«Cette morsure trop vive» de Nassuf Djailani. Complot, meurtre et poésie à Chiconi

« Les enfants d’outre-mer semblent n’avoir que le corps d’armée pour se hisser au rang d’honnête citoyen. Souleyman s’était engagé en connaissance de cause; il laissait la philosophie à ceux que ça passionnait. »

 © Isma Kidza © Isma Kidza


    De quelle morsure parle le titrele lecteur l’ignore encore mais l’incipit du dernier Nassuf Djailani (Prix de poésie Fetkann Maryse Condé 2020 pour son recueil ‘Naître ici’) attaque fort déjà, transportant sans préavis le lecteur vers l’ailleurs écrasé par le soleil, l’ailleurs plongé dans une fausse langueur insulaire, une tranquillité trompe-l’œil. Le maelström est proche, ou le volcan travaille secrètement, tandis qu’un chat des rues prépare ses crocs, que l’heure de la mise à mort d’un vulgaire lézard approche.

« La queue était tombée sans bruit sur le sol. Une petite tache rouge à une extrémité témoignait de la vie qui ne voulait pas s’en aller du quignon d’être. Sur le sol, la chose gesticulait comme pour narguer le félin. La bouche pleine, le regard franc jeté à droite et à gauche au cas où. Pendant ce temps, le bout de vie était toujours épileptique. Au-dessus, conquérant presque, le félin faisait mine d’avancer de deux pas dans la cour vide. Il maintenait ferme le tronc de vie qui n’osait pas trop faire le malin. Le monde s’était arrêté. Quand le félin libéra de ses crocs le lézard apeuré, d’un coup de patte, il signifia au reptile de ne même pas tenter. La vie allait-elle s’arrêter ici, sous les griffes du soleil ? Et comme la coupe de la cruauté n’était pas assez pleine, le lézard recevait coup de patte sur coup de patte pour cesser ce jeu dangereux de la fuite. 
Un homme seul, de l’autre côté de la rue, n’avait pas raté une miette du jeu macabre. Il avait lui aussi ses habitudes. »

« Voir comment elle se débattait, d’une façon terrible et comptabilisée dans un ciel inconnu et de rien. 
Voilà, c’est tout » écrivait Marguerite Duras à propos de l’agonie d’une mouche. Celle d’un reptile sous la torture porte le même poids du monde, la même fatalité qui guette chaque vivant. 

Le cadavre d’une jeune fille vient d’être découvert sur la petite île de Mayotte. Souleyman, ancien soldat sous les couleurs du drapeau français et héros de guerre en Afghanistan, a le profil idéal de l’accusé. Si rien ne le relie au drame sinon d’avoir découvert le corps, son caractère ténébreux et taiseux n’aide guère à éloigner de lui les soupçons des officiers peu imaginatifs de la gendarmerie nationale. La rumeur de la supposée implication de Soul dans le meurtre de la malheureuse se répand bientôt sur tout le territoire de ce « pays-non-pays », comme portée par le son compulsif d’un masheve invisible.  

« Il n’y a que ceux qui persévèrent qui gagnent, retiens bien ça !

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Soit tu te bats,

soit tu te fais bouffer, 

à toi de voir ! »

Sa mère l’avait répétée durant toute son enfance, cette phrase. Certes, c’était à son jeune frère Khamis - plus lunaire, plus littéraire - qu’elle était destinée. Lui avait vite assimilé la leçon de vie ‘marche ou crève’ maternelle, jusqu’à l’incarner de façon caricaturale. Mais aujourd’hui, redoutable retour de bâton, sa raideur militaire qui fut si utile à la mère patrie de le désigner désormais monstre froid aux yeux de la même administration. 

« Les enfants d’outre-mer semblent n’avoir que le corps d’armée pour se hisser au rang d’honnête citoyen. Souleyman s’était engagé en connaissance de cause; il laissait la philosophie à ceux que ça passionnait. »

Les masques de beauté des mères et des épouses ne dissimuleront pas indéfiniment les moues inquiètes. Les fleurs de jasmin accrochées partout ne cacheront pas toujours les forces souterraines en action.

Mais de toute façon ni la philosophie ni une réflexion poussée sur les rapports ambigus entre le récent département mahorais et le lointain hexagone n’auraient été utiles ici, une fois la porte du cachot refermée.

