent au même résultat que l’asservissement. Mais si tous les opprimés se levaient ensemble : quelle force, alors.

« Au milieu de la nuit, un cri me réveilla. Celui d’une femme pourchassée. Elle pleurait, aidez-moi, mezanmi, tanpri ! Qui va se lever pour porter secours à une pute ? Ça jubile, au contraire ! Ah, la salope, elle va en avoir pour son compte. Le cri continuait dans la rue, implorant, tragique. S’amuïssait peu à peu, tel un tison à la suite d’un brasier, vers l’oubli. J’y voyais une sorte d’avertissement. »

 

Hasard du calendrier, cette sortie de ‘L’Empereur’ alors que le peuple haïtien manifeste en nombre ces jours-ci pour casser les velléités dictatoriales à peine voilées du dirigeant haïtien actuel et de ses alliés. Dans l’indifférence du monde. La voix puissante d’Orcel résonne dans ce contexte périlleux et le lecteur français de se laisser guider en confiance dans ce territoire inconnu. Les unes après les autres les formes de l’oppression de passer sous le scalpel métaphorique de l’écrivain, début d’explication à la violence endémique créée par l’horizon annulé, monologue frénétique et mystères déployés  dès les premières pages, laissant le lecteur confus mais, l’évidence de la boucle ne tarde pas à lui sauter aux yeux. Il ne lâche plus alors les pas de l’homme sans nom qui se cogne contre les parois du réel et de l'injustice, se consume, aurait aussi bien pu se nommer Haïti.

 

 

— ‘L’Empereur’, de Makenzy Orcel, éditions Rivages —   (sortie le 3 mars 2021) 

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Makenzy Orcel vient également de sortir ‘Pur Sang’, recueil de poésie magistral chez La Contre-Allée

 

Makenzy Orcel, fils d’Haïti. Étude d’une œuvre de feu’ &  Plumes haïtiennes’ 

* couverture du livre et illustrations de ce billet : Josué Azor. Son envoûtant travail sur son site. On espère retrouver ses magnifiques clichés sur la vie haïtienne réunis bientôt dans un livre 

* portrait : Francesco Gattoni

 

                                                 - Deci-Delà -

 

 

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