« Misère », de Davina Ittoo : les sortilèges du vînâ. Envoûtements mauriciens

« Les musiciens cherchaient fébrilement à extraire de leurs instruments le souffle qui balaierait le venin, niché depuis si longtemps dans le sang des hommes ».

 © Audrey Albert © Audrey Albert


  « Une nuit. Alors que les pluies se libéraient de leur amertume sur la ville et la figeaient dans des ruisseaux de boue, les deux garçons avaient découvert le silence de la nuit. Ce silence qui les avait menés aux portes de sanctuaires interdits et avait laissé sur leurs lèvres le goût du vin. » 

  Île Maurice, fin des années 60. L’indépendance approche (1968) pour cette terre de contrastes, de brassage des identités, jusqu’ici « possession britannique » sous le nom de Mauritius (à partir de 1810, après avoir été française - Île de France - durant près d’un siècle, à partir de 1715). 

Île Maurice, fin des années 60. Des hommes aux yeux rouges et des musiciens aux dons divins vont bouleverser durablement l’ordre des choses dans un village loin de tout et pourtant proche de tant.

« Regarde ces champs de canne. Les femmes et les hommes qui coupent la canne sous le soleil si ardent, faucille à la main. Sais-tu où commence et où s’arrête leur douleur ? Sans eux, l’île serait lacérée par les griffes du monde. Le sucre gît en abondance sur les lèvres du pays. Le jour viendra où les routes seront lisses comme le visage des Blancs quand ils hurlent des ordres aux basanés. »

  Terre de peuplement marquée par l’esclavage (aboli par la Révolution tricolore une première fois en 1794 mais rétabli par Bonaparte en 1802 avant d’être définitivement supprimé par les Anglais trente ans plus tard), le morne Brabant, avec ses fantômes de marrons apeurés se précipitant dans le vide, rappelle aujourd’hui encore à qui s’intéresse à autre chose qu’aux plages de sable fin vernaculaires mondialement vantées le poids du lourd passé colonial. 

« La belle femme à la longue chevelure, aux cuisses plantureuses, aux lèvres humides. Elle lui montrerait la voie. Elle lui enseignerait la démesure. Il aurait voulu rejoindre les grévistes de la capitale, apposer des affiches révolutionnaires, exiger le respect des droits humains, négocier la paix. Elle marcherait à ses côtés, convaincue de la légitimité de la cause, quitte à prendre des balles, quitte à être torturée, quitte à mourir comme une chienne dans la rue. Une Kali, dansant frénétiquement sur des crânes, qui était capable de redevenir la silencieuse Sarasvati en un battement de paupières. »

'Misère', Davina Ittoo, ed. Atelier des Nomades 'Misère', Davina Ittoo, ed. Atelier des Nomades

  Européens (principalement français), descendants d’esclaves (majoritairement africains et malgaches), immigrants asiatiques (essentiellement indiens, « invités » durant 90 ans à venir prendre la relève des esclaves après l’abolition, demeurés ensuite sur place jusqu’à devenir majoritaires) ont formé peu à peu une société multiculturelle qui, étonnamment, s’est présentée en ordre dispersé à la table des négociations lorsque l’heure de l’indépendance du ‘small territory’ fut venue. Tensions communautaires, féroces batailles politiques (les Hindous luttant pour l’autonomie mais les autres groupes, inquiets de la suprématie numérique des premiers, tentant de modérer leurs ardeurs), exactions, intolérance religieuse et émeutes (violents affrontements de Port-Louis en janvier et février 68) marquèrent cette période à la fois faite d’espoirs mais aussi de fragmentations et de peurs face à l’inconnu. 

« Beaucoup affirmaient que c’était le sort de tout pays à peine sorti des limbes d’une longue colonisation, de plonger les yeux grands ouverts dans la misère. D’autres disaient que le cordon s’userait, qu’il finirait par tomber, permettant ainsi au souffle de traverser la gorge et de se répandre partout. »

  C’est dans ce contexte singulier (non explicité mais perceptible), de quête d’une identité nationale à bâtir, d’un lien apaisant à trouver et maintenir (« "Tu es hindou ou musulman ?", demandaient-ils aux habitants terrifiés. Baisser le pantalon. Montrer la chair ou l’absence de chair. Le rhum blanc dont les Mauriciens étaient friands favorisait l’irruption de la folie. Des années après, ce rhum coulait toujours profondément dans les veines du peuple »), qu’il apparut dans le village, dans l’arrière-cour de la maison d’Arjun le joueur de vînâ, lui, l’enfant mystérieux, le garçon aux six doigts. 

