‘Le musée des sorcières’, de Catherine Clément. Sur les braises ardentes des bûchers

« une femme qui pense seule pense à mal »

 © Camille Moravia © Camille Moravia

     Soupçons de commerce avec l’ange déchu, de coït dans la grange avec Azazella méthode pour révéler la sorcière, du Moyen-Âge à l’époque moderne, si la question (la torture) n’avait apporté aucune preuve probante manquait singulièrement de subtilité. « La noyade consist(ait) à lâcher l’accusée dans une eau profonde : si elle était coupable, elle surnageait. On la brûlait donc. Et innocente ? Elle se noyait. Soit une fille plongée dans l’eau au titre de la "torture décente", lapidez-la en groupe, elle coule à pic. » Femme dénoncée était dans tous les cas perdue. Attachées à une échelle, renversées faces en avant sur le bûcher purificateur, les catins d’Asmodée pouvaient bien encore jeter des sorts depuis les flammes, leurs hurlements infernaux étaient couverts par les prières, les chants liturgiques et les cris de joie de la foule. In nomine Patris, et Filii, et Spiritus Sancti : que les ennemies de la très sainte Croix dressée, que les alliées de la flaccidité et du désordre observassent, écoutassent et respirassent bien les chairs des succubes en train de se consumer, en guise d’avertissement. 


« Brûler des sorcières en Europe ? Non vous êtes vraiment sûre ? (Sous-entendu : ces Blancs sont encore pires que ce qu’on croyait.) Mais quelle horreur ! Pendant si longtemps ? Mais alors en même temps que le château de Versailles ? Comment peut-on faire partie des êtres humains et allumer des bûchers pour des sorcières ?
Il était clair qu’elles connaissaient le mot "sorcière", sans doute à cause de la mythologie anthropophage qui leur montait aux lèvres si aisément, mais jamais ce mot n’avait été lié à une exécution capitale, surtout par le feu. Ces sauvages féminicides dont l’Occident s’est rendu coupable si longtemps ne les avait jamais non plus effleurées. J’emploie le mot "sauvage" à dessein, car je pensais constamment aux récits des missionnaires sur la "sauvagerie" africaine, notamment cannibale; j’étais dans la position inverse. Les sauvages ? C’était nous, avec notre grande gueule de droits humains. »

La dame Clément - qui nous avait laissés avec Indira Gandhi (et les bûchers mortuaires indiens...) - glisse dans cet essai savant sur le thème de la sorcellerie d’une perspective à l’autre, d’une approche européenne barbare à une africaine, positive, ici avec deux annonciatrices sénégalaises des pluies saisonnières, élargissant donc le panorama. Elle fera de même avec le chamanisme quand viendra l'heure d'étudier les possédées.

Malleus Maleficarum (‘Le Marteau des sorcières’, manuel d’inquisition de référence écrit en 1486) sous le bras, l’intellectuelle nous entraîne dans un voyage à travers les siècles à partir du génocide oublié de ces femmes qui avaient le malheur d’être différentes, trop libres au goût de l’église catholique (150, 200.000 féminicides ?) La chasse aux sorcières ne prit fin que sous Louis XIV, qui y mit un terme en 1682 non par bonté d’âme mais simplement pour protéger sa favorite Mme de Montespan (donc la Cour), impliquée - sans doute à tort - dans la sulfureuse Affaire des Poisons. 

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Le musée des sorcières’ ou une balade féministe dans le temps qui interroge autant la misogynie structurelle de la société européenne que celle, intrinsèque, du religieux (tiens, à l’heure où certains politiques se découvrent plus bigots que les bigots...) La créativité langagière, les connaissances secrètes des campagnes puis le risque que courent ces savoirs avec l’uniformisation en marche du monde. Mais aussi l’étonnant passage au fil des époques de l’image de la femme par nature impure (« une femme qui pense seule pense à mal ») à son exact opposé, tout aussi intouchable : celui de la Vierge (le dogme de l’Immaculée Conception ne date par exemple que de 1854). Un extrait ici, un peu long certes mais qui vaut son pesant de maléfices.