Un viol collectif en prison finira de mettre à terre l’ancien soldat à la fierté maladive tandis que l’auteur de ‘L’irrésistible nécessité de mordre dans une mangue et de Se résoudre à filer vers le Sud de pousser avec fluidité les pions de son récit sur fond de trafic de cocaïne, de trouble jeu des autorités métropolitaines, pointant peu à peu du doigt une mystérieuse brigade anti-drogue, symbole d’une corruption endémique (dans le classement 2017 de l’ONG Transparency International, Mayotte obtenait une médiocre troisième place dans le classement des Outre-mer, moins corrompue que Saint-Martin ou la Polynésie mais deux fois plus que La Réunion et six fois plus que la Martinique).

Cette morsure trop vive n’est pas à proprement parler un polar, ou du moins il l’est en étant en même temps passionnant guide au sein d’une société complexe et méconnue, mais également réflexion sur le décalage entre les aspirations mahoraises constamment renouvelées à rester part entière de la France et le choc de la réalité, la difficulté à établir un équilibre effectif et sain tout en préservant l’identité culturelle spécifique du cent-unième département tricolore. 

 © Isma Kidza © Isma Kidza

Roman d’ambiance, à la découverte de ‘l’île au lagon’, les personnages évoluent parfois aux notes des instruments locaux (« le kayamb indiquait la direction vers l’extase »), parmi les effluves des grillades sauvages et des savantes préparations ménagères (« de temps à autre, une fourchette nerveuse tournait et retournait le contenu pour tromper l’intensité du feu de bois. Elle entassait ensuite quelques tranches, encore baignées d’huile, dans un gros bol qu’elle s’empressait de recouvrir d’une assiette en porcelaine blanche. Elle émiettait quelques bouts, qu’elle plongeait dans la marmite en pleine ébullition, épandant dans l’air un festival de senteurs »), des berceuses ou des messages murmurés par la mer et son ressac.

Ils se livrent parfois de leurs voix intérieures qui flirtent alors avec une poésie sombre qui mêle les doutes intimes à ceux de l’île.

« CE MONDE EST MORT.

  Végète la mosaïque, luise la lune sur le lit dormant de la mer faussement calme. À peine la bouche ouverte. Me voilà déjà coupable. Parmi les incapables. Paraît que les civilisations naissent et meurent. On les aide parfois à mourir pour que d’autres leur survivent. Suis-je condamnée à la mort lente et inéluctable ? Cet horizon m’angoisse. Paraît que j’hystérise.

  Seuls les temples témoignent d’un passé radieux. Les livres entretiennent encore un semblant de faste. J’ai pourtant rêvé d’universel. J’en ai fait ma devise, mon projet pour des siècles et des siècles. L’universel est un élixir. C’est une question de point de vue. Doit-il déboucher sur cet échouage ? »

La religion, à travers la description des mosquées historiques, des « shaytan » insultants et au son de l’appel du muezzin, modérée malgré l’influence grandissante de barbus en noir passés par les Comores voisins, participe au portrait d’une île autant porteuse d’identités multiples que de conflits larvés. La crise migratoire qui y dégénère sévèrement n’apaisant guère le climat, ajoutant encore à la crise identitaire et à celle des valeurs.

« Astaghfirullah » (‘Je demande pardon à Allah’) lance la mère qui aime monologuer depuis le village de Chiconi, solide roc d’une société naturellement matriarcale.

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« Mes fils sont arrivés quand j’avais un peu plus de vingt ans. C’est déjà très âgé pour une bonne fille de paysanne. Il faut des bras pour aller cultiver les hectares de champ qui assurent le garde-manger. Allez savoir pourquoi, je n’aurai que deux garçons. Le premier a pris les traits de son père. Paraît que c’est un signe. Si l’enfant ressemble à l’homme, c’est que l’homme a pris du plaisir au moment de déposer la graine. Ce qui voudrait dire que mon deuxième fils, qui a pointé le bout de son nez trois ans plus tard, est le fruit de mon plus tendre désir. Il trouve que je suis trop dur avec lui; tant mieux, c’est mon intention. Qu’il ne se fasse pas écraser par les autres, sous prétexte qu’il me ressemble. Un homme qui ressemble à sa mère hérite forcément de ces gènes de l’être faible et vulnérable. Il n’aime pas que je lui dise qu’il faut qu’il s’endurcisse. Son frère, même si ce n’était pas mon idée, a foutu le camp des bancs de l’école. Et cela très tôt, avant de valider les sacro-saints diplômes impossibles à avoir si l’on vient d’ici. Faut voir ce que c’est l’école dans ce foutu village. La mission d’un élève ? Aller affronter des monstres qui vous apprennent une langue en vous hurlant dessus.