 © Audrey Albert © Audrey Albert

« Ce n’était pas une voix comme les autres, celle qui répétait "Misère". C’était un raclement singulier comme un grain de sable coincé quelque part entre les cordes vocales. Arjun se mordit les lèvres et osa s’avancer dans la lumière blafarde. Ses yeux fouillèrent la pénombre. Des gouttes de sueur dégoulinaient le long de son dos. Ce fut alors qu’il le vit. Le petit être. Neuf ou dix ans. Accroupi parmi les objets indésirables. Un regard noir de fièvre. De frêles os enserrés dans des vêtements trop étroits. Arjun tendit la main vers la créature, qui le fixait. "Ne le touche pas, il a sûrement la gale !" s’écria Sarita, qui regardait derrière son épaule. Mais l’enfant venait chercher la main de celui qui lui était apparu aux premières lueurs du jour [...] Devant l’enfant, il semblait à Arjun qu’il perdait le sens même des mots. Il ne savait pas qu’en venant là ce matin, il découvrirait une note de musique, la première vibration venue briser un lourd silence. Un sédiment oublié jailli de la crevasse des murailles. »

  « Misère », le seul mot que l’enfant aux six doigts aura jamais prononcé. Se taisant désormais pour toujours, le petit Musulman rescapé des massacres se trouve un protecteur en la personne d’Arjun, malgré la haine instantanée de la mère de ce dernier, Sarita (« Tout le monde, depuis la nuit des temps, savait que six doigts étaient le signe du diable ! C’était évident qu’une telle déformation de la nature révélait la présence d’esprits malveillants ! ») Un protecteur et bientôt un luth aux sons magiques, instrument d’une déesse, à apprivoiser. Sarita finira bientôt au fond d’un puits, et le petit garçon de disparaître.

l'auteure Davina Ittoo © DR l'auteure Davina Ittoo © DR

« Des chauves-souris venaient se blottir contre les fenêtres du temple, emmitouflées dans leurs grandes ailes noires. Une longue bave blanche s’écoulait de leur regard éteint. On dirait qu’elles pleurent, pensa Ouma en contemplant ces bestioles qui ravageaient les vergers dès que les premières promesses de l’été venaient s’écrire sur l’écorce des arbres. Petites têtes pendantes. Chuchotantes diablesses suspendues aux lèvres craquelées d’une humanité fiévreuse. Les gardiennes de la pénombre qui guettaient le jaillissement d’une source qui sortirait des boyaux de la terre. C’était pour ça qu’elles avaient les yeux constamment fixés sur la poussière du bitume. Les vents du monde étaient si froids que les dieux avaient eu pitié d’elles et les avaient pourvues de grandes ailes, si grandes qu’elles recouvraient le tremblement de leur corps. À l’envers. Toutes. Des errantes mendiantes dans la nuit noire. Elles regardaient silencieusement l’assemblée tandis que les musiciens cherchaient fébrilement à extraire de leurs instruments le souffle qui balaierait le venin, niché depuis si longtemps dans le sang des hommes. Les longues chevelures noires des femmes s’infiltraient dans les crevasses des planètes et secouaient la poussière des astres. »

  Ouma, la femme-homme, l’homme-femme en sari, rêve, allongée dans le temple, de danses en compagnie d’eunuques indiens, enchanteurs alliés, non loin du lingam noir phallique sur lequel de zélées dévotes, en quête officielle de pureté, fantasment en silence. Vingt ans après l’apparition puis l’évaporation du garçon aux six doigts, deux décennies après l’indépendance, autant de temps après le passage des musiciens étrangers qui avaient déstabilisé l’ordre du monde des habitants, le son du vînâ et les danseurs-tourneurs sont réapparus dans le temple, comme annonciateurs de nouveaux orages, de nouveaux courroux des dieux hindous qui ne peuvent tolérer que leurs statues subissent musiques profanes. De l’éveil à la démence, la frontière est mince : Krishna, Vidya et Ouma de le comprendre trop tard.