« Tellement que je m’émerveille, qu’il se trouve femme quelconque si vilaine, qui veuille baiser cet animal [le Bouc] en nulle partie du corps : à plus forte raison qui n’ait horreur de l’adorer et le baiser ès plus sales, et parfois ès plus vergogneuses parties d’icelui. Mais c’est merveille, que pensant faire quelque grande horreur à des filles et des femmes belles et jeunes, qui semblaient en apparence être très délicates et douillettes, je leur ai bien souvent demandé, quel plaisir elles pouvaient prendre au sabbat, vu qu’elles y étaient transportées en l’air avec violence et péril, elles y étaient forcées de renoncer et renier leur Sauveur, la sainte Vierge, leurs pères et mères, les douceurs du ciel et de la terre, pour adorer un diable en forme de bouc hideux, et le baiser encore et caresser ès plus sales parties, souffrir son accouplement avec douleur pareil à celui d’une femme qui est en mal d’enfant : garder, baiser et allaiter, écorcher et manger, les crapauds : danser en derrière, si salement que les yeux en devraient tomber de honte aux plus effrontées : manger aux festins de la chair de pendus, charognes, cœurs d’enfants non baptisés : voir profaner les plus précieux Sacrements de l’Eglise, et autres exécrations, si abominables : que les ouïr seulement raconter, fait dresser les cheveux, hérisser et frissonner toutes les parties du corps : et néanmoins elles disaient franchement, qu’elles y allaient et voyaient toutes ces exécrations avec une volupté admirable, et un désir enragé d’y aller et d’y être, trouvant les jours trop reculés de la nuit pour faire le voyage si désiré, et le point ou les heures pour y aller trop lentes, et y étant, trop courtes pour un si agréable séjour et délicieux amusement. Que toutes ces abominations, toutes ces horreurs, ces ombres n’étaient que choses si soudaines, et qui s’évanouissaient si vite, que nulle douleur, ni déplaisir ne se pouvait accrocher en leur corps ni en leur esprit : si bien qu’il ne leur restait que toute nouveauté, tout assouvissement de leur curiosité, et accomplissement entier et libre de leurs désirs, et amoureux et vindicatifs, qui sont délices des Dieux et non des hommes mortels. Et parce que de tous ces exercices qu’elles font au sabbat, il n’y en a pas un qui soit si approchant des exercices règles et communs parmi les hommes, et moins en reproche que celui de la Danse, elles s’excusent aucunement sur celui-là, et disent qu’elles ne sont allées au sabbat que pour danser, comme ils font perpétuellement en ce pays de Labourd, allant en ces lieux, comme en une fête de paroisse. » 

Pierre de Lancre, 1609. Chargé par Henri IV d’épurer la région du Labourd, région basque réputée « infestée de sorcières. » Après avoir bien fantasmé sur le Malin sodomisant les gueuses aux cheveux libres (...), le zélé serviteur livra aux flammes en place publique, en l’absence des hommes partis chasser la baleine, 80 femmes, maudites païennes coupables donc d’avoir....dansé la sarabande, d’avoir eu des mœurs un peu trop légères à son goût. Catherine Clément, à défaut d’avoir une Bellatrix Lestrange sous la main à lui renvoyer, ne le rate pas évidemment, le « sauveur du royaume », et souligne l’approche franchement libidineuse du sadique tourmenté. 

série 'Je cherche un mari' © Camille Moravia série 'Je cherche un mari' © Camille Moravia

C’est que, le sexe n’est jamais loin avec les sorcières (l'antisémitisme non plus, d'ailleurs). Avec ceux qui les imaginent, plutôt. 

De la vulve frottant le balai à la peur maladive de l’impuissance, conséquence de ces damnés sortilèges (forcément), les bulles papales s’enchaînent, de Jean XXII à Innocent VIII, dans un seul but, revendiqué : « sauver le membre viril » ! Diantre. Faut-il que la chose travaille nos bons hommes d’église, que les augustes tiares cachent d’inavouables obsessions. 

Se pose alors ici, vous l’aurez deviné, le problème de notre lecture contemporaine car imbibée de vocable psychanalytique. Catherine Clément joue de l’ironie, du discret second degré pour éviter le piège du jugement médical définitif, anachronique. Ainsi dans le chapitre portant sur les possédées, souvent des nonnes, qui succéderont aux sorcières et maintiendront le show social avec des contorsions dignes de ‘L’Exorciste’ (l’auteure leur donne le nom de ‘circassiennes’ car leurs numéros rappellent ceux des contorsionnistes de cirque), il est difficile au lecteur de ne pas lâcher un « complètement névrosées ! » en découvrant l’histoire du monastère de Port-Royal (rasé en 1709 par Louis XIV, encore lui) et des diableries de ses filles. 