  Quand il m’a parlé de la cérémonie des calculs mentaux, j’ai halluciné. Mais j’ai retenu la maxime selon laquelle il fait souffrir pour étudier. Les esprits malléables doivent subir les fers pour se donner une forme définitive. Mon fils n’a pas trouvé cela très à son goût, alors il est allé là-bas s’engager ensuite sous les armes. Il a aussi appris un métier : jardinier. Il a aimé être au champ avec son grand-père pour s’occuper de sa bananeraie. Il était inutile de le chercher dans le village. Il oscillait toujours entre la bananeraie et le vanillier. Je reconnais l’homme qu’il est devenu quand je regarde ses mains; elles ressemblent à celles de mon père, un mélange de douceur et de fermeté. »

L’amour indéfectible de la mère suffira-t-il à extraire des griffes de la machine judiciaire un personnage principal finalement peu attachant ? Si le binaire est furieusement tendance à ce jour, tout écrivain sérieux ne peut que s’en méfier et Nassuf Djailani excelle à faire resurgir les zones sombres de manière inattendue avec sa galerie de personnages incandescents, rendus borderline par l’absence d’avenir. Un juge trop perspicace se fera salement piéger, révélera les noirceurs de son âme, une Marina manipulatrice jouera une fois de trop avec les flammes de la séduction, avec le cœur des hommes, des personnages disparaissent sans prévenir du roman, comme emportés par l’imprévisibilité des destins par ici, comme avalés par une île qui goûte les déchéances. Les mots de Khamis lui permettront-ils d’exister, de trouver sa place loin des monologues blessants de sa mère ? Peut-être apaiseront-ils au moins les plaies à vif d’un frère prisonnier.

l’écrivain-poète-journaliste Nassuf Djailani © DR l’écrivain-poète-journaliste Nassuf Djailani © DR

« Un lézard en fuite dans le buisson devant me fait tressaillir. Ma vessie se dévide en moi. J’ai froid. Mes pas se font plus pressants. Sous l’arbre à pain, les fruits tombent sous les crocs des roussettes. 

Je me surprends à courir en trébuchant.

  Ma mère me réveille - je suis en sueur. Me mitraillant de questions que je peine à entendre. 

Recourir à l’enfance pour p’tit frère, c’est retrouver des preuves d’amour. La sensation d’une caresse sur un corps hachuré par les morsures du temps. La douceur du regard. Un mot tendre à l’oreille en alerte. »

L’administration, elle, sauvera la face à coup sûr, étouffera les scandales avec science. Certaine de son bon droit, renforcée par des référendums aux résultats indiscutables. À moins que... À moins que des forces échappant à tout contrôle, surgies d’une histoire immémoriale, ne décident de se réveiller soudain. De faire claquer leurs mâchoires à leur tour pour rappeler aux oublieux la complexité des peuples. Leur besoin de pouvoir se projeter vers demain.

 

 

— ‘Cette morsure trop vive’, de Nassuf Djailani, éditions Atelier des Nomades — 

* voir aussi : ‘Naître ici, de Nassuf Djailani. Antidote poétique aux temps maussades’ et ‘Mayotte, l’âme d’une île, de Nassuf Djailani et Thierry Cron. L’île hippocampe en majesté’ 

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Dans toutes les librairies, affection particulière pour la nouvelle librairie Calypso, spécialisée en littérature des Caraïbes et de l’Outre-Mer, 17 bis avenue Parmentier 75011 Paris (vente par correspondance également) 

Illustrations du billet : voir le travail du photographe mahorais Isma Kidza sur son site 

                                                 — Deci-Delà

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