 « Mais lorsque la couleuvre se glisse dans le regard d’un homme, elle s’y blottit de toutes ses forces en attendant sa prochaine mue. Il arrive toujours un instant où la peau devient encombrante et pèse si lourd que la couleuvre est obligée de s’en défaire. Mais cette peau délaissée infecte le regard, et les yeux deviennent larmoyants et lucides. Personne n’avait entendu le souffle de la couleuvre en Suraj. Personne n’avait senti la puanteur. Un jour, son père s’en était allé, les pieds chancelants dans le vide, pendu au manguier, les yeux grands ouverts. La couleuvre avait alors lentement glissé de ses yeux jusqu’à ses pieds. »

La couleuvre de la mélancolie a déjà eu la peau du père de la belle Vidya mais, rien ne dit que son appétit est satisfait... 

Un carnet intime découvert, de violentes attirances interdites, des sauts par-delà le temps et les croyances locales, des secrets révélés, un tableau d’une finesse unique de l’île avec l’Histoire en marche en arrière-fond et bien sûr une écriture poétique, colorée, musicale à couper le souffle : telles sont les épices qui se marient avec bonheur dans ce premier roman, ce ‘Misère’ ensorcelant de Davina Ittoo qui se déguste à chaque page, chaque ligne, déjà auréolé du Prix Indianocéanie 2019 (jury présidé par J.M.G Le Clézio), réimprimé par les éditions Atelier des Nomades en cette rentrée littéraire. 

 © Audrey Albert © Audrey Albert

   « Tout cela a jailli de la pierre de Shiva, pensa Vidya en voyant les regards éperdus et curieux de ceux qui hésitaient à s’asseoir sur de telles merveilles. Les soleils rouges et les planètes carrées. Les fées sans ailes et les hommes au visage bleu. Les scorpions fuyants et les voiles blancs. Les rhinocéros drapés de soie. Les fourmis enchevêtrées dans les racines d’un grand arbre. Animaux et humains s’enlaçaient dans une danse presque indécente et virevoltaient dans le cosmos. L’esprit chancelait et, avant même que le concert ne commence, les sortilèges étendaient leur empire sur le cœur des assoiffés. »

  Furieusement sensuelle et mystérieuse, la plume de la jeune auteure mauricienne n’hésite pas à flirter avec la mort, une mort personnifiée, incarnée par le souffle des Invisibles et du Très Grand, rendant la déchéance de chacun de ses personnages possible, proche, rythme électrique, souffle retenu du lecteur à peine apaisé par des envolées mystiques comme venues d’ailleurs au contact des dieux des pays d’origine, de la musique omniprésente - instruments méconnus -  qui fait se cambrer les corps, s’éveiller les consciences, se réveiller les démons oubliés. Mahâbhârata, karmas invincibles, fièvre de Bombay ou des âmes et corps vivants emplis d’une sève par trop rebelle, en lutte contre la main à six doigts du destin moqueur : un très très beau roman qui laisse rêveur des jours entiers, des semaines après l’avoir refermé. L’éclosion d’un talent incontestable, définitivement à suivre. 

« Tu es cette brûlure de nuit.

Celle que je cache aux yeux du monde.

J’avale Ta musique dans ma gorge,

Elle éclaire mon visage. »

 

— ‘Misère’, de Davina Ittoo, ed. Atelier des Nomades — 

 

* ‘Misère’ est également disponible désormais en Afrique grâce à la maison d’édition ivoirienne Vallesse  

Le second roman de Davina Ittoo paraîtra le 1er octobre aux éditions Project-îles : ‘Lorsque les cerfs-volants se mettront à crier’  

 

* Après le Prix Indianocéanie, ‘Misère’ est désormais en lice pour le Prix Ivoire 2021 pour la littérature africaine d’expression francophone (en compagnie de ‘Cette morsure trop vive’ de Nassuf Djailani, de la même maison d’ailleurs)

* interview de Davina Ittoo dans la revue Project-îles 

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* photos d’illustration : cordialité d’Audrey Albert, artiste mauricienne partageant son temps entre Maurice et Manchester. Elle s’est particulièrement intéressée dans son travail ‘Matter Out Of Place’ à son histoire familiale, celle du peuple Chagossien, déporté sans ménagement vers l’île Maurice au profit d’une base navale américaine. Retrouvez son travail à la fois intime et éloquent sur son site 

                                   — Deci-Delà

 

 

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