« Désordres : prières récitées n’importe comment, chants discordants et négligés, disputes violentes entre religieuses jusque devant le saint sacrement, crêpages de chignons en tous genres.

Débauches : la clôture monastique n’est pas respectée, les domestiques baisent les nonnes, à moins que ce ne soient les confesseurs ou bien les visiteurs, à la manière de la sœur de Gabrielle d’Estrées, Angélique d’Estrées, abbesse de Maubuisson, qui dans son abbaye, éleva douze enfants qu’elle avait eus de douze pères différents. » 

Broutilles somme toute à l’époque si stigmates et autres mortifications extrêmes (difficilement soutenables déjà à la lecture, révélant un rapport au corps et à la souffrance mortifère) ne s’ajoutaient pas bientôt à la liste. Poser le livre, songer un instant aux retraites contemporaines dans les abbayes et monastères, en quête du zen ultime : Dieu merci, les murs ne parlent pas ! 

 © Camille Moravia © Camille Moravia

« Les possédées souffrent d’une soif de liberté. Elles veulent le pouvoir, et ne plus être commandées par des "directeurs de conscience" : il faut dire que cette seule expression est à faire peur. Les hommes qu’elles accusent disposent du pouvoir de les châtier avec des pénitences et des fouets. » De là à envoyer des innocents à la potence à la suite d’accusations "habitées", il n’y a qu’un pas. 

Cette idée que ces femmes en transe ne sont pas seulement de pauvres petites créatures perdues revient dans le chapitre sur Charcot et ses hystériques, transformées en bêtes de foire au XIXème siècle. 

« Les hystériques spectaculaires des miracles de Charcot étaient aussi rusées, fortes et puissantes que les possédées de Loudun face à leurs exorcistes. Pauvre Charcot ! On dirait un baryton d’opéra face à une mezzo-soprano vaincue par le malheur [...] S’il y eut un beau vaincu, ce fut cet estimable psychiatre qui se laissa rouler dans la farine par des filles promptes à le défier. Son involontaire successeur, le docteur Lacan, a dit un jour : "L’hystérique cherche un maître sur lequel elle règne. » Avec Charcot, ce fut le cas. »

Ces nuances, cette complexité apportée, empêchent probablement l’essayiste de tomber dans le travers de l’époque : l’essentialisation, « à la recherche de l’ennemi naturel », sans pour autant oublier de rappeler que dans notre société une femme meurt tous les deux jours sous les coups de son compagnon. Sous les insultes et l’accusation de sorcellerie ?

Prophétesses mystiques, visionnaires (de la Vierge), pénitentes extrémistes, ​guérisseuses des campagnes ou même bohémienne d’opéra (Carmen ou le féminicide légitimé) : autant de figures de la sorcière qui s’invitent dans ce sabbat sans repos et sont menées à la baguette, cela va de soi, par la philosophe.

Cette approche entière, ce mélange d’analyse, de sources exposées, de contextualisation historique de la haine (peur ?) franche ou dissimulée envers les femmes : bref, cette érudition portée par un ton un rien sarcastique parfois, ému ou colère souvent, fait de ce ‘Musée des sorcières’ un sûr plaisir de lecture et une mine de découvertes (affligeantes), grimoire bien utile en cette période de réflexion #metoo. En plus, bien entendu, d’être un hommage à toutes ces existences massacrées, ‘questionnées’, emprisonnées, condamnées au silence; à toutes ces sorcières, femmes puissantes dans la douleur, qui ont participé à leur façon - à leurs corps défendant - à modeler notre très (litote) imparfaite société patriarcale. Mais qui, le pense l’écrivaine, seront aussi peut-être demain la solution aux grands changements mondiaux qui s’annoncent. 

 

 

— ‘Le musée des sorcières’, de Catherine Clément, ed. Albin Michel — 

 

* voir également ‘Indu Boy, de Catherine Clément. Les derniers jours d’une icône : Indira Gandhi’ 

* illustrations : voir le travail envoûtant de Camille Moravia, reine des ensorceleuses, sur son site 

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                       -- Deci-Delà --

 

 

 

 

 